Pascale Mathieu

@Nikola Krtolica - CNOMK

Des revenus qui s'"effondrent" et des patients privés de soins : l'alerte de la présidente de l'Ordre des kinés

La rentrée s’annonce chargée pour les kinésithérapeutes, ciblés notamment par des mesures d’économies de l’Assurance maladie. Accès direct, pratique avancée, prévention… Entretien exclusif avec Pascale Mathieu, présidente du Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes, à l'occasion de la Journée mondiale de la physiothérapie (8 septembre) et à deux mois des 20 ans du CNOMK.

09/09/2026 Par Karen Ramsay
Interview Kiné
Pascale Mathieu

@Nikola Krtolica - CNOMK

Article initialement paru sur Concours pluripro

 

En 2025, les dépenses de soins de kinésithérapie ont atteint 5,3 milliards d’euros (+4 % en moyenne par an en dix ans). L’Assurance maladie propose de limiter les remboursements à un plafonnement des séances pour certaines pathologies, mais aussi d’instaurer des forfaits ou des tarifs dégressifs. Ce qui crispe la profession. Comment jugez-vous ces propositions ?

Pascale Mathieu : Il ne faut pas les prendre de façon négative. Cela fait déjà quelques années que j’engage à travailler sur la pertinence des actes. Car le constat que nous avons fait – et qui est inquiétant –, c’est que de nombreux patients qui ont besoin de soins de kinésithérapie en raison de certaines pathologies n’en bénéficient pas. Si on se fie aux données de la Cnam, on voit qu’en 2023, le nombre moyen de séances pour la bronchopneumopathie chronique obstructive est de 1,5 séance par patient et par an. Ce qui est insuffisant. Pour la sclérose en plaques, on compte 18 séances par an ; pour l’AVC, 10 séances ; pour les maladies rhumatologiques, chroniques et inflammatoires, 5 séances par an... C’est notoirement insuffisant. En revanche, pour la mucoviscidose, on est plutôt à 43 séances, c’est cohérent : on autonomise les patients, mais ils continuent de voir leur kinésithérapeute au moins une fois par semaine.

Il faut donc travailler sur la pertinence et un meilleur adressage. Est-ce que tous les patients qui ont besoin de soins de kinésithérapie en bénéficient ? À l’évidence, ce n’est pas le cas. Est-ce que ceux recevant des soins pour certaines pathologies ne devraient pas être davantage autonomisés ? Faudrait-il donc revoir nos pratiques ? Prenez l’entorse simple de la cheville, où la kinésithérapie est indispensable pour limiter les récidives, comme l’affirme la dernière recommandation de la Haute Autorité de santé. Notre référentiel médico-économique, qui est très ancien, préconise 10 séances pour la première entorse externe. Est-ce que c’est toujours pertinent ? Six ou sept séances suffiraient-elles dans certains cas ? Je ne sais pas. D’autant qu’il y a de grandes différences entre l’entorse chez l’enfant et chez un patient porteur de Parkinson. Peut-être que l’un aura besoin de 6 séances et l’autre de 15, par exemple...

Je ne perçois pas ces propositions de la Cnam comme une volonté de régulation mais comme le souhait d’une meilleure adaptation de ce qu’on rembourse ou pas.

"La sclérose en plaques, c’est 22 euros ; les pathologies rhumatisantes, 19,91 euros... Ces tarifs sont indignes"

Vous êtes donc assez sereine ? moins alarmiste ?

Je ne sais pas ce que comptent faire la Cnam et les syndicats, qui doivent discuter des modalités du remboursement. Ça ne concerne pas l’Ordre... En revanche, aujourd’hui, on est inquiets de voir que des patients qui ont besoin de kinésithérapie n’en ont pas. Certaines pathologies ne sont pas bien prises en charge par l’Assurance maladie. Et, en face, on a une profession qui se paupérise. Les kinésithérapeutes accusent un effondrement des revenus depuis des années, et certains n’arrivent plus à s’en sortir avec les soins classiques. Résultat : beaucoup quittent la profession, au moins à temps partiel, pour exercer des activités plus rémunératrices.

J’ai fait un tableau qui compare le tarif des séances de kinésithérapie pour certaines pathologies et certains handicaps. C’est dramatique ! Une séance à la suite d’un AVC, c’est 19,89 euros brut pour trente minutes. Ça n’a pas de sens : 19 euros, c’est 9,50 euros net la séance, avant impôt.

Autres exemples : la sclérose en plaques, c’est 22 euros ; les pathologies rhumatisantes, 19,91 euros... Ces tarifs sont indignes. Et cela a des répercussions, évidemment, sur l’épuisement professionnel des kinésithérapeutes, qui se retrouvent à multiplier les actes. C’est ce que montre une enquête nationale que nous avons réalisée avec Didier Truchot [professeur émérite des universités (université de Franche-Comté) spécialisé en psychologie sociale, NDLR] : en libéral comme en salariat, le burn out est en hausse.

