@Olivier Blachère
"J'ai vécu deux suicides de camarades" : médecin, elle monte sur scène au festival d'Avignon pour exprimer la souffrance des étudiants
Radiologue de métier, Catherine Desvignes s’est formée au métier de comédienne après avoir passé 20 ans au sein de l’AP-HM. Elle présentera sa première pièce, du 4 au 25 juillet, au festival off d’Avignon. Intitulée "Tous les 18 jours", elle aborde, seule sur scène, la souffrance des étudiants et des étudiantes en médecine.
@Olivier Blachère
Pouvez-vous nous présenter votre parcours en tant que médecin ?
Catherine Desvignes, 51 ans, radiologue et comédienne :J'ai fait mon internat à Marseille, et ensuite j'ai choisi de faire de l'imagerie médicale pédiatrique parce que j'étais passée dans un service qui m'avait beaucoup plu, qui est le service d'imagerie pédiatrique de la Timone. L'équipe de radio-pédiatrie de Marseille est vraiment très chouette et j’ai eu la chance ensuite de travailler avec eux pendant 20 ans.
À votre arc, vous possédez aussi une corde de comédienne. Comment cette passion est-elle née en vous ?
Je suis issue d'une famille qui ne m’a jamais emmenée au théâtre et j'ai découvert ça lorsque j'étais au collège, à travers une classe théâtre. J’étais en sixième et j'ai vu mes camarades produire leur spectacle sur scène, et je me suis dit que j'avais vraiment envie de faire ça. Donc j'ai tout fait pour y entrer. Et de là, on va dire que le virus ne m'a jamais lâchée. À tel point que quand j'étais en première année de médecine, quand je travaillais mon concours, et que parfois j'étais désespérée, je me disais "ce n’est pas grave si je rate, je ferai du théâtre".
Finalement, j'ai réussi le concours donc je me suis jetée à cœur perdu dans les études de médecine. J’ai continué un peu le théâtre mais j'ai quand même arrêté pendant longtemps parce que c'est vrai que la médecine est très prenante et j'ai fondé une famille. Puis, il y a dix ans, ça m'est revenu, comme une évidence, avec vraiment un besoin viscéral d'en refaire.
À ce moment-là, j'ai eu la chance de rencontrer Myrtille Buttner, une professeure qui travaillait dans une école municipale de théâtre dans le petit village de Provence où j’habite. C’est quelqu'un de très passionné, qui ne comptait pas ses heures et qui nous faisait beaucoup travailler. Rapidement, elle m’a dit "Toi, tu peux jouer dans ma compagnie professionnelle." Dès la deuxième année, elle m'a emmenée au festival d'Avignon et après ça n'a jamais arrêté.
Il y a trois ans, vous décidez finalement de mettre en pause l’hôpital public pour vous former au métier de comédienne. Comment cela s’est déroulé ?
Là c’était pareil, c'est vraiment un cri intérieur, une petite voix qui me disait tout le temps "Mais Catherine, ta place n'est pas tout à fait là”. Ça faisait 20 ans que je travaillais dans ce service, j'avais encore 20 ans de carrière devant moi… C'était vraiment un appel de l'intérieur et j'ai fini par écouter cette voix.
J'ai regardé tout ce qui était possible. Je voulais vraiment me former, légitimer ma place dans le milieu du spectacle vivant et travailler à titre professionnel. J'ai trouvé une formation professionnelle à Aix-en-Provence, à côté de chez moi. J’ai passé un concours et je me suis retrouvée dans une compagnie d'entraînement, où on était dix, pendant un an, c'était génial.
À ce moment-là, j'ai demandé une disponibilité auprès de l'hôpital, ça a été accepté et depuis les portes s'ouvrent.
Toutefois, la santé n’est jamais loin puisque vous décidez de vous lancer dans l’écriture d’une pièce de théâtre intitulée Tous les 18 jours. On y parle de la souffrance des étudiants et des étudiantes en médecine… Pouvez-vous nous la présenter ?
J’avais envie d'écrire une pièce et je me suis dit que j’allais utiliser mon expérience de médecin parce que ce système je l'ai vécu de l'intérieur et je suis légitime pour en parler.
Et pourquoi ce sujet de la souffrance des étudiants en médecine ? Parce que quand j'étais étudiante en médecine, il y a eu deux suicides de camarades internes autour de moi à Marseille. Et moi-même, j'ai été confrontée à de la violence de la part de ma hiérarchie. C'est quelque chose qui m'a beaucoup touchée. Et comme, il y a quand même une omerta autour de tout ça, je me suis dit que l'art, c'était un très bon vecteur émotionnel pour sensibiliser la population et libérer la parole.
La pièce s’intitule "Tous les 18 jours" car elle fait référence à une statistique issue d’une étude menée par l’Intersyndicale des internes qui aurait montré qu’il y a un suicide tous les 18 jours chez les internes en France.
Pour l'instant c'est le début du projet, mais j'ai été contactée par le syndicat des internes de Paris qui aimerait bien que cette pièce soit jouée dans les amphithéâtres. On pourrait faire une médiation autour de ça où les étudiants pourraient libérer leur parole, parler de leur expérience. Il y a beaucoup de silence parce qu'en fait on a honte de ce qu'on vit.
