"Madame la ministre, nous sommes maltraités" : le cri du cœur de 400 médecins hospitaliers

23/09/2017 Par Aveline Marques

Essorés par des restrictions budgétaires à n'en plus finir, épuisés par le "management destructeur" instauré par la loi Bachelot de 2009, 400 praticiens hospitaliers de Rhônes-Alpes ont adressé une lettre ouverte à la ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Avec l'espoir que sous son règne, les médecins soient à nouveau entendus au sein des établissements. Nous relayons leur SOS.   A lire également : Trois questions au Dr Hala Rachidi Koussa, chef du service endocrinologie-néphrologie au CH de Bourgoin-Jallieu, signataire de la lettre.   LETTRE OUVERTE DE MÉDECINS HOSPITALIERS À MADAME LA MINISTRE DES SOLIDARITÉS ET DE LA SANTÉ Le 18 septembre 2017 Madame Agnès Buzyn, Ministre des Solidarités et de la Santé, 14, Avenue Duquesne, 75350 Paris 07 SP Copies à : Directeur ARS ARA, Directeurs Départementaux Santé. Madame la Ministre, Nous, médecins hospitaliers et syndicats de médecins hospitaliers, tenons : •    à vous alerter sur la dégradation du service public hospitalier, •    à témoigner des difficultés croissantes rencontrées par ses usagers, nos patients, pour y accéder et y être soignés dans des conditions suffisamment bonnes, •    à dénoncer et détailler ici les grandes difficultés que nous rencontrons, comme les autres professionnels de santé, pour exercer notre métier, en raison de la politique de santé en cours depuis plusieurs années et du « management » qui en découle. Alors que le ministère de la Santé affirme se préoccuper de " soigner ceux qui nous soignent", fait de l’attractivité médicale pour l’hôpital public un de ses enjeux, et qu’un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales se penche sur les conditions de travail des médecins à l’hôpital : 

  • Nous vivons un plan triennal d’économies (2015-2017) avec des réductions de moyens rebaptisées souvent " restructurations ", " amélioration de l’efficience ", " virage ambulatoire "..., dont les conséquences sont fermetures de lits par centaines, retard de prises en charge, embouteillage aux urgences, prise de risque, abandon thérapeutique, impossibilité de faire hospitaliser les patients les plus fragiles... 
  • Nous vivons un management destructeur et contre-productif qui met à mal tous les personnels y compris les médecins hospitaliers. Les nombreux témoignages à ce sujet, recueillis notamment par l’association Jean-Louis Mégnien et les syndicats, vont tous dans le même sens.

De nombreux collègues sont maltraités par leurs directions et un nombre significatif se retrouvent en arrêt de travail pour burn-out. Il ne s’agit pas là de défaillances individuelles. Nous subissons les effets conjugués des dernières lois sur l’hôpital (Loi du 21 juillet 2009 Hôpital Patient Santé Territoire, Loi du 26 janvier 2016 de Modernisation du système de santé avec ses GHT...) et d’une politique générale de destruction des services publics. Les médecins hospitaliers et les personnels non médicaux refusent de cautionner ces politiques de dégradation du service public hospitalier et refusent de continuer à subir ce management destructeur (y compris d’ailleurs pour ceux qui l’appliquent).Nous restons attachés au principe fondateur de notre sécurité sociale solidaire : cotiser à proportion de ses moyens et recevoir des soins selon ses besoins. Il est impératif et urgent que la politique hospitalière redonne un pouvoir de décision aux praticiens de terrain qui soignent les patients. Pour cela les commissions médicales d’établissement doivent retrouver leurs prérogatives exécutives et décisionnelles. Les établissements doivent retrouver une organisation en service par spécialité et non par pôle. La pénurie médicale organisée de longue date est là, dans tous les secteurs, et rien n’est fait pour l’enrayer. Or, Madame la Ministre, nous constatons que vous vous inscrivez dans la continuité de votre prédécesseur en accélérant les GHT donc les fermetures de structures et en annonçant un taux directeur à 2.1 qui oblige les établissements de santé à supprimer de nouveaux postes de dépense. Avec un taux à 2.6, les établissements sont déjà en difficulté ; un taux à 2.1 annonce donc une aggravation de la situation comme l’expliquent de nombreux directeurs d’hôpitaux. Même la Fédération Hospitalière de France réclame un moratoire sur ce taux directeur. L’heure est grave et les conséquences sur la santé publique sont imputables à ces modes d’organisation. C’est pourquoi nous demandons à vous rencontrer dans les plus brefs délais. Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions de recevoir, Madame la Ministre, l’expression de nos salutations respectueuses.    