Mais je vais aller plus loin et comparer, par exemple, les tarifs des orthophonistes et des kinésithérapeutes pour les mêmes actes, puisqu’on a des compétences partagées. Les orthophonistes ont une majoration "enfants de moins de 3 ans" de 6 euros, que nous n’avons pas. Elles ont un forfait annuel personnes handicapées de 50 euros, que nous n’avons pas. Leur bilan de la déglutition – un acte que les kinésithérapeutes avaient créé et que les orthophonistes peuvent réaliser secondairement – est rémunéré 67,60 euros... quand le kinésithérapeute perçoit, pour le même acte, 23,60 euros.

Évidemment, tant mieux pour les orthophonistes ! Mais si l’on veut orienter les kinés vers ces pathologies essentielles, il faut aligner les tarifs. Il ne faut pas sacrifier la kinésithérapie sur l’autel des économies.

 

Face à cette volonté de maîtrise des dépenses, quelles propositions concrètes porte l’Ordre pour améliorer la pertinence sans dégrader l’accès aux soins ?

Je pense qu’il faudrait déterminer les pathologies pour lesquelles les soins de kinésithérapie sont essentiels : le champ du handicap, du vieillissement et de la prévention, de la perte d’autonomie... Là, il ne faut surtout pas limiter les soins ! Il faudrait ensuite voir, notamment pour tout ce qui touche au musculosquelettique – qui coûte cher en termes de remboursement mais qui est essentiel –, comment améliorer nos pratiques, avec une meilleure autonomisation des patients.

Dans d’autres pays, il y a moins de séances remboursées pour certaines pathologies, mais elles sont mieux payées. Donc il faut instaurer, dès le plus jeune âge, une éducation à la santé. Mais aussi un changement total de vision de la profession par les kinésithérapeutes en essayant d’autonomiser davantage les patients. Après, évidemment, tout le monde n’est pas en mesure de s’autonomiser. Il faut avoir les capacités cognitives, notamment pour réaliser à la maison, par exemple, les exercices prescrits.

 

Une étude, présentée en juin par Frédéric Bizard pour l’Ordre, assure que le fait de généraliser l’accès direct aux kinés pour quatre indications (TMS, neurologie, gériatrie et pathologies respiratoires) permettrait de réaliser près de 14 milliards d’euros d’économies, dont 6,5 milliards à l’Assurance maladie. La preuve qu’il faut aller plus loin que l’expérimentation de l’accès direct pour les kinés exerçant au sein d’une CPTS menée actuellement dans 20 départements ?

Absolument... et pour plusieurs raisons ! Rappelons qu’au-delà de cette expérimentation CPTS, il y a depuis 2023 l’accès direct, notamment dans les maisons et centres de santé, les équipes de soins primaires et spécialisés... Et ce qui est étonnant, c’est qu’au sein d’un Ehpad, le kinésithérapeute intervient en accès direct mais, de retour à son cabinet, s’il n’est pas en MSP, il ne peut plus ! Ça n’a pas de sens.

Notre étude médico-économique procédait d’un constat : la kinésithérapie est un investissement et pas une charge. Et on a voulu évaluer le coût secondaire induit par le non-recours. Sur les arrêts de travail, par exemple, l’étude montre que le gain brut de la kinésithérapie précoce dans la lombalgie est de 1.500 euros par patient par an, dont 730 euros pour l’Assurance maladie, et que cela permet d’éviter 36 jours d’arrêt de travail. Il faut que l’Assurance maladie travaille sur ce sujet avec les représentants de la profession.

Et puis, toutes les études sur l’accès direct montrent qu’il n’y a aucun effet indésirable. En France, entre janvier 2024 et juin 2025, 567.222 actes ont été facturés en accès direct... et il n’y a eu aucune augmentation de la sinistralité, assure la Cnam dans son dernier rapport "Charges et produits". Enfin, rappelons que l’article L4321-1 du code de la santé publique précise, depuis 2016, qu’en cas d’urgence et en l’absence d’un médecin, on est habilité à effectuer les premiers actes de kinésithérapie. Une fois de plus, ces actes n’ont pas entraîné de déclaration d’événements indésirables. Parce que les kinésithérapeutes sont correctement formés, qu’ils savent identifier les drapeaux rouges qui incitent à réorienter vers le médecin...

"Le traitement qui est fait à nos étudiants, c’est une véritable honte"

Comprenez-vous la réticence de certaines professions face à cet accès direct aux kinés ?

Je la comprends sans la comprendre. Parce qu’on le voit : sur le terrain, les médecins ne sont pas réticents. Ils sont débordés, on leur en demande toujours plus... Et quand vous avez des gens qui travaillent ensemble, qui se connaissent et se font confiance, ils n’ont aucun problème avec l’accès direct parce qu’ils savent que si le kinésithérapeute soupçonne une pathologie nécessitant l’intervention d’un médecin, il le renvoie vers son collègue. Et ça, ça se passe tous les jours. En revanche, les positions des instances nationales – et c’est le jeu syndical – ne représentent pas forcément ce qui se passe sur le terrain.

