"C’est beau ce que l’on fait mais ce n’est pas normal" : en Corrèze, des généralistes sauvent un service d’urgences de la fermeture

25/07/2023 Par Louise Claereboudt
Ils sont 12. Douze généralistes libéraux de toute la Haute-Corrèze à s’être portés volontaires pour prêter main-forte aux urgences de l’hôpital d’Ussel, menacées de fermeture cet été. Si cet élan de solidarité émeut l’ensemble des acteurs du territoire, la situation est loin d’être normale, soulignent plusieurs médecins de famille qui se sont mobilisés pour soutenir leurs confrères hospitaliers. "C’est se fourvoyer que de penser que ça va résoudre les problèmes."  

Jeudi 20 juillet. La Dre Aude Vandenbavière, généraliste libérale à Bugeat (Corrèze), arpente les couloirs de l’hôpital d’Ussel, situé à 40 minutes en voiture de là où elle exerce d’ordinaire. Elle est venue en reconnaissance. Dimanche 23 juillet, elle effectuera une nuit de garde aux urgences, pour éviter que le service ferme ses portes. Une opération qu’elle réitérera mi-août. Alors avant cela, elle doit appréhender le logiciel, comprendre la logistique du service, et rencontrer l’équipe paramédicale. "En tant que généraliste, je connais les médecins hospitaliers à qui j’adresse mes patients, j’ai reconnu quelques têtes. Et puis j’ai déjà fait ça dans un autre hôpital il y a quatre ans, je sais ce que c’est de travailler aux urgences", explique la praticienne de 36 ans.

Comme elle, onze autres médecins libéraux de toute la Haute-Corrèze se sont portés volontaires pour soutenir les urgences en pleine période estivale – synonyme de croissance du nombre de passages. Avec les congés des praticiens hospitaliers, les plannings étaient en effet incomplets. Même si certains PH ont décidé de repousser voire d’annuler leurs vacances pour éviter une fermeture, "il y avait quand même encore 15 créneaux non pourvus", 14 nuits et 1 journée entre le 23 juillet et le 30 août, indique le directeur de l’hôpital, Yoann Balestrat. "La nuit du 6 au 7 avril dernier, on avait déjà dû passer en procédure dégradée, c’est-à-dire fermer l’accueil aux usagers. C’était la première fois, et ça n’est arrivé qu’une nuit, mais ça a suscité un certain émoi, voire un traumatisme, sur l’ensemble du territoire." 

 

"On est de toute façon dans le même foutoir" 

Pour éviter de devoir baisser le rideau une seconde fois, Yoann Balestrat a lancé un SOS mi-juin au président de la CPTS Haute-Corrèze-Ventadour, dont il fait lui-même partie. "Je lui ai dit qu’on essayerait de mobiliser les généralistes de la communauté", se souvient le Pr Daniel Buchon. Une "cellule de crise" est ainsi organisée le 26 juin dans l’enceinte de l’hôpital. Une quinzaine de médecins libéraux de la CPTS ont fait le déplacement. "Il fallait qu’on trouve une solution, il n'y en avait qu’une seule, c’était qu’on prenne des créneaux", explique le Dr Timothée Grenaille. Le généraliste de Bugeat est le premier à s’être positionné. "Si on ne prenait pas cette décision, on aurait passé 3 heures à se regarder dans le blanc des yeux sans avancer…" Puis "ça a fait effet boule de neige", note le directeur de l’hôpital. Douze libéraux ont finalement répondu à l’appel à l’aide. 

"C’est remarquable", déclare Yoann Balestrat, reconnaissant. D’autant que plusieurs habitent à plusieurs dizaines de kilomètres de l’établissement. "C’est un petit effort mais qui est finalement grand puisque les médecins généralistes sont déjà débordés." "On a rempli complètement l’agenda, c’était une satisfaction réciproque", assure le Pr Buchon, retraité de sa pratique libérale depuis le 1er janvier 2023. Le professeur émérite, ancien coordonnateur de la spécialité médecine générale à la faculté de Limoges, a toutefois tenu à prendre une nuit de garde, "pour montrer l’exemple". 

