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Mal-être des adolescents : des clés pratiques pour le repérer et évaluer sa sévérité au cabinet
Avec les manifestations des lycéens, la santé mentale des plus jeunes est au cœur de l’actualité. Une problématique au centre de la session plénière d’ouverture des 25e Journées nationales de médecine générale (JNMG), qui se sont déroulées à Paris-La Défense les 24 et 25 septembre derniers. Les experts présents ont tenté d’apporter des réponses concrètes aux questions pratiques auxquelles sont régulièrement confrontées les médecins dans leur cabinet : comment comprendre la souffrance des adolescents ? Quelles situations relèvent d’une urgence et comment adresser ? Quelles pistes concrètes peut déjà mettre en place le généraliste, dans l’attente parfois longue d’un rendez-vous en pédopsychiatrie ?
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Les chiffres le montrent, la santé mentale des adolescents se dégrade de façon inquiétante. On estime en effet qu’en 2025, sur 100 000 jeunes filles de 10 à 19 ans, 482 ont déjà été hospitalisées pour un geste auto-infligé (source Dress, 11 mai 2026, sur PMSI), une proportion qui a doublé par rapport à la moyenne de la période 2012-2019. Cette proportion est en augmentation constante, même si l’inclinaison de cette hausse est moins forte : + 56% entre 2020 et 2021, +16% entre 2023 et 2024, et +4% entre 2024 et 2025. Chez les garçons, le taux a progressé de plus de 10% pour la deuxième année consécutive.
Selon l’enquête EnClass (Santé publique France, 2 juin 2026), près d’un lycéen sur 5 présente des symptômes de dépression (ADRS ≥7 ; 25,7% des filles, 11,7% des garçons) ; 24,9% des filles ont eu des pensées suicidaires sur les 12 derniers mois, et 19,4% ont réalisé une tentative de suicide (14,4% et 10,6% des garçons, respectivement).
Cette étude EnClass montre cependant une augmentation du niveau de bien-être avec une hausse de 51% à 63,2% des jeunes déclarant un bon bien-être mental entre 2022 et 2024, ainsi qu’une baisse du sentiment de solitude de 26,9 à 18,9%.
De nombreux facteurs pour expliquer cette vulnérabilité
A quoi cela est-il dû ? Chacun sait à quel point l’adolescence est une période particulière. Pourtant, "le cerveau des adolescents n’a pas changé", lance le Pr Olivier Bonnot, psychiatre de l’enfant et de l’adolescent (Université Paris Saclay, EPSM Barthélémy Durand-CESP-Inserm). Ce spécialiste met en avant la question du "timing". En effet, les circuits de la récompense – besoin d’un bienfait immédiat - , médiés par les systèmes précorticaux, sont matures beaucoup plus précocement que ceux qui permettent de réguler ce circuit – et ainsi de décaler la récompense - , qui sont liés au cortex préfrontal.
Les écrans et les réseaux sociaux, qui vont dans le sens de la nouveauté et d’une satisfaction immédiate, participent à ce phénomène. On observe donc des fenêtres de vulnérabilité plus importante : la période 11-13 ans chez les filles, et 14-15 ans chez les garçons. Puis à 19 ans, il y a aussi une période de vulnérabilité dans les deux sexes.
Cependant pour le Pr Bonnot, le temps passé n’est pas forcément le plus important à prendre ne compte. Le type de contenu et l’engagement émotionnel sont aussi majeurs. "Ce sont des mesures ciblées qu’il faut, plutôt que des mesures générales", prône-t-il. Le spécialiste attire l’attention sur le cyberharcèlement, qui double le risque de conduites suicidaires.
Le sentiment de solitude joue aussi. S’il a toujours été présent à cette période de l’adolescence, il apparait deux fois plus élevé chez les filles.
Le contexte général est également un facteur à prendre en compte. "Un adolescent né en 2010 n’a connu aucun arrière-plan stable dans notre pays", rappelle le Pr Bonnot qui cite notamment les attentats de Paris (2015), le confinement (2020), la guerre en Ukraine (2022), le conflit israélo-palestinien (2023), les épisodes climatiques extrêmes (2024), auxquels on peut ajouter l’IA et les agents conversationnels (2026), que les jeunes peuvent utiliser en soutien émotionnel.
Le contexte actuel est aussi marqué par des prises de paroles de personnalités médiatiques tels que des chanteurs (Stromae ou Bille Eilish) ou des sportifs (Simone Biles ou Naomi Osaka), qui peuvent aider à déstigmatiser les troubles mentaux, mais qui doivent s’accompagner de messages de prévention pour limiter les risques de "contagion".
Systématisation du repérage : 3 minutes suffisent
Pour le Pr Bonnot, il est important "d’interroger systématiquement les jeunes sur leurs usages numériques et IA". Plus précisément, plusieurs questions peuvent être posées : "Qu’est-ce que tu regardes exactement ?", "Tu te sens mieux ou moins bien après ?", "Qui t’a dit que tu avais ça ?" concernant une hypothèse diagnostique que ferait le jeune, "Est-ce que quelqu’un s’en est pris à toi en ligne ?", "Est-ce que quelqu’un t’a demandé des photos ?", "Quand ça ne va pas, tu en parles à qui ?". Surtout, ces questions doivent être posées au jeune seul, sans la présence de ses parents. Ces questions peuvent être complétées par d’autres sur le type d’applications qu’il utilise le plus, vers quelle heure il arrête le soir, etc.
