Les médecins et étudiants dans les rues de Paris, samedi 10 janvier (crédit photo : Aveline Marques)
"On est là pour défendre l'avenir de la médecine libérale" : des milliers de médecins et d'étudiants ont crié leur "ras-le-bol" à Paris
Rarement la profession n'aura affiché une telle unité. Ce samedi 10 janvier, plusieurs milliers de généralistes, de spécialistes, d'étudiants en médecine et d'internes ont défilé dans les rues de Paris pour dénoncer les coups de rabot et les mesures "pénalisant" la médecine de ville. Une manifestation pour défendre le système de santé, la liberté d'exercice mais aussi et surtout "pour les patients". Témoignages.
Les médecins et étudiants dans les rues de Paris, samedi 10 janvier (crédit photo : Aveline Marques)
Dre Claire Dazel-Salonne, gynécologue au Mans
"Je suis gynécologue, secteur 2 Optam. Je suis venue aujourd'hui parce que le budget de la Sécu n'est clairement pas à la hauteur de ce qu'on nous demande dans la vie de tous les jours et de notre investissement depuis 30 ans. Et aussi parce que je veux que ça évolue pour les jeunes, parce que mon fils qui a 18 ans est en deuxième année de médecine. Il y a des jours où je me dis que j'adore mon métier, mais 'vivement la retraite'. Et ça me fait de la peine de lui laisser ça, parce que ce n'est pas comme ça que je l'envisageais quand moi j'ai commencé à son âge. Je lui ai dit : 'Allez, c'est aussi ton combat, parce que dans 15 ans, c'est toi qui t'y colles.'"
Marius Dazel-Salonne, étudiant en deuxième année de médecine à Angers
"J'aimerais vraiment exercer dans l'hôpital public, sauf que j'ai peur que comme ma mère, je n'arrive pas à le faire dans de bonnes conditions et de ne pas pouvoir être présent pour les patients. C'est pour ça que je suis là, j'ai envie que les choses changent."
Anne et Lisiane, généralistes à Orleans
"La MSO, le DMP, des contraintes et encore des contraintes… Il y a un ras-le-bol.
La MSO, c'est insidieux, ça existait déjà mais là sans discussion… Même si on ne se sent pas concernées, nous, personnellement, ça crée quand même un frein dans le cerveau. Ce n'est pas normal qu'on se dise, quand on doit arrêter quelqu'un, 'est-ce que ça ne va pas me faire trop ?'
"Pour la première fois hier, j'ai regardé quand est-ce que je devais partir à la retraite pour diminuer, alors que j'ai encore 8 ans à faire".
Dr Erwan Salmon, généraliste à Pau, 30 ans
"Je suis un jeune généraliste en cours d'installation à Pau, avec une activité hospitalière en médecine polyvalente à Oloron-Sainte-Marie. Je fais le déplacement aujourd'hui pour protéger le système de soins. La plus grosse mesure qui pose problème à mon sens, c'est la MSO obligatoire. Concrètement, c'est des quotas d'arrêts de maladie. Donc, au-delà d'un certain nombre d'arrêts maladie, un médecin ne pourra plus, sous peine de larges sanctions financières, prescrire des arrêts. Et moi, il est hors de question que je ne puisse pas prescrire le juste arrêt à mes patients. Si j'ai atteint le quota et que j'ai un patient qui vient parce qu'il a fait un AVC, je veux pouvoir lui prescrire le juste arrêt, même s'il est long, pour bien le soigner.
On est une vingtaine à être venus de Pau. Si on fait 8 heures de trajet dans la journée, ce n'est pas pour le plaisir, c'est pour le système de soins. Ce n'est pas pour nous. Ne pas prescrire un arrêt, ça va me coûter, c'est une honte humainement, mais personnellement je dirais que c'est la Sécu qui me limite et je serai dans mon bon droit. C'est pour le patient que je fais ça."