Pour créer cette pièce, vous vous êtes basée autant sur votre parcours personnel que sur des rencontres ?
Je me suis basée sur mon parcours personnel, sur tout ce que j'ai pu observer autour de moi, des lectures dans les journaux, des témoignages, de mes amis… Mais aussi sur le récit de Laurence Feray-Marbach qui était venue témoigner à Marseille, et ça m'avait beaucoup touchée.
Si on rentre dans le détail de la pièce, vous évoquez notamment le sujet de la pression qui peut être présente sur les épaules d’un apprenti médecin ou d’un jeune professionnel. Comment celle-ci prend-elle forme ?
Je pense que les choses ont quand même évolué positivement. Mais c’est vrai qu'à mon époque on était seul, très vite, c'est-à-dire dès nos premiers mois de stage en tant qu'interne. J'ai toujours trouvé qu'entre le statut d'externe et le statut d'interne, il y a un fossé énorme. Cette nuit qui sépare ces 2 statuts, c'est un peu comme une nuit magique : d'un coup, on devient un médecin comme les autres, capable de tout dans l’esprit des gens, alors que finalement on n’a aucune expérience, on ne sait rien, on débarque.
Donc être interne et faire déjà des gardes en réanimation seul dès les premiers jours, c'est complètement dingue. En tout cas, pour moi c’était impossible de dormir parce que j’étais trop angoissée qu’il y ait un arrêt cardiaque ou quelque chose que je ne saurais pas gérer seule. En fait, il y a une responsabilité qui est donnée aux internes alors qu’ils ne sont pas capables en réalité, car ils manquent d'expérience. On a le savoir, on sort d'un concours où on apprend des tas de choses par cœur, on a plein de mots-clés dans la tête, mais en pratique on est mauvais.
Il y a aussi le sujet de la fatigue, avec les heures de travail accumulées. Comment les étudiants en médecine gèrent-ils ce sujet ?
On se dit finalement que c'est comme ça, on fait un métier incroyable, on est là pour aider la souffrance, pour sauver des vies, on n'a pas à se plaindre en fait. Et puis nos aînés travaillent aussi beaucoup, donc on fait le dos rond.
À mon époque, il n’y avait pas de repos de sécurité, je me souviens que j'avais fait la grève pour qu'il existe et c'est à cette époque-là d'ailleurs qu'il est né. Mais j'étais vraiment regardée de travers, par mes supérieurs.
Vous abordez également la question du management avec des encadrants pas toujours bienveillants. Quelles sont les phrases que vous avez pu entendre et qui sont, pour certaines, présentes dans votre pièce ?
Il y a une anecdote qui m'est arrivée et que j'ai retranscrit dans la pièce… C'était la première fois que je mettais les pieds dans un bloc d'imagerie, je faisais un geste, l'erreur ne venait même pas de moi, mais il s'est passé quelque chose. C’était une erreur qui n'avait pas du tout d'incidence. Je me suis fait hurler dessus par le chef de service qui m'a dit "Mais qu'est-ce qui me retient pour te casser la gueule ?" Alors que je n'avais rien fait.
Ces étudiants font également face, assez rapidement, à la mort. Comment peut-on faire face à ces sujets alors qu’on a peu d’expérience ?
Justement, on a peu d'armes parce que pendant les études de médecine, on n'est pas du tout préparé à ça. Je me souviens, j'ai eu un cours de psychologie sur le deuil, mais sinon on n’a aucune préparation, mais vraiment rien. Même sur l'annonce de la mort, on ne nous apprend pas. On fait nos armes tout seul en fait, et c'est pour ça que c'est très dur. En tout cas, c'était comme ça à mon époque et je pense que c'est un peu toujours le cas.
Après, chacun a son expérience personnelle et ça se traduit après peut-être différemment dans notre comportement auprès des patients. Mais non, c'est quelque chose qui est compliqué.
Et puis forcément, il y a des morts parmi nos patients, on est un peu seul aussi face à ça et c'est toujours très dur de l'assumer.
C’est tout de même un tableau assez noir que vous dépeignez. Est-ce qu’on aura également l’occasion de sourire, voire même de rire pendant votre pièce ?
Je trouve que l'humour est une arme de résistance incroyable, donc j'ai essayé d'en mettre. Le spectacle est créé à Avignon mais j'ai quand même fait une sortie de résidence et puis j'ai joué dans différents lieux. Il y a eu du rire mais je dirais que c’est plutôt de l’humour noir.
Si vous deviez adresser un conseil aux étudiants en médecine, quel serait-il ?
Écouter son corps peut-être parce que finalement on est médecin mais on ne s'écoute pas. Je pense que parfois notre corps nous envoie des alertes comme de l'angoisse, de l'insomnie, des troubles somatiques et qu’il faut les écouter.
Et je leur dirais également "vous vous engagez vers un métier magnifique et admirable. Prenez soin des autres mais n’oubliez jamais de prendre soin de vous."
Informations :
Tous les 18 jours, du 4 au 25 juillet, 20h55, festival off d’Avignon, théâtre Pierre de Lune, 3 rue Roquille. Tous les soirs, sauf les mercredis.
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