Dre Virginie Marchal, cardiologue

@Sebastien Benduckieng

"J'avais envie d'en finir" : soupçonnée de fraude, une cardiologue raconte le calvaire de la procédure

Une enquête de la CPAM pour fraude, des mois de procédure, d’humiliations, de solitude, ont bien failli faire renoncer la Dre Virginie Marchal à exercer la médecine. Cette cardiologue d'Aix-en-Provence, qui peut compter sur le soutien de ses confrères sur les réseaux sociaux, a trouvé dans le secteur 3 une porte de sortie.

09/06/2026 Par Fanny Napolier
Témoignage
Dre Virginie Marchal, cardiologue

@Sebastien Benduckieng

La vie de la Dre Virginie Marchal a basculé un matin d’octobre 2023, le jour où elle a reçu la première lettre du service de répression des fraudes de la Sécu. Depuis 2019, la jeune cardiologue est installée en secteur 1 dans un cabinet d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Elle vient d’en terminer la rénovation, de s’endetter sur 30 ans, et aspire à une année plus reposante. Mais les services de la CPAM en ont décidé autrement : ils l’informent de l’ouverture d’une enquête pour fraude la concernant.

"Cette histoire a détruit ma vie. J’étais remplie de colère, de dégoût. J’ai eu envie de me jeter sous un pont. D’en finir", raconte la cardiologue. Les courriers de l’Ulaf (Unité locale d’action fraude) s’enchaînent. Des justificatifs concernant une centaine de patients lui sont demandés. Des patients lui confient avoir été convoqués à des interrogatoires à son sujet. Elle décide de contacter un avocat. "Les textes de la Sécurité sociale sont très flous. Et toujours interprétés contre nous ! Quand on arrivait à justifier, ils allaient chercher encore plus loin. On ne peut pas gagner contre la Sécu !", fulmine la médecin. Son seul espoir : faire durer la procédure le plus longtemps possible et compter sur un vice de forme. "Et même dans ce cas, ils font appel", se désespère le Dr Marchal.

"Les médecins qui subissent ces enquêtes ont honte"

Désemparée, elle cherche à contacter des confrères dans la même situation... En vain. "J’ai compris ensuite que les médecins qui subissent ces enquêtes ont honte ! Ils pensent qu’on va les croire coupables, et ne veulent pas raconter”, confie la cardiologue. A bout, elle décide d’arrêter la médecine et de fermer son cabinet flambant neuf. "Traverser tous les obstacles, se casser le cul tous les jours pour essayer de faire du bon boulot et se faire traiter comme ça ?", écrit Virginie Marchal sur LinkedIn, où elle raconte son histoire depuis plusieurs semaines. Elle s’apprête à tout plaquer. "Mais en fait, je découvre que ce métier... je l’aime", écrit encore la cardiologue.

Six mois après avoir reçu le premier courrier, elle prend une décision radicale : quitter la convention. "Je n’y connaissais rien. Le secteur 3 c’était un truc très obscur pour moi. C’était un truc de repris de justice, explique la cardiologue. Ce que je suis un peu en fait", ajoute-t-elle dans un sourire. "J’ai compris qu’il n’y avait aucune négociation, mais des mascarades où nous sont imposées les envies de la CPAM sans aucun contre-pouvoir réel, écrit encore la cardiologue. Plus tu te démènes pour faire mieux, plus on te casse." 

Elle décide de sauter le pas. A son retour de vacances, fin août 2024, elle exercera en secteur 3. "J’ai toujours trouvé que le système conventionnel était un système communiste qui ne mettait pas en valeur ceux qui travaillent bien. Je travaille bien, dans un bon cabinet... et je suis payée pareil que tous les vieux tocards qui font leur boulot vite et mal ? Et moins que ceux qui sont en secteur 2 ? Ce n’est pas normal !", fulmine la cardiologue. Elle informe les patients du changement, qui ne comprennent pas vraiment ce que cela veut dire. "En fait, j’ai invité 100% de mes patients à changer de cardiologue, explique Virginie Marchal. Beaucoup pensaient que je fermais. Je n’ai pas cherché à leur expliquer davantage. Je les a tous aidés à prendre rendez-vous ailleurs. Ce n’est pas concevable pour un patient d’avoir un jour une prestation gratuite, et le lendemain la même chose, payante. Au final, très peu de patients sont restés et c’est bien comme ça." 