On voit très bien, avec cette LFSS, que le financement ne suit pas les besoins de la population
Claire Mollet-Rastello, interne de deuxième année de médecine générale, présidente du syndicat des internes en Alsace, 25 ans
"On voit qu'il y a quand même une perte de moyens à l'hôpital. Nous, on n'a pas forcément l'encadrement nécessaire, on est toujours en service minimum. Et là, on voit très bien, avec cette LFSS, que le financement ne suit pas les besoins de la population, le vieillissement et les capacités techniques. On est en train de prendre du retard. Et quand on voit qu'on n'a pas assez de monde à l'hôpital, qu'en libéral, on a de moins en moins de personnes à qui relayer, quand on voit aussi la situation des infirmières, des kinés… Tout est nivelé par le bas, les rémunérations ne suivent pas. Le secteur 1, pour beaucoup de spécialités, ce n'est pas vivable.
Ce n'est pas possible de rester sans rien faire. C'est pour ça qu'on se mobilise. Et donc, nous, on a essayé de rendre le débat parlementaire un petit peu intelligible pour les internes, pour qu'ils se sentent vraiment concernés. C'est quand même historique, ce mouvement avec les médecines libéraux. Donc, il fallait que les internes soient dedans. On se rend très bien compte que c'est le futur de la profession, on est quand même une très grande majorité à partir en libéral après."
Dre Agnès Giraud, Généraliste à Fos-sur-Mer, 45 ans
"Aujourd'hui, je viens pour défendre ma vision de la santé. Moi, je soigne des personnes et pas des référentiels de la Sécu qui nous imposent des nombres de jours d'arrêts de travail en fonction des pathologies. Je suis totalement contre cette vision de la médecine.
Je suis venue avec mon associée et mon conjoint, qui lui est patient et se sent aussi concerné parce qu'il va en faire les frais, et la fille de mon associée, qui nous soutient.
Le DMP, sincèrement, si ça fonctionne, je pense que c'est un atout mais la façon dont c'est fait actuellement, c'est infaisable. J'ai compté la dernière fois : il y a peu près une douzaine de clics pour arriver à la page qui nous intéresse. Quand ça marche ! C'est un outil qui peut être intéressant, mais on ne peut pas être pénalisé sur le fait de ne pas le consulter alors que ça ne fonctionne pas.
On n'a pas pénalisé les patients, parce qu'on n'a pas fait pas grève. Cette manifestation, c'est pour eux. "
Dre Morgan Bihan, radiologue à Marignage, 49 ans
"On est là pour défendre l'avenir de la médecine libérale, faire en sorte que le système fonctionne et soit pérenne. Aujourd'hui, on a des grosses entreprises derrière nous et en fait, on est bloqués dans nos investissements parce qu'on nous a baissé le prix de nos actes de manière autoritaire, unilatérale. Et ça nous pose problème pour investir pour l'avenir. Et en même temps, l'avenir, c'est aussi les jeunes. Ils sont très angoissés de ce qui se passe et ont du mal à investir de l'argent parce qu'on leur demande de l'argent pour entrer dans une société et parce qu'ils ont peur de toutes ces décisions autoritaires, qui les empêchent de se projeter. Tout ça arrive, en plus, au moment où l'accès aux soins est très compliqué.
On est là aussi pour revendiquer du respect, parce que les gens qui nous gouvernent, on parle des médecins - en tout cas des radiologues - comme des rentiers ou comme des techniciens. Et nous, on est vraiment au centre de la médecine aujourd'hui, puisqu'on fait les diagnostics, on traite aussi les gens, on fait les prélèvements, on fait les biopsies. On n'est absolument pas remplaçables par de l'IA ou quoi que ce soit.
Moi, par exemple, à titre personnel, je suis allée à la banque, j'ai fait un emprunt pour pouvoir permettre aux gens de venir faire des examens. Mais ça, si je ne le fais pas, il n'y a personne qui le fera."