Trois questions au Dr Hala Rachidi-Koussa, chef du service endocrinologie-néphrologie au CH de Bourgoin-Jallieu, signataire de la lettre

Egora.fr : Quelle a été l'étincelle à l'origine de cette lettre ouverte de 400 médecins ?

Dr Rachidi-Joussa :
Ce sont nos confrères du CH du Vinatier qui sont à l'origine de cette lettre. Dans tous les hôpitaux et établissements spécialisés qui ont signé cette lettre, on rencontrait les mêmes difficultés, dues aux répercussions des lois de santé : "restructurations", "optimisation"… Toutes ont un impact au quotidien sur la prise en charge médicale, sur la pression subie par les professionnels. A cela s'ajoute l'absence de contre-pouvoir à l'administratif depuis la loi HPST de 2009.

La lettre dénonce "un management destructeur". Avez-vous un exemple concret ?

Moi j'ai vécu une expérience très difficile. J'ai été confrontée à la maltraitance de la direction. Dans mon hôpital, un établissement de 360 lits, il y a eu des situations d'intimidation, voire d'humiliations. Plusieurs médecins ont démissionné. D'autres sont en arrêt, comme moi depuis 9 mois. J'ai été agressée verbalement en réunion, devant des témoins. On m'a fait des reproches infondés, voire hors sujet, auxquels je ne pouvais même pas pu répondre. Cette agression a été reconnue comme un accident du travail. J'ai 55 ans et je n'ai jamais été en arrêt de travail de ma vie, je n'ai jamais fait de dépression, j'ai monté un service qui n'existait pas… J'ai découvert cette lettre alors que j'étais en train de me reconstruire. Ça m'a fait rebondir. J'ai trouvé du sens à mon histoire, ce n'est pas une histoire personnelle.

Ce n'est pas propre à ma direction. C'est toutes les directions, qui subissent aussi des pressions des tutelles au-dessus, les ARS et le ministère de la Santé. Le leitmotiv, c'est le redressement du déficit budgétaire. Certains directeurs font cela avec tact, d'autres vont trop loin et mettent les professionnels de santé en état de souffrance. Ce sont des techniques de management qui sont contraires à nos valeurs.

Et ce qui se passe, c'est que les décisions sont prises sans concertation.

Les signataires demandent à ce que la commission médicale d'établissement (CME) retrouve son pouvoir décisionnaire. Les médecins n'ont-ils plus leur mot à dire à l'hôpital ?

Non, ni la CME, ni les chefs de pôle, qui sont nommés par le directeur. Mon chef de pôle me l'a dit texto: il ne peut pas aller contre le directeur, puisqu'il a été nommé par lui. Ce qu'on demande en tout premier, c'est que la CME retrouve ses prérogatives au sein de l'établissement, qu'elle puisse contribuer au projet de l'hôpital et aux décisions prises.
 

Pour signer la lettre:
lettreouverteammebuzyn@gmail.com
En précisant vos noms, prénom, qualité (Dr, Pr), spécialité, établissement d'exercice, rôle dans l'institution (PCME...).

Approuvez-vous la proposition de l'Assurance maladie de dérembourser les prescriptions des médecins déconventionnés ?

Michel Lemariey-Barraud

Michel Lemariey-Barraud

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La vraie question est de savoir si on veut assurer correctement les usagers, ou asservir durablement les médecins. La CNAM, organi... Lire plus

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