Si la mayonnaise a pris si vite, c’est parce qu’"on avait déjà tissé des liens", indique Nathalie Faucher, coordinatrice de la CPTS. "Dès le début, on a fait le pari de ne pas faire une CPTS simplement centrée sur les libéraux et d’inclure d’entrée de jeu tous les établissements, et notamment l’hôpital local." "Ça fait maintenant plus d’une dizaine d’années qu’on œuvre pour travailler ensemble", abonde le Dr Cyril Moesch, président d’une des deux Sisa* du territoire, qui regroupe plusieurs maisons de santé. Le médecin de 38 ans exerce à la fois comme libéral et comme PH aux urgences d’Ussel. Il l’assure : sans l’aide de ses confrères généralistes, "on aurait pu tenir le Smur mais pas les urgences".  

"On a réussi un tour de force", se réjouit le praticien. Celui de faire tomber la cloison entre la ville et l’hôpital, comme le souhaitait le Pr Buchon lorsqu’il a créé la CPTS en septembre 2021. "On est de toute façon dans le même foutoir, l’activité explose, on ne sait plus comment... gérer nos patients. Les urgences, on en a besoin, et elles ont aussi besoin des généralistes", poursuit le Dr Moesch. "Si les urgences fermaient, ce serait une galère sans nom pour adresser nos patients qui seraient obligés d’aller à perpète-lès-oies", ajoute la Dre Vandenbavière. "Une fermeture aurait été délétère pour les patients qui auraient dû crapahuter à Tulles. Certains n’auraient pas fait la route, il y aurait eu un risque de perte de chance", assure son confrère. 

 

"Geste de solidarité" 

Parmi les douze libéraux qui vont assurer des gardes, "certains sont déjà vraiment aculturés à l’urgence car ils sont médecins correspondants Samu", indique le directeur de l’hôpital. "Beaucoup sont déjà passés chez nous en tant qu’internes. Ils savent comment fonctionnent le service. C’est juste un petit retour aux ressources", sourit le Dr Moesch. Mais pas pour tous. "Pour certains généralistes de la CPTS c’était un geste de solidarité pas facile à accomplir parce qu’on a perdu un peu de vue la pratique hospitalière", admet le Pr Buchon. "On le fait vraiment parce que c’est comme si on était amis. Il y a quelque chose de beau, c’est satisfaisant de se dire qu’on participe à un élan de solidarité. Ça fait partie des choses qui font que le travail est moins horrible", confie la Dre Vandenbavière, pour qui l’opération montre qu’il reste "un peu d’espoir"

Conscient du dévouement de ces généralistes, le directeur de l’hôpital assure avoir fait en sorte de leur garantir "un exercice en toute sécurité". "On leur a proposé de venir avant pour se former, découvrir le système d’information, les protocoles, l’équipe paramédicale, les lieux", explique-t-il. "Le médecin du Smur sera à côté pour gérer les urgences vitales. En l’absence du médecin du Smur, l’anesthésiste sera présent. Et nous avons nous-mêmes, urgentistes, mis en place une astreinte de sécurité pour qu’on puisse venir en cas de coup dur, pour que le généraliste ne se retrouve pas seul face à un patient qu’il ne pourrait pas gérer", poursuit le Dr Moesch. Ce dernier précise toutefois que "trois quarts des passages aux urgences relèvent de la médecine générale. C’est ce que les généralistes font au cabinet mais avec un plateau technique un peu plus conséquent." 

"Je leur fais grandement confiance", lance, serein, le directeur de l’hôpital. 

"On a aussi fait en sorte de ne pas trop les solliciter – c’est-à-dire pas plus d’une ou deux gardes sur l’ensemble de l’été – car ils font ça en plus de leur activité en cabinet ; et on va essayer de s’arranger pour qu’ils puissent se reposer un peu", poursuit le Dr Moesch, qui est aussi régulateur. La Dre Vandenbavière, première du vivier de généralistes à prendre un tour de garde, a dû adapter son planning. "Dans l’hypothèse où je ne dormirais pas de la nuit, j’ai réorganisé mon planning de façon à ne pas travailler lundi matin."  

