"On ne peut plus se faire soigner par des médecins français" : jeune, femme et étrangère, je suis confrontée à la défiance de certains patients

22/12/2021 Par A.M.
Témoignage
D'origine marocaine, Lina*, 38 ans, est installée depuis sept ans en tant que spécialiste de médecine vasculaire. Habitués à consulter un homme d'âge mûr, certains de ses patients, relativement âgés, ont parfois eu du mal à accepter cette transition. Entre défiance et racisme, la jeune femme raconte à Egora son quotidien.
 

"Je suis née au Maroc. J'ai suivi un cursus scolaire francophone : collège puis lycée français. J'ai fait mes études de médecine dans le pays voisin : l'Espagne. C'était d'abord un choix personnel. Et aussi, un peu, une façon d'échapper au numerus clausus français. Le diplôme étant européen, il n'est pas compliqué de changer de pays pour exercer. Je ne voulais pas particulièrement m'installer en France mais j'ai rencontré mon conjoint, qui était Français, et naturellement, on s'est retrouvés en France. Il y a sept ans, je me suis installée en tant que médecin vasculaire dans une ville moyenne. J'ai repris l'activité d'un confrère qui était parti à la retraite. Une patientèle vieillissante : dans ma spécialité, les patients sont souvent des retraités. Pour certains de ces patients que mon prédécesseur suivait depuis 30 ou 40 ans, ça a été un choc. Pour moi aussi, ça a été difficile. En tant que femme, jeune, étrangère, il a fallu imposer ma façon d'exercer à des patients qui avaient des habitudes bien ancrées avec un médecin homme, d'âge mûr, français. Je n'ai pas ressenti un rejet, mais plutôt de la défiance par rapport à mes compétences… et clairement, du racisme, parfois.

  Ma secrétaire me rapporte ce qu'elle entend dans les salles d'attente Ce n'est évidemment pas majoritaire, ça n'arrive pas tous les jours. Mais de temps en temps. Et ce n'est pas anodin. Moi, je n'entends pas les remarques racistes : le patient, en consultation, n'ose pas. Mais ma secrétaire me rapporte ce qu'elle entend dans les salles d'attente. Et il y a eu des remarques assez choquantes, voire blessantes : "Elle n'a pas un nom français", "Elle n'est pas de chez nous", "On peut plus se faire soigner par des Français"… et cette remarque qu'on m'a fait plusieurs fois : "Mais votre diplôme est français?", "Est-ce que vous avez suivi les mêmes études que votre collègue?"… Il arrive que j'aie des remarques sur mon patronyme. En pleine consultation, des patients me demandent : "Vous êtes d'où?". Alors qu'on est dans un contexte médical, qu'on est censé parler de symptômes et de maladie, des patients se permettent de poser la question de l'origine de mon nom. Je sais que ce n'est pas malveillant. Ce sont des questions posées de façon très cordiale. Mais moi ça me gêne. On n'est pas là pour parler de mon nom ou de mes origines, mais pour un motif médical. Quand on me le fait une fois, ce n'est pas grave. Mais ce n'est pas une, ni deux, ni trois fois, c'est plusieurs fois. Parfois, le patient ne mesure pas ce qu'il dit...

Moi je laisse parler les patients. J'écoute les personnes un peu isolées, qui ont besoin de parler. C'est comme ça qu'une dame, il n'y a pas si longtemps, m'a lancée : "J'aime bien être soignée par des gens comme vous. Quand j'habitais en région parisienne, j'avais des voisins algériens, des voisins marocains, etc." Ce n'est pas raciste, mais c'est une allusion raciale. C'est une phrase lancée comme ça, que je ne suis pas censée prendre mal… mais que je ne prends pas non plus à la légère. Pourquoi cette remarque? Dans un contexte médical? Que vient faire la nationalité, l'aspect racial dans tout ça? J'aurais eu tendance à croire qu'il y aurait plus de racisme dans un pays comme l'Espagne, où l'immigration est plus récente qu'en France. Je me rends compte que finalement, il n'y a pas vraiment de différence. On retrouve les mêmes schémas racistes un peu partout. A côté de ça, il y a le patient qui est habitué à "Monsieur le Docteur qu'il connaît depuis plus de trente ans". Pour gagner sa confiance, il faut le voir plusieurs fois avant de sentir qu'il est à l'aise. Une ou deux fois, j'ai dû hausser le ton face à des patients. Surtout avec les accompagnants d'ailleurs. Des remarques du style : "Dr Untel faisait ça, j'espère que vous ferez la même chose" ou "Dr Untel a pris sa retraite, on vient vous voir parce qu'on n'a pas le choix"… Ce n'est pas très agréable! On me demande souvent : "Depuis quand vous exercez? Vous avez l'air très jeune…". Ils ont besoin d'être rassurés, de savoir qu'ils n'ont pas l'étudiante face à eux…

  Ils me prennent pour sa remplaçante, sa secrétaire… Sept ans après mon installation, je ressens toujours cette défiance. Je me suis associée avec un confrère, qui a la soixantaine, est installé depuis très longtemps, avec une grosse patientèle dont il est très apprécié. De temps en temps, quand il est en congé notamment, je suis amenée à voir ses patients. Ce qui me vaut aussi des remarques du genre : "Mais ce n'est pas vous qu'on veut voir, c'est l'autre médecin". Ce à quoi je leur réponds que mon confrère étant absent, "si c'est urgent, c'est moi". Je ne les sens pas convaincus…

Je ne veux pas généraliser, mais on sent qu'il y a une défiance chez certains. Ils vont tout suite retourner voir mon associé quand il va revenir de vacances pour être sûrs que ce que je leur ai dit est véridique. D'autres me prennent pour sa remplaçante, non son associée. D'autres pour la secrétaire, l'aide-soignante… On a toujours l'impression de buter contre des clichés. En tant que femme médecin déjà, qu'on soit d'origine française ou non, je pense qu'on a toute vécu des remarques un peu déplacées sur le fait qu'on travaille moins que les hommes, qu'on part en congé maternité… Parfois j'ai des remarques sur le fait que je termine plus tôt parce que je vais chercher ma fille à l'école. "Et pourquoi elle ne consulte pas le samedi?". Un médecin homme qui terminerait à la même heure pour aller chercher ses enfants, on ne lui ferait pas la remarque… ou on dirait "oh c'est mignon!". Ce n'arrive sans doute pas qu'en médecine, c'est généralisé.

  On a l'impression que certains patients font plus confiance à un homme d'âge mûr qu'à une jeune femme. Pour la prise de rendez-vous, si la secrétaire demande "avec quel médecin", ils vont plutôt aller vers l'homme que la femme… En tout cas les plus âgés. Les jeunes, eux, optent pour le médecin disponible le plus rapidement. Heureusement, ces comportements sont minoritaires et largement compensés par l'attitude tout à fait correcte de la grande majorité des patients. Mais quand je compare avec d'autres confrères, comme mon associé, je me rends compte que ça ne leur arrive jamais." *Le prénom a été modifié

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