Malades chroniques, ces médecins continuent à soigner malgré l’épidémie

09/04/2020 Par Adrien Renaud
Diabète, hypertension artérielle, obésité… Les facteurs de risque liés aux formes graves de Covid-19 sont connus, et ils n’épargnent pas les soignants. Ce qui n’empêche pourtant pas les blouses blanches atteintes de ces pathologies de continuer à travailler, en toute connaissance de cause.
 

Encore plus exposé qu’un soignant en contact quotidien de patients potentiellement touchés par le coronavirus, le professionnel de santé atteint d’une des maladies identifiées comme pouvant favoriser l’apparition de formes graves de l’infection, est souvent confronté à un vrai dilemme : cesser de travailler pour se protéger, ou continuer à être au front, à soulager les souffrances des patients. Une alternative qu’ils résolvent souvent de manière assez rapide, en décidant de poursuivre leur activité. « C’est difficile de fermer un cabinet souvent plein, avec des gens qui sont en demande », explique, par exemple, le Dr Christine Dujardin, généraliste à Magny-le-Hongre en Seine-et-Marne, qui souffre de polyarthrite rhumatoïde. Une pathologie dont le traitement entraîne un déficit d’immunité « qui rend la pratique de la médecine générale dangereuse, même en temps normal », indique-t-elle. À l’apparition du virus, Christine Dujardin a donc scrupuleusement mis en place les gestes barrière. « J’ai eu la chance d’avoir des masques FFP2 et du gel hydroalcoolique, j’ai tout utilisé », raconte-t-elle, ajoutant qu’elle a également pris plusieurs précautions dans la salle d’attente. Des mesures qui, malheureusement, ont été insuffisantes pour la protéger. « J’ai contracté le virus assez rapidement dans la pandémie, confie-t-elle. C’est probablement dû à la mauvaise éducation de certains patients, qui refusent de prendre un masque de peur qu’on leur dise qu’ils sont porteurs. » Heureusement pour la généraliste, et pour ses patients, les choses n’ont pas dégénéré : au moment où elle a été contactée par Egora, elle en était à 13 jours d’infection, faisait des téléconsultations et comptait rouvrir son cabinet trois jours plus tard.

  "On est vite mort avec cette cochonnerie" À des centaines de kilomètres de là, le Dr Christian Le Corre, généraliste à Chancelade, non loin de Périgueux en Dordogne, a, de son côté, échappé pour l’instant à l’infection… et cela vaut mieux. « Il ne faudrait pas qu’il m’arrive quelque chose, on est vite mort avec cette cochonnerie », souffle-t-il. Surtout quand on souffre comme lui d’asthme et d’autres affections qui, même si correctement prises en charge, peuvent le fragiliser : un cancer de la prostate « en rémission », et une hypertension artérielle « sous contrôle ». Christian Le Corre a, lui aussi, adopté les mesures barrière, et il s’est mis à la téléconsultation pour certains patients. Ce qui n’est pourtant pas vraiment sa tasse de thé, explique-t-il. « En dehors de cela, la vie n’a absolument pas changé, je réponds aux appels, explique-t-il. Je ne me préserve pas beaucoup, j’enquille, il faut bien y aller. Quand on a travaillé pendant trente-cinq ans comme généraliste de campagne, on ne peut pas dire à ses patients de... se débrouiller et d’appeler le 15. Je suis bien placé pour savoir qu’ils sont sous l’eau, je fais de la régulation. » Mais ce n’est pas parce que le médecin généraliste a décidé de poursuivre son activité, que cela ne fait pas débat chez lui. « Mes filles sont vent debout, elles voudraient que je m’arrête », sourit-il. Et comme on n’est jamais trop prudent, il a tenu à assurer ses arrières dès le début de la pandémie. « Je me suis rendu chez le notaire pour organiser ma succession, ce que je n’avais jamais fait, confie-t-il. Je ne voudrais pas que mes filles et ma compagne soient embêtées s’il m’arrive quelque chose... »  

"C’est très désagréable de penser à soi en même temps qu’au malade"

  Cette omniprésence de la mort est d’ailleurs l’une des choses qui dérangent le plus le Dr Richard Handschuh, médecin généraliste dans le 20e arrondissement de Paris, qui après un arrêt cardio-respiratoire complet en 2017, est considéré comme particulièrement à risque en cas d’infection au coronavirus. « Je fais ce que tout médecin est censé faire en cette période, explique-t-il. La seule différence, c’est que si j’avais dix ans de moins et pas de pathologie, je serais peut-être plus serein»

