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"Certains considèrent que la santé numérique n'est plus l'avenir" : pourquoi les investisseurs boudent les start-up

Pour la 10e édition des Grandes tendances de la e-santé, le média d'informations stratégiques Mind Health a dévoilé son baromètre annuel des levées de fonds de la healthtech en 2025. Les chiffres sont en baisse de 44 % par rapport à 2024. Egora a cherché à comprendre pourquoi le secteur de la e-santé semble moins intéresser les investisseurs. Enquête.

11/03/2026 Par Mathilde Gendron
Enquête E-santé
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C'est un constat inédit qu'a partagé Coralie Baumard, journaliste pour Mind Health, lors des Grandes tendances de la e-santé, le 27 janvier à Paris. Chaque année, elle présente le baromètre des levées de fonds des entreprises de la santé numérique. "Contrairement à 2024, les indicateurs ne sont pas au beau fixe", a-t-elle pointé cette fois. En 2025, le montant total des levées de fonds a atteint 289 millions d’euros, contre 654,3 millions d'euros en 2024. "Cela constitue une baisse de 44 %. On est encore loin des records établis en 2021 et 2022 où le total des levées de fonds avait dépassé 1 milliard d’euros."

Lucas Thiery, cofondateur du Digital Medical Hub, accompagne des sociétés, dont une majorité de start-up, dans la mise sur le marché de dispositifs médicaux numériques. "Je rencontre très régulièrement des entrepreneurs qui expriment leurs difficultés à lever des fonds. Dans la majorité des cas, ils viennent nous voir à ce moment-là, pour réfléchir ensemble aux leviers permettant d’y parvenir."

"Un effet de mode qui a baissé"

Pour Franck Le Meur, président-fondateur de TechToMed, cette tendance à la baisse s'explique dans un premier temps par "un effet de mode du numérique en santé qui a baissé car les modèles économiques n’ont pas été trouvés". En contact avec des investisseurs, il indique que l'un d’eux a même changé de stratégie. "Il considère aujourd’hui que la santé numérique n’est plus l’avenir. Il préfère investir dans la robotique par exemple."

Travaillant également avec des fonds d’investissement, Lucas Thiery a remarqué que leurs attentes sont bien différentes par rapport à l'ère post-Covid. "Il y a quelques années, il existait un véritable engouement autour de la santé. Les investisseurs déployaient des capitaux avec relativement peu d’éléments tangibles. Mais un certain nombre de ces entreprises n’ont finalement pas tenu leurs promesses, ce qui a profondément changé la manière dont les fonds d’investissement analysent aujourd’hui les projets."

Franck Le Meur évoque aussi un accès aux marchés pas ou peu valorisé en France concernant les thérapies numériques. "La Haute Autorité de santé et la gouvernance politique du numérique en santé ne sont pas encore très positives, reconnaît-il. Il y a un élan d’innovations, très clairement, mais on n’a pas l’adhésion du payeur, des patients et des médecins. Tout ça engendre le fait que les investisseurs se disent que le marché n’est pas mûr donc ils n’y vont pas."

L'effet Trump

Autre élément mentionné par le président-fondateur de TechToMed : la conjoncture économique. "Les investisseurs sont très prudents en ce moment par rapport à l’ambiance économique en France et en Europe." En cause selon lui, l'arrivée de Donald Trump au pouvoir, en janvier 2025. "Beaucoup de sociétés ont décidé de [rediriger] leurs investissements [vers les] États-Unis [plutôt qu’en France] pour ne pas être exposées aux taxes américaines." C’est ce qu'il appelle "l’effet Trump". "Si j’investis 100 millions en Europe et que les sociétés dans lesquelles j’ai investi [vont sur le marché américain], elles seront énormément taxées. Alors que si [j’investis directement] aux États-Unis, j’ai des garanties d’ouverture sur le marché américain, qui est le plus gros marché mondial."

