"Médecin, j'ai consulté le dossier vaccinal d'Emmanuel Macron (et j'avais une bonne raison)"

16/12/2021 Par L. C.
Témoignage

[EXCLUSIF] Le Dr Michaël Rochoy, médecin généraliste à Outreau, dans le Pas-de-Calais, a été convoqué par l’Ordre des médecins le 1er décembre dernier pour un entretien confraternel. Le motif : le praticien a consulté à deux reprises le dossier vaccinal du Président de la République. Pour Egora, il raconte comment il a eu accès aux informations du locataire de l’Elysée, et se défend d’avoir violé le secret médical. Témoignage.    "Depuis le mois d’avril 2021, je faisais partie de ceux qui réclamaient la liste de nos patients non vaccinés, parce que n’ayant que des vaccins AstraZeneca (environ 12 doses par flacon), il nous fallait prioriser les publics les plus à risque : "aller vers", comme nous demandait l’Assurance maladie. À ce moment-là, les gens se faisaient beaucoup vacciner en centre de vaccination ou en pharmacie et nous, médecins, on ne savait pas s’ils avaient reçu leur dose. Toutes les semaines, selon la dotation, il fallait appeler nos patients par âge décroissant pour qu’ils nous disent "J’ai été vacciné en centre", "pas encore", etc. Ça prenait un temps fou. Si on avait eu cette liste dans ce contexte de pénurie de doses, ça aurait été utile. J’avais donc milité pour y avoir accès. Fin avril, j’ai participé au Hackathon, où j’ai eu l’occasion de rencontrer un représentant de la Caisse nationale d’Assurance maladie (Cnam), qui m’avait dit que le directeur de la Cnam allait nous autoriser à accéder à cette liste, mais qu’il fallait régler un petit problème d’ordre juridique avant… petit problème qui aura mis trois mois en pleine pandémie pour être réglé, puisque nous avons eu un accès en juillet ! On ne demandait pourtant pas de nouvelles informations, elles existaient déjà. La Cnil semblait aussi s’émouvoir en juin que les médecins généralistes auraient accès à une liste de vaccination et répétaient qu’ils ‘ne devraient pas l’utiliser pour essayer de convaincre leurs patients’.

J’avais notamment répété que si j’avais le numéro de Sécurité sociale d’Emmanuel Macron, je pouvais avoir son pass. Comme je connais le numéro de Sécu de tous mes patients, je pouvais également obtenir les leurs, mais ça aurait été long et fastidieux. Notre demande n’était en fait qu’une simplification de l’accès des données, afin de rétablir une meilleure égalité d’accès plutôt que tout miser sur la capacité des patients à utiliser Doctolib et consorts. C’est justement le sujet d’un édito que j’ai signé pour Exercer, paru ces jours-ci !

  "Il y avait un petit problème…" Le 16 juillet, de façon anecdotique, je reçois un nouveau patient dans mon cabinet, venu sans sa carte vitale. Il me donne donc son nom, prénom, date de naissance, je rentre manuellement ces informations dans mon dossier logiciel… qui me retourne son numéro de Sécu grâce au téléservice INSi (Identifiant national de santé intégré), lancé début janvier et intégré à mon logiciel métier. Je repense donc aux remarques que je faisais à l’encontre de ceux qui bloquaient le droit aux généralistes d’avoir une liste de leurs patients non vaccinés. Une fois que mon patient est parti, j’ai donc rentré les informations du Président et récupéré son numéro de Sécu, puis suis allé sur le site de la CPAM avec Je me suis dit que j’allais faire une ‘preuve de concept’, comme on en fait en science ou comme font les hackeurs qui testent les systèmes de sécurité bancaire ou autres.  Il y avait deux arguments pour utiliser le dossier du Président. Le premier, c’est que si j’arrivais à avoir accès au dossier vaccinal du Président, c’est que, vraiment, rien n’était sécurisé pour personne… Le deuxième, c’est qu’en consultant le dossier vaccinal d’Emmanuel Macron, je ne viole aucun ‘secret’ médical : il a live-tweeté et live-instagramé son état de santé quotidiennement depuis le fort de Brégançon lorsqu’il était malade en décembre 2020 et a dit qu’il avait reçu le vaccin le 31 mai 2021, ce qui a été repris dans toute la presse…