Par ailleurs, l’accès direct, ce n’est pas un acte médical. Je le répète : c’est de la kinésithérapie. Les kinésithérapeutes ne font pas de diagnostic médical, ils réalisent un bilan, et si ça relève de séances de rééducation, ils rééduquent. Mais, en cas de doute, ils envoient vers le médecin. Donc on reste à compétence constante dans l’accès direct.

Pour autant, je pense qu’on a passé un cap. Il n’y a plus la crainte qu’il pouvait y avoir autrefois.

 

Faut-il désormais ouvrir un nouveau chantier : une pratique avancée en kinésithérapie, à l’image des IPA ?

C’est compliqué de se prononcer parce qu’il n’existe pas de consensus. D’abord, rappelons qu’avec les textes existants, on peut déjà aller loin, sans passer forcément par des pratiques avancées. Par exemple, les articles R4321-1 et suivants du code de la santé publique disent bien que le kinésithérapeute peut procéder à toutes évaluations utiles à la réalisation de certains traitements, assurer l’adaptation et la surveillance de l’appareillage et des moyens d’assistance... Rien qu’avec ça, on pourrait aller très loin, mais on ne l’exploite pas. 

Donc, tant qu’on n’a pas un accès direct généralisé et qu’on n’est pas allé au bout de ce que nous proposent nos actes, je ne vois pas la nécessité d’une pratique avancée, sans morceler la profession et avoir des spécialités. Faut-il aller vers une spécialisation des kinésithérapeutes ? À ce stade, je n’en suis pas persuadée.

 

Thomas Fatôme a indiqué vouloir mettre en oeuvre dès 2027 la régulation à l’installation des jeunes kinés. Une situation qu’ils jugent "inacceptable". Qu’en pense l’Ordre ?

L’avis de l’Ordre n’a pas varié depuis l’avenant 7. Nous sommes tout à fait défavorables au traitement qui est fait à nos étudiants. Je vais vous le dire, c’est une véritable honte. Je mesure mes propos et je les assume. D’abord parce qu’on paie nos études et qu’en plus, on se voit imposer les pires mesures de régulation qui soient, sans aucune contrepartie. Donc oui, leurs revendications sont justifiées.

 

Bilans de prévention, mesure de la pression artérielle des patients hors prescription, dans une démarche de prévention des risques cardio-neuro-vasculaires… La profession prend-elle enfin toute sa place dans la prévention ? Peut-on aller plus loin ?

Oui, les kinésithérapeutes prennent leur place, et tant mieux ! Mais on peut aller encore plus loin et envisager, demain, des kinésithérapeutes du travail. Qui mieux qu’un kinésithérapeute connaît les TMS, les troubles respiratoires, les problèmes d’incontinence pour cause de port de charges ou de station debout, la posture... Il y a d’ailleurs une étude réalisée par des kinésithérapeutes préventeurs chez Engie qui ont mis en place des programmes de prévention en raison d’une hausse du nombre d’arrêts de travail pour lombalgie. Elle montre qu’après leur intervention, ce taux s’est effondré. Aujourd’hui, on a des médecins du travail, des infirmiers du travail, il faut désormais des kinésithérapeutes du travail.

 

L’Ordre fêtera en novembre ses 20 ans. Quel bilan faites-vous de ces années ? Quels chantiers pour les cinq prochaines ?

Il y a eu des avancées considérables en vingt ans : la modification de la formation initiale en 2015, la loi de modernisation de notre système de santé de 2016, avec la nouvelle définition de la profession tournée vers des missions de santé publique, l’universitarisation, l’accès direct... Et je pense qu’il y a eu une continuité entre Agnès Buzyn, Olivier Véran et Stéphanie Rist pour donner de plus en plus d’autonomie et de responsabilité à la kinésithérapie.

Désormais, les enjeux majeurs, ce sont les études à prix universitaire, des postes fléchés d’enseignant-chercheur et une bi-appartenance recherche clinique et exercice, l’inscription de la formation initiale dans la réforme MMOP (ça a été décidé, mais il manque les textes), la généralisation de l’accès direct, l’élargissement du droit de prescription (on attend la publication du texte)... Il faudrait aussi travailler sur la pertinence des actes et une meilleure régulation des diplômes issus de l’Union européenne, avec notamment un meilleur examen des dossiers venant de certains pays.

Enfin, il s’agirait aussi de changer – enfin – le nom de la profession de "masseur-kinésithérapeute" à "kinésithérapeute". Une disposition votée par l’Ordre en septembre 2023, mais qui se fait toujours attendre

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