"Ça peut prendre encore des mois, des années... Et ça m’a déjà coûté 17 000 euros..."

Depuis bientôt deux ans, elle a trouvé un nouvel équilibre. "Avant, j’avais de l’attente pour mes rendez-vous. Aujourd’hui, j’ai de la place tous les jours. Mes patients ne me harcèlent plus pour avoir un rendez-vous. Ils ne sont plus stressés, ni agressifs”, se félicite la médecin. Une dizaine de consultations par jour, davantage de temps pour sa vie personnelle. "Au final, je gagne moins, c’est vrai mais j’ai un meilleur tarif horaire", précise-t-elle. Et quid des heures de paperasse ? "On est toujours obligés de faire des feuilles de soins à nos patients. Qui sont refusées parce qu’on ne rentre pas dans les cases. Ça permet juste à la Sécu de nous contrôler, de garder une main sur nous. Donc, non, les emmerdes ne sont pas terminées", regrette le médecin.

Concernant la procédure avec les services de lutte contre la fraude, l’enquête s’est terminée en août 2024. "Ils n’ont pas trouvé de fraude. Par contre, ils ont relevé des indus. C’est à dire des erreurs de facturation, commises de bonne foi. Qu’ils me demandent bien sûr de rembourser, et avec des pénalités à hauteur de 50 % !" Dans les faits, l’enquête a pointé des holters ECG antidatés. "Il faut savoir qu’une date de holter n’a pas de sens, puisque le patient doit garder l’appareil 24 ou 48 heures ! Donc oui, on mettait des dates aléatoires, sans penser à mal", confie la cardiologue. D’autres indus concernent une période où la secrétaire, malade, a été remplacée par une étudiante. "Ça lui est arrivé de se tromper dans les cotations. Elle cotait parfois une échographie à la place d’une consultation. Bon, au rendez-vous suivant, je lui faisais coter la consultation à la place de l’écho. C’est un jeu à somme nulle”, ajoute Virginie Marchal. Des indus contestés par la cardiologue, ce qui prolonge la procédure. "Ça peut prendre encore des mois, des années... Et ça m’a déjà coûté 17 000 euros...", indique la spécialiste.

Pendant des mois, Virginie Marchal enrage. Puis la colère s’est transformée, grâce au temps, à quelques soutiens et aux réseaux sociaux. "J’ai commencé à publier sur les réseaux pour raconter ce qui m’arrivait. Et j’ai aimé ça, glisse la cardiologue, qui depuis deux mois raconte son enquête pour 'fraude' sous forme de feuilleton sur LinkedIn et connaît un véritable succès. J’ai continué en faisant de la prévention. Ça m’a aussi réconciliée avec les patients. J’ai le sentiment d’être un meilleur médecin." 

"Ceux qui bossent dur, qui sauvent des vies, sont traités comme des voleurs !"

Il y a quelques jours, la praticienne a lancé l’idée d’organiser un événement pour permettre à tous ceux qui se sentent concernés par son histoire de se rencontrer, d’échanger... Elle est aussi à l’initiative d’une association baptisée "Victimes de la CPAM" réunissant des soignants conventionnés en conflit avec la Sécu. Aurait-elle une idée en tête, avec de telles propositions, à quelques mois de l’élection présidentielle ? "Je ne veux pas m’allier à un quelconque parti politique, réfute la médecin. Par contre, ce qui est sûr, c’est que les choses doivent changer. Ceux qui bossent dur, qui sauvent des vies, sont traités comme des voleurs ! Et ceux qui profitent du système ne sont pas inquiétés. Il y a une inversion des valeurs insupportable dans notre pays."

Faut-il restreindre les conditions d'accès au secteur 2?

ATHLAN FREDERIQUE

ATHLAN FREDERIQUE

Non

nous sommes assez grand pour pouvoir demander des honoraires adaptés à nos patients .cela nous donne une impression de liberté... Lire plus

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