Le début de troubles psychiatriques
C’est à l’adolescence que se révèlent la majorité des pathologies psychiatriques. Ainsi, les études récentes établissent que 35% des troubles psychiatriques ont débuté avant 14 ans, 48% avant 18 ans et 63% avant 25 ans. Il y a donc vraiment "une fenêtre d’opportunité à la fois diagnostique et thérapeutique à l’adolescence et au début de la vie d’adulte", souligne le Pr Antoine Pelissolo, psychiatre (GHU Henri Mondor, Créteil). Mais ce n’est pas simple du fait de la fréquence des troubles, mais aussi de la multiplicité des tableaux cliniques rencontrés.
Dans la population adolescente et jeunes adultes, les pathologies rencontrées sont variées et peuvent nécessiter parfois une prise en charge rapide. Il peut s’agir de troubles de l’humeur, de troubles anxieux, de troubles psychotiques, de troubles du comportement alimentaires, de l’usage de substances ou de troubles du neurodéveloppement.
Mais au-delà de ces diagnostics bien établis, certaines situations sont beaucoup moins franches. Et ce pour différentes raisons : des symptômes isolés, fluctuants, qui peuvent s’expliquer partiellement par du contexte. Il y a aussi la dysrégulation émotionnelle classique de l’adolescence. Des changements peuvent être constatés au niveau des émotions, du sommeil, du comportement, des relations, de l’alimentation, des résultats scolaires. Ces états sont "possiblement transitoires", mais "peuvent aussi être prodromiques de troubles caractérisés", alerte le Pr Pelissolo. Il faut donc tenter de repérer les vulnérabilités, de multiplier et croiser les regards. Et si besoin, mettre en place des investigations et un suivi spécialisé, le plus rapproché possible.
Les symptômes qui doivent inquiéter
Quels sont les symptômes qui doivent inquiéter ? Et comment distinguer les situations d’urgence ? Certaines caractéristiques doivent attirer l’attention. Il s’agit en particulier d’un repli sur soi, d’une rupture nette dans le discours et les centres d’intérêt, de questionnement identitaire, de gestes auto-agressifs, de signes évocateurs de délires ou d’hallucinations, ou encore de propos autour de la mort ou de la violence.
Ces "états prodromiques" précèdent une 1re décompensation d’une pathologie psychiatrique. Cet épisode est généralement bruyant. Mais son évolution peut être variable. Dans 40% des cas on a une guérison stable, mais 45% des cas vont récidiver sous forme de troubles de l’humeur (troubles bipolaires), et 15% sous forme d’une schizophrénie, sans qu’on ait réellement d’éléments prédictifs.
Comment gérer la crise suicidaire
La crise suicidaire est la rencontre entre une période de vulnérabilité et une fragilité interne. En consultation, la gestion de la crise suicidaire est complexe. L’enjeu est un repérage et une intervention les plus précoces possibles. Le médecin généraliste peut intervenir de plusieurs manières. Sa relation avec le jeune est fondamentale. Il doit tenter de le comprendre et de le soutenir dans sa souffrance. Il doit ensuite tenter d’évaluer l’intensité de la crise. A cet effet, le concept RUD – pour risque (antécédents, contexte, personnalité, troubles connus…), urgence (imminence du passage à l’acte, fréquence des idées de mort, sentiment d’impasse, niveau de souffrance…), dangerosité (moyen envisagé, niveau de désespoir…) - peut être utile.
En cas de niveaux de RUD faibles, le suivi peut être poursuivi en ambulatoire par le médecin généraliste associé si possible à un psychiatre (psychiatre libéral, un service de psychiatrie - centre médico-psychologique, consultation hospitalière, consultation avancée), ou une maison de l’adolescent. En cas de RUD moyens, un avis psychiatrique en ville est indispensable, voire une hospitalisation. En cas de RUD élevés, l’hospitalisation en urgence est nécessaire.
De façon générale, il s’agit pour le médecin généraliste de tenter de créer une alliance thérapeutique pour que le patient accepte une aide, de prévenir, et d’orienter en cas de besoin de secours. L’implication de l’entourage est aussi fondamentale.
Prendre en charge des crises psychiatriques diverses
Mais le médecin généraliste peut être amené à gérer d’autres troubles mentaux chez un adolescent (attaque de panique, …). Plusieurs principes doivent guider le praticien, a rappelé Ralph Baleez, psychologue à Brest. Tout d’abord, ne pas aggraver la situation. Dans le cas d’une attaque de panique, il s’agit ainsi de rassurer sur l’absence de danger immédiat, d’expliquer les mécanismes de la crise, et de ne pas laisser l’évitement s’installer, source d’un bien-être immédiat pour le jeune, mais pas d’une amélioration durable. Le rôle du médecin est aussi d’éliminer une pathologie somatique pouvant expliquer le trouble, ainsi que la prise de substances. Il s’agit ensuite de remettre en mouvement, de mobiliser les parents, d’encadrer les outils numériques et d’organiser la suite.
Références :
Journées nationales de médecine générales (JNMG). D’après la plénière d’ouverture "Santé mentale : les adolescents vont-ils si mal ?", 24 septembre 2026.
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