Comme ses confrères de Seine-et-Marne et de Dordogne, Richard a donc recours à la télémédecine et aux gestes barrière depuis le début de l’épidémie. Mais de telles réponses semblent dérisoires quand on est face au décès d’un patient. « J’ai une patiente de 92 ans qui est morte chez elle du coronavirus, on avait décidé de ne pas l’hospitaliser, raconte-t-il. J’aurais voulu l’accompagner de manière plus chaleureuse. Il est vrai que, même sans facteur de risque, la raison aurait voulu que je ne la prenne pas dans mes bras, mais c’est très désagréable de penser à soi en même temps qu’on pense au malade»   Papy et médecin C’est justement parce qu’il leur semble déraisonnable de se retrouver dans de telles situations à un âge relativement avancé que des médecins retraités ont fondé les « Papys médecins ». Ce collectif de praticiens, principalement originaires des Alpes-Maritimes, a pour but de soulager les centres 15 en répondant aux patients au téléphone. « Notre objectif, c’est de filtrer ce qui est urgent, qui ne nous concerne pas et que nous redirigeons vers les médecins traitants, SOS médecins ou le 15, et de répondre à tout ce qui n’est pas urgent, en offrant, à titre bénévole, une écoute et des conseils », détaille le Dr Gérard Muller, généraliste niçois de 77 ans à l’origine de l’initiative. « Quand cette nouvelle catastrophe nous est tombée dessus, j’ai eu envie de m’impliquer, raconte ce médecin qui a du mal à accepter l’étiquette de « retraité ». Je me suis dit qu’il n’était pas très malin de proposer mes services à l’hôpital : vu mon âge, je risquerais de me mettre en danger. Il fallait donc que j’arrive à travailler de chez moi» D’où l’idée de la permanence téléphonique, qui rassemblerait...

à ce jour, 120 « vétérans volontaires ». La plateforme est en marche depuis le 3 avril dernier*, en partenariat avec la mairie de Nice, « La plupart des appels reçus à ce jour sont surtout liés à un besoin des patients de parler, d’être rassurés, explique le Niçois. Cela tombe bien, car nous avons du temps et nous sommes nombreux : nous pouvons donc laisser les gens parler longtemps» Et il le répète : les « Papys médecins » ne font aucune prescription, et ne prennent aucun honoraire. Son souhait ? « Que d’autres médecins retraités, dans d’autres départements, se réunissent et s’inspirent de notre expérience », avance-t-il. 

 

"On se sait en danger"
Gwennaëlle, infirmière dans un service d’urgences en région Auvergne-Rhône-Alpes, souffre depuis cinq ans d’un asthme sévère. Si elle travaillait toujours malgré l’épidémie, elle s’est retrouvée, la semaine dernière, face à un dilemme, lors d’une visite de médecine du travail [elle vient de changer d’établissement, NDLR] : « Le médecin du travail m’a expliqué que mon asthme sévère était un critère d'inaptitude temporaire pour travailler en secteur à haute densité virale comme mon service actuel », raconte-t-elle. Celui-ci lui a donc proposé de la mettre en inaptitude temporaire, mais l’a avertie que la direction risquait de la transférer dans un autre service. « Je ne trouve pas cette réponse sécurisante, déclare l’infirmière. Il y a des patients Covid non diagnostiqués partout, il n’est donc pas envisageable de me retrouver dans un autre service avec de tels patients et avec moins de protection. » Résultat : Gwennaëlle est maintenue à son poste, à sa demande. Une décision qui n’a pas été facile. « J’en ai discuté avec mon conjoint, lui aussi infirmier dans un autre service d’urgence, lui aussi asthmatique, raconte-t-elle. On se sait en danger. On a évoqué la mort. »
Elle ne peut cacher une certaine angoisse par rapport à cette situation. « Certains professionnels de mon établissement prennent encore cela à la légère, et sont clairement notre plus gros risque de contamination. Ils viennent en salle de pause pendant notre repas pour nous demander quelque chose alors qu’ils sont encore en tenue Covid en sortant d’un box. » Ressent-elle une certaine injustice à devoir travailler en prenant de tels risques ? Gwennaëlle hésite, reconnaissant d’un côté que c’est elle qui refuse d’être retirée de son service, mais ajoutant que si on lui avait proposé « une vraie solution sécure », elle y aurait réfléchi. « Au fond, j’ai l’impression de devoir rester à mon poste. Comme un petit soldat. » Avant de faire remarquer que les travailleurs non-soignants atteints d’une maladie chronique peuvent, eux, facilement obtenir un arrêt de travail en raison de l’épidémie.

  * Ligne téléphonique : 04 97 13 59 49.

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Michel Lemariey-Barraud

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La vraie question est de savoir si on veut assurer correctement les usagers, ou asservir durablement les médecins. La CNAM, organi... Lire plus

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