Attentat de Nice : des soignants racontent ce qu'ils n'ont jamais dit

02/06/2017 Par Aveline Marques

Il y a Isabelle*, l'anesthésiste-réanimateur. Andréa, l'infirmière "amuseuse" de pédiatrie. Benoît, l'urgentiste. Ou encore Goran, l'ado qui se rêve pompier. Le soir du 14 juillet 2016, ils sont tous intervenus auprès des centaines de victimes de la Promenade des Anglais, qu'un camion frigorifique a changé en un immense linceul de 1.7 km de long. Tous ont l'impression de ne pas en avoir assez fait. Dans un "livre-mémoire" (Soigner, Ed. First) qui vient de paraître, l'écrivain et urgentiste Marc Magro, leur collègue, rend hommage à leur engagement. La cinquantaine de témoignages intimes de soignants qu'il a recueillis laisse entrevoir l'horreur, mais aussi et surtout l'humanité. Interview.

  A lire : "Ce soir-là, j'étais seule comme jamais je ne me suis sentie dans le travail" Demain et après-demain, retrouvez d'autres extraits des témoignages   Egora.fr : Racontez-nous votre 14 juillet 2016. Dr Marc Magro : J'étais de garde au Samu de Nice, à l'antenne de Menton. J'ai reçu un premier coup de fil de ma fille ainée, en instantané des événements. Elle a d'emblée cherché à me rassurer alors qu'il venait de se passer quelque chose sur la Promenade des Anglais. Elle m'a dit de ne pas m'inquiéter pour ma benjamine de 15 ans, qui venait de voir un camion écraser des gens, et qui s'était mise à courir dans les rues du vieux Nice pour se mettre à l'abri. Sur les ordinateurs des urgences, j'ai vu une liste impressionnante de blessés et de morts qui s'allongeait à mesure que le 15 recevait des appels. J'ai appelé ma benjamine. Elle a commencé à me raconter, tout en courant, des passages de ce qu'elle avait vu. Puis elle a fini par se réfugier dans un immeuble. Au Samu à Menton, on est resté enclavé. En réserve. Mais j'avais mon histoire personnelle à gérer : j'avais quand même trois enfants sur la Promenade, dont une qui était passée très près du camion, et les deux autres je ne savais pas où ils étaient. J'ai découvert l'événement au fur et à mesure des récits de mes collègues.   Pourquoi ce besoin d'écrire un "livre-mémoire" ? Vous dites que vos collègues en ont parlé tous les jours par la suite… Avez-vous mal vécu le fait de ne pas avoir pu être présent avec eux ce soir-là ? Non, pas du tout. Je suis très content d'avoir été épargné. Pourtant, je suis habitué à voir des choses terribles. Mais quand je vois comment les gens ont vécu les événements en tant que soignant, je suis très content que ça ne m'ait pas été imposé. On en a vu assez et on verra certainement d'autres, c'est bien de se préserver. Par contre, l'un d'entre eux dans les témoignages dit "c'est terrible, mais je n'aurais pas pu être ailleurs". Il y a tous les cas de figure…. Ceux qui n'ont pas pu venir et qui auraient aimé être présents et ceux qui étaient présents et qui m'ont dit "ils ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont". Moi, c'est clair dans ma tête : déjà en tant que père, j'avais à gérer ma famille. Je ne regrette pas d'avoir été épargné en tant que professionnel, même si j'aurais bien sûr assumé cette mission jusqu'au bout à hauteur de mes compétences. J'ai vécu un peu l'événement à travers tous ces récits.   "Celui qui écoute le témoin, devient témoin à son tour"**, comme vous l'écrivez… Exactement. J'ai une image plus nette de cet événement avec tous ces récits, comme vous maintenant -je pense- en tant que lectrice. Je ne savais rien avant d'entendre ces récits. Ecrire ce livre n'était pas un besoin, mais une nécessité. Et encore, ce n'est qu'un morceau de ce qu'il s'est passé. Il y a une cinquantaine de témoignages, chacun avec son histoire humaine. Il pourrait y en avoir d'autres.   Comment avez-vous procédé ? J'ai recueilli les témoignages d'octobre à décembre. J'ai surtout appelé les gens que je connaissais, et d'autres avec lesquels j'ai été mis en relation par ricochet. Ça fait 25 ans que je suis dans ce milieu ; en tant que médecin urgentiste, on amène des patients un peu partout. J'en ai rencontré certains, mais je préfère le téléphone : c'est paisible, il n'y a pas de parasitage, on peut vraiment entendre ce qu'on nous dit. Et après, ça a été un gros travail de retranscription, pour lequel ma fille ainée, Caroline, m'a aidé. C'était aussi très important pour elle aussi de s'impliquer. De participer à ce mémorial à sa façon.   Est-ce qu'il y a des gens qui ont refusé de témoigner ? Pas vraiment "refusé", mais certaines de mes demandes sont restées lettre-morte. Peu. Je leur proposais un partage. C'était une porte ouverte pour…. eux. Sur le coin d'une table, certaines personnes ont déversé toute leur histoire. Il n'y avait pas de barrière ; ils étaient en totale confiance pour exprimer leur ressenti. Peut-être parce qu'ils me connaissaient.   Ce qui marque, c'est le sentiment d'échec, d'inutilité exprimé par nombre d'entre eux. Vous, qu'est-ce qui vous a le plus touché ? Leur honnêteté. Je comprends totalement leur sentiment d'inutilité, les choix qu'ils ont eu à faire. Des choix qu'on n'a pas l'habitude de faire, mais ils ont fait les bons choix. Il faut rappeler qu'ils n'étaient pas forcément partis pour un attentat au départ, les premières minutes. C'était beau, leur sincérité. On rentre dans l'intime, dans l'histoire personnelle, tellement particulière, de chacun. Ce qu'il y a de beau dans ces témoignages, c'est le regard humain de chacun, ce que ça bouleverse en eux. Avec ce livre, j'ai découvert mes collègues, j'ai découvert une humanité qui me rassure et qu'il faut montrer. C'est important de dire qu'on des moyens formidables sur le secteur, et qu'il y a eu un engagement formidable.   Comment vivent-ils les événements aujourd'hui ? Il y a des gens qui sont retournés sur la Promenade dès le début, et qui ont pleuré. D'autres qui n'y sont toujours pas retournés. Chacun a cherché un moyen de se retrouver, car c'est quelque chose qui morcelle, c'est une explosion. Pas forcément une psychothérapie… Mais en parler, déjà. D'autres ont voulu retrouver de la famille. Ensemble, on est allé jusqu'au bout du récit.   *Les prénoms ont été modifiés. ** Citation de Elie Wiesel, écrivain et philosophe, prix Nobel de la paix en 1986.   Soigner – Nice, 14 juillet 2016, Editions First, 320 pages, 16.95 euros.   Lire le témoignage >> "Ce soir-là, j'étais seule comme jamais je ne me suis sentie dans le travail"