Bref, tout ça me prend littéralement 30 secondes, dans le flux des consultations, et je peux aller jusqu’au bout et avoir accès au pass du Président. Je conclus donc qu’on peut avoir accès au pass de tout le monde. Non seulement moi, médecin généraliste, mais aussi tous les médecins et infirmiers des centres de vaccination… donc des dizaines de milliers de personnes en France qui peuvent avoir accès au pass du Président, mais aussi de tous les politiciens, journalistes et personnes suffisamment connues pour que leur date de naissance soit accessible facilement. Avec le risque que des listes soient faites avec ces informations privées, voire diffusées sur les réseaux sociaux. Il y avait déjà un petit problème… Deuxième problème : dans le dossier d’Emmanuel Macron, je constate qu’il est noté éligible au 31 mai (date annoncée de la vaccination), que les démarches ont bien été faites, mais que le médecin qui l’a vacciné s’est planté : le Président est considéré comme ayant été vacciné le 13 juillet. Je ne sais pas quel foirage a eu lieu : le vaccinateur a dû cliquer sur éligible, imprimer un certificat d’éligibilité, mais pas le pass. Le 13 juillet, j’imagine qu’il s’est passé quelque chose, peut-être les préparatifs du 14 juillet et que le Président a flashé son QR Code et s’est rendu compte qu’il n’était officiellement pas considéré comme vacciné. Il y a eu une correction mais au lieu de mettre la bonne date de vaccination, le correcteur a utilisé la date du jour. C’est une bête erreur humaine, facile à corriger. 

Là, je me dis que des centaines de personnes ont pu avoir accès ou vont avoir accès à ce dossier vaccinal… qui contient de fausses informations, de nature à laisser penser que le Président serait antivax ou se serait fait vacciner sur le tard, contrairement à ce qu’il avait dit. Au risque d’alimenter inutilement la mouvance antivax, friande de ce genre d’anomalies... Ce qui était particulièrement problématique. À la fin de ma journée de consultations, en rentrant chez moi, j’ai appelé le kiosque à pizzas local puis l’Elysée – l’Elysée a répondu plus vite J’ai expliqué ma démarche et ces deux problèmes pendant 5 minutes ; on m’a répondu : "Oui, c’est très important, on va faire remonter". [En preuve, sur mon téléphone et le relevé téléphonique que j’ai demandé à Bouygues…] 

 

  "Le plus mauvais malfaiteur de France" Vers la fin du mois d’août, sort l’affaire dans Mediapart parce que quelqu’un de moins bienveillant que moi s’est dit "Tiens, c’est super comme info, il faut absolument qu’on le dise à Mediapart", ce qui est complètement idiot. En apprenant cela, je suis retourné consulter le dossier vaccinal pour vérifier si l’erreur avait été corrigée. Et là, je me rends compte que non. Le dossier n’avait toujours pas été modifié ou masqué : l’accueil de l’Elysée a dû prendre une note quelque part à la suite de mon appel, peut-être le transmettre à quelqu’un, mais ça a dû s’arrêter là. Mais lorsque c’est sorti dans Mediapart, là, ils se sont alarmés. L’Elysée a donc demandé au directeur général de la Cnam de lister tous les médecins qui ont consulté ce pass, en traçant, et d’envoyer cette liste à l’Ordre national des médecins, au Dr Patrick Bouet. Le président de l’Ordre s’est offusqué au regard du code de déontologie, parce que pour lui c’est inadmissible de consulter le pass vaccinal du Président. Je regrette juste qu’il n’y ait pas eu le même sentiment d’urgence lorsque j’avais alerté la section éthique et déontologie de l’Ordre à plusieurs reprises sur les abus des assurances. Apparemment, c’est moins gênant quand une assurance réclame l’ensemble des antécédents d’un patient au moment de passer à la caisse, de façon répétée et partout en France quotidiennement, plutôt que de consulter un QR Code avec une information nationalement connue.  

Le Dr Patrick Bouet a ensuite diffusé les noms de la centaine de médecins concernés à tous les conseils départementaux. Moi, je n’ai pas reçu cette fiche, mais une consœur qui l’a reçue m’a dit que les noms des autres médecins avaient été effacés au feutre noir, mais qu’ils étaient encore visibles. Donc elle a reçu les identités et les adresses de tous les médecins qui ont consulté le dossier vaccinal du Président. Pour une indignation autour du secret professionnel, on admettra que c’est cocasse…

J’ai donc été convoqué par recommandé avec accusé de réception, je me suis présenté le 1er décembre pour m’expliquer et raconter ce que je viens de vous dire. Le président et l’assesseur, très sympathiques, ont écouté ce que j’avais à dire. Cela sera examiné en session plénière du conseil départemental de l’Ordre du Pas-de-Calais en fin de mois. Bien que le CDOM soit indépendant, il est probable qu’ils suivent l’avis de Thomas Fatôme [directeur de la Cnam, NDLR] et du Dr Patrick Bouet pour me faire passer en chambre disciplinaire auprès du conseil régional. Ça sera probablement dans deux ans, vu le retard… à moins que ça ne tombe à l’eau d’ici-là. De mon côté, j’ai identifié un risque de diffusion de listes de vaccinés à l’approche de l’élection présidentielle, j’ai voulu prouver le concept en regardant le pass vaccinal du chef de l’Etat sans violer un secret médical puisque le pays entier connaissait son statut vaccinal, et j’ai même contacté l’Elysée le jour-même… Si je suis un malfaiteur, je suis clairement le plus mauvais de France !"

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Jerry Tulassan

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