Demain, peut-être qu'on ne sera pas les soignants que l'on espère pouvoir être à cause de projets de loi comme ça
Edrian Rossignol, externe à Créteil, vice-président de l'Anemf
"Aujourd'hui on se mobilise contre la LFSS pour différentes raisons, principalement parce qu'on est inquiets de notre avenir, de comment on va pouvoir exercer demain. On dit toujours qu'on est les soignants de demain, mais demain, peut-être qu'on ne sera pas les soignants que l'on espère pouvoir être à cause de projets de loi comme ça. Il y a beaucoup de mesures qui sont très contraignantes. Il y a la MSO-MSAP, qui pointe du doigt les médecins pour des arrêts de travail, une mesure qui n'est pas forcément justifiée, qui est vraiment financière mais qui ne vise pas à comprendre le fonctionnement des médecins et notamment de leurs prescriptions.
Au niveau de la LFSS, on a de nombreuses mesures qui sont pénalisantes pour les médecins, notamment le fait de ne plus avoir de négociations conventionnelles et ça, c'est une énorme inquiétude. Demain, on va pouvoir baisser les tarifs de nos actes sans nous en parler. On a aussi peur pour nos patients, pour nos parents, pour nos familles, qui seront les patients de demain, qui seront les personnes âgées de demain.
Si les médecins se déconventionnent pour pouvoir appliquer les tarifs qu'ils veulent, on a peur qu'il y ait une médecine à deux vitesses qui se crée. On a envie de donner à nos futurs patients la meilleure qualité de soins possible. Et à l'heure actuelle, avec une baisse des négociations conventionnelles, ça sera très difficile."
Philippe, médecin de secteur 3
"A 30 euros, pour faire une consultation de qualité c'est très compliqué. Et certains professionnels ont des spécificités. Moi, par exemple, je ne fais que de l'addictologie. Le temps de consultation, c'est minimum 30 minutes, voire une heure, et donc ce n'est pas possible en secteur 1. On ne nous permet pas de bosser autrement, donc forcément la seule façon c'est de ne pas être conventionné.
Il faut rappeler aussi que la Sécu reste l'assurance des patients et qu'elle est obligatoire, ce qui pose aussi question : si on dérembourse les prescriptions des médecins secteur 3, il faut permettre aux patients de sortir des cotisations obligatoires de la Sécurité sociale pour cotiser dans le privé, avec des mutuelles spécifiques. Mais on ne peut pas forcer les gens à cotiser et leur dire à la fois 'on ne vous rembourse pas la consultation du médecin', et à la fois 'on ne vous rembourse pas les médicaments, les arrêts de travail, l'imagerie...' ; ce n'est pas possible.
Personne ne veut faire de l'addicto en ville parce qu'on considère que les patients sont toxicos, qu'ils prennent du temps, qu'ils ne viennent pas au rendez-vous... Et donc, il y a des patients qui vont se retrouver totalement sans prise en charge, ce qui est impensable dans un pays comme la France au XXIe siècle. Donc, c'est vraiment une atteinte à la liberté de choix du médecin, du patient et surtout, c'est du vol parce que le patient est obligé de cotiser.
Quand vous regardez le taux moyen horaire du médecin secteur 3, il est égal, voire inférieur au secteur 1. La plupart des praticiens pour une demi-heure sont entre 50 et 70 euros. Alors qu'à l'heure actuelle, on force les médecins secteur 1, je dis bien on les force, parce qu'il y en a qui souffrent vraiment, à voir les patients en 5 minutes à 30 euros, et ce qui coûte beaucoup plus cher à la fin à la société. Parce que quand vous faites une consultation en 5 minutes, vous vous retrouvez à prescrire plein d'examens dont on n'a pas besoin.
Les gens veulent être écoutés. Ils veulent comprendre pourquoi ils prennent tel médicament. Ça, ça prend du temps et le temps, ça coûte de l'argent. Il serait beaucoup plus facile pour certains d'entre nous de faire de la téléconsult' en 5 minutes et on ferait de la machine à cash. Si on veut faire de l'argent, on ne fait pas S3."
Manifestation des médecins, 10 janvier 2025, à Paris
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