 

"Tout le monde tire sur la corde" 

Si le directeur de l’hôpital veut sécuriser leur exercice, c’est aussi parce qu’il espère "les fidéliser sur le long terme". "On pourrait peut-être solliciter à l’avenir ceux qui se seront sentis à l’aise ou qui y trouveront un avantage à leur pratique professionnelle." Ce serait une "bouffée d’oxygène", commente le Dr Moesch, pour qui cette première expérience permettra aux généralistes "de mettre un pied à l’hôpital, comme c’est organisé, et d’adapter leur pratique en ville". Mais, ajoute-t-il aussitôt, "je ne sais pas si ça pourra être une opération renouvelable indéfiniment". Le directeur de l’hôpital concède : il ne faut pas "mettre la charrue avant les bœufs". "On va déjà passer l’été, voir les points forts ou faibles de ces affectations", dit-il, indiquant qu’un bilan sera fait à la fin de l’été. 

Le Pr Buchon préfère ne pas s’avancer sur une éventuelle pérennisation de l’opération : "Quand les généralistes sont à l’hôpital ils ne sont pas en ville…" Or "nous ne sommes pas encore satisfaits de la démographie actuelle en ville, même si notre territoire est plutôt préservé pour l’instant". "Si on est venus en secours, on n’est pas là pour ça", ajoute le professeur émérite pour qui, "quelque part, cette situation ne doit pas nous satisfaire. Il est regrettable qu’on en soit arrivé là, à pallier les insuffisances de l’hôpital." "Il est hors de question de prendre régulièrement des gardes aux urgences, ce n’est pas envisageable avec le mode de vie qu’on a, le boulot, nos responsabilités en tant que médecins", complète le Dr Grenaille. Le généraliste n’est en revanche pas opposé à une participation de manière "très ponctuelle" mais "ce ne serait pas viable de compter uniquement sur nous". 

Fière de prendre part à cette opération "sauvetage", sa consœur, la Dre Aude Vandenbavière, ne peut s’empêcher d’éprouver une forme de désillusion et d’épuisement. "C’est beau ce que l’on fait… mais ce n’est pas normal. Et ce ne serait pas normal si ça se reproduit. Or on sait très bien que ça va se reproduire…", prédit-elle.  

 

"Je l’ai aussi fait pour sauver ce qu’il reste encore à sauver, et montrer à ceux qui crachent sur la médecine de ville qu’on est capables, qu’on vaut quelque chose"

"Qu’on en vienne à faire appel à des médecins libéraux qui sont épuisés, qui n’ont pas fait de gardes depuis des lustres, c’est une honte !", fustige-t-elle, pointant du doigt les politiques publiques, prises "là-haut", qui ont participé à faire du système de santé, un système "maltraitant". "On a fait fuir tout le monde." "Cet été, tout le monde va se décarcasser pour qu’on soit en sécurité lors de ces gardes, mais tout le monde tire sur la corde. C’est se fourvoyer que de penser que ça va résoudre les problèmes", déplore la trentenaire. Pour elle, cette dégradation du système implique forcément "une perte de chance pour les patients". Il est urgent de prendre "de vraies mesures pour tous les soignants".  

Pourtant, la Dre Vandenbavière ne regrette pas de s’être portée volontaire. C’était presque un devoir. "Je l’ai aussi fait un peu par militantisme, pour sauver ce qu’il reste encore à sauver, et montrer à ceux qui crachent sur la médecine de ville qu’on est capables, qu’on vaut quelque chose." 

 

*société interprofessionnelle de soins ambulatoires

Faut-il généraliser la régulation de l'accès aux urgences par le 15?

Vincent Claveyrolas

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Non

Le 15 s’effondre comme d'autres services par manque de personnels certes, mais surtout par les conditions déplorables de l'hôpital... Lire plus

22 commentaires
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446 points
Médecine générale
il y a 1 an
Ça part d’un bon sentiment mais c’est une hérésie. Un généraliste n’est pas un urgentiste et donc perte de chance pour le patient quoiqu’il en soi. Nous ne sommes pas interchangeables et le faire croi...Lire plus
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83 points
Médecine générale
il y a 1 an
Je pense qu'il faut qu'ils s'arment de courage car à partir du 01/09 la rémunération des médecins intérimaires va passer de 450 à 390 euros nets la journée de 10 h , soit pour une semaine de 50 heures...Lire plus
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2,1 k points
Débatteur Passionné
Médecine générale
il y a 1 an
Le douanier ROUSSEAU, fraîchement promu à la santé, va faire une descente médiatique à l’hôpital d’Ussel avec Fatôme - et pourquoi pas l’éminent spécialiste (recalé) de l’hôpital Valletoux? - pour fél...Lire plus
 
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