 

"Ce soir-là, j'étais seule comme jamais je ne me suis sentie dans le travail"

Isabelle, 43 ans, médecin anesthésiste-réanimateur de repos, assiste au feu d’artifice sur la promenade. Elle attend avec impatience de rejoindre dimanche ses trois enfants chez leurs grands-parents.

"Ce soir-là, j’étais seule. Seule comme jamais je ne me suis sentie dans le travail. Seule et sans matériel. Pourtant, nous étions plusieurs sur la Prom’ à faire la même chose, mais chacun dans son coin…
Une femme est tombée pratiquement devant moi. Traumatisme crânien et arrêt cardiaque. J’ai commencé la réanimation tout de suite, même si je savais que le pronostic était quasiment fatal. C’est un réflexe conditionné, j’ai fait ce que je savais faire : masser.
Peut-être que j’aurais pu être utile ailleurs.
En pleine action, on a parfois besoin de recul pour comprendre exactement ce qu’il se passe, si on a fait les bons choix, mis en route le traitement le plus efficace. Dans des situations compliquées, c’est bien agréable et confortable d’avoir du personnel compétent autour de soi, d’être aidé, parfois même conseillé pour gérer au mieux…
Dix minutes plus tard, j’avais toujours les mains posées sur son thorax, à me dire : Qu’est-ce que je fais ? Je continue ou j’arrête ?
Je me sentais libre de tout et coincée à la fois.
Dans un établissement, on acte ce que l’on fait : heure du décès, puis on remplit des papiers, on parle à la famille. Là, personne autour, je pouvais arrêter, me lever et partir, recommencer ailleurs sur un autre corps.
En fait, j’étais perdue.
C’est le téléphone qui m’a sorti de mon “nuage”. Ma mère voulait savoir si j’étais en vie. Elle m’a trouvée un peu distante. Puis, quand j’ai eu mes enfants au téléphone, j’ai atterri lentement. J’ai réalisé que je n’étais pas efficace, que j’étais choquée, que j’avais vécu cet événement comme entourée d’un brouillard au milieu duquel il n’y avait que moi et cette femme à terre. J’ai retrouvé ma voiture et j’ai pleuré, d’abord parce que je n’étais pas fière de moi.
Quelques jours plus tard, ma mère, m’a fait remarquer qu’il y a vingt ans, j’avais déjà été dans cet état, à la mort de mon premier bébé."

 

L'auteur
Le Dr Marc Magro, 51 ans, est médecin urgentiste au Samu de Nice et médecin-pompier du SDIS Alpes-Maritimes depuis 25 ans. Il est titulaire d'un DESS de psychologie. Il est également l'auteur de quatre romans (Le Serment de Jules, Chambre X, Le Syndrome de Verne, Via Ameglio), d'un recueil de nouvelles primé par le prix Cesare Pavese (Si vous preniez de mes nouvelles) et de documents, portant notamment sur l'histoire de la médecine et de la psychiatrie.

 

 
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