"Les investisseurs sont beaucoup plus exigeants"

Pour Lucas Thiery cet argument tient la route pour "les très grands groupes" car les "exports aux États-Unis ne sont plus aussi simples". Mais pour des start-up à des stades précoces, "c’est une excuse à un problème qui n’en est pas un", confie-t-il. Le cofondateur de Digital Medical Hub pointe, en revanche, la présidentielle française de 2027 qui pourrait "rebattre les cartes" avec "la question de la pérennité de dispositifs structurants comme Bpifrance ou le crédit d’impôt recherche (CIR), [qui] suscite des interrogations chez de nombreux entrepreneurs".

Cette baisse des levées de fonds vient surtout des attentes des fonds d’investissement qui ont changé, indique Lucas Thiery. "Aujourd’hui, ils sont beaucoup plus exigeants. Ils analysent davantage d’éléments avant de se positionner : ils attendent par exemple des premiers revenus, un marquage CE, ou encore des données cliniques solides. Et tant que ces éléments structurants ne sont pas réunis, les investisseurs prennent moins de risques." Pour Franck Le Meur, il faut également montrer "des brevets, des certifications multiples et éventuellement des premiers clients pour montrer que [la start-up] est déjà capable d’avoir un business model".

72% des entreprises françaises ont des difficultés de trésorerie

Le baromètre de France Biotech, publié en septembre dernier, pointait un autre élément, peu favorable aux start-up françaises. "En juillet 2025, 72 % rencontraient des difficultés en matière de trésorerie. La situation s'est dégradée par rapport à juillet 2024 où 63 % étaient concernées", peut-on lire. Pour Franck Le Meur, la trésorerie c’est "le nerf de la guerre" pour une start-up. "Il faut très vite rentrer de l’argent même si ce ne sont pas des grosses sommes, ça montre très vite un état d’esprit de survie."

Si les fonds d’investissement sont "plus vigilants", cela n’empêche pas certaines start-up de la e-santé de conquérir le marché. "Lorsqu’une entreprise se présente devant un fonds avec une stratégie clinique, réglementaire et d’accès au marché bien structurée, accompagnée de premières données solides, elle ne rencontre pas plus de difficultés qu’il y a quatre ans, estime Lucas Thiery. La différence est que ces éléments sont désormais devenus indispensables." Habitué à accompagner les start-up, il précise qu’il travaille avant tout avec elles pour "qu’elles puissent répondre de manière rigoureuse à ces attentes et présenter aux investisseurs des projets crédibles, structurés et alignés avec les standards actuels du marché".

Parmi les start-up françaises qui parviennent à sortir du lot, on retrouve Sim&Cure, spécialisée dans les solutions pour les anévrismes cérébraux grâce aux technologies de jumeau numérique et d’intelligence artificielle. En 2025, elle a réalisé deux levées de fonds pour un total de 13,1 millions d’euros. Selon Franck Le Meur, cela s’explique par le fait que cette solution est "concrète et spécialisée dans un domaine qui intéresse [le marché] : l’imagerie. Dès qu’il y a une solution un peu concrète qui, en plus, peut être préemptée par des grosses entreprises de medtech implantées à l’hôpital, c’est intéressant."

Parmi les start-up qui ont réussi à lever le plus de fonds en 2025, on retrouve aussi Nabla, avec 59 millions d’euros. La société spécialisée dans l’IA "a intégré le club des entreprises de la santé numérique française qui a levé plus de 80 millions et ce club ne compte que 10 représentants", ajoute Coralie Baumard.

Pour suivre le même chemin que Nabla, Franck Le Meur précise aussi que "le plus important c’est le potentiel de marché". C’est sur ce point que Nabla vise juste, car la solution cible "4 à 5 millions de médecins, qui peuvent être équipés dès demain, poursuit-il. Alors que si on parle d’une thérapie numérique en psychiatrie, il faut qu’elle soit prescrite, que le patient l’accepte, l’utilise, qu’elle soit remboursée, donc on a tout de suite quatre ou cinq contraintes de plus."

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