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"1000 places de médecin traitant disponibles" : ce couple de généralistes sort le grand jeu pour accueillir des docteurs juniors

Installés à Houilles, dans les Yvelines, les Drs Mestat ambitionnent d'accueillir un docteur junior chacun dès novembre prochain. Pour leur garantir une file active suffisante, ils ont lancé une grande campagne de recrutement de nouveaux patients, en priorisant les personnes en ALD et les plus de 80 ans. Mais dans ce désert médical, les patients ne se bousculent pas. "Le mot 'junior' fait peur aux patients, qui pensent que ce sont des étudiants." 

23/03/2026 Par Pauline Bluteau
Démographie médicale Docteur Junior Internat
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Sur le papier, l’idée a de quoi faire rêver : des "consultations de 30 minutes", la "double expertise" du docteur junior (DJ) et du MSU, "un plateau technique complet", un suivi médical garanti "avec des connaissances fraîches". En janvier dernier, la CPTS Boucle de Seine* relayait sur Facebook l’annonce de la maison médicale Mestat, tenue par un couple de médecins généralistes du même nom, installés à Houilles. Les docteurs Mestat envisagent d’agrandir leur patientèle pour accueillir, dès novembre 2026, un docteur junior chacun : 1.000 nouveaux patients pourraient bénéficier d’un médecin traitant. De quoi mettre des étoiles dans les yeux à bon nombre d’habitants. Le territoire est en effet classé zone d’intervention prioritaire (ZIP) : Houilles ne compte que 4,2 généralistes pour 10.000 habitants, selon CartoSanté.

Accueillir un docteur junior, le Dr Pascal Mestat y est largement favorable. "J’accueillais déjà des externes et quelques internes. Cet échange avec ces jeunes médecins nous a plu. On voudrait maintenant passer à l’étape d’après ; les accompagner, pourquoi pas, dans leur installation." Mais avec 600 patients médecin traitant à son actif, Pascal Mestat n’a pas une "patientèle suffisamment grande pour constituer une file active".  D’après le Collège des généralistes enseignants (CNGE), en effet, "l’activité du MSU devra se situer préférentiellement entre 2.500 et 7.500 actes par an pratiqués personnellement" afin d’accueillir le docteur junior dans les meilleures conditions.

Post publié sur le groupe Facebook de la ville

 

Pour coller aux préconisations, le médecin généraliste, installé depuis 22 ans, n’a donc pas d’autres choix que d’augmenter sa patientèle. Il espérait pouvoir proposer 500 patients à son futur docteur junior afin d’alimenter son planning convenablement.

D’autant que la patientèle ne manque pas. En dix ans, le nombre de médecins généralistes a été divisé par deux à Houilles. Tout le département des Yvelines est concerné par cette faible densité de médecins : l’ARS comptabilise 937 médecins généralistes et 17,6 % de patients sans médecin traitant (chiffres 2025). Au total, 65 % du territoire des Yvelines est classé ZIP et 31 % en ZAC (zone d’action complémentaire). "Houilles est particulièrement sous-dotée, notamment d’un point de vue immobilier, résume Jennifer Courtet, IPA, présidente de la CPTS Boucle de Seine. Nous manquons de locaux et ceux existants sont vétustes. Cela n’attire pas les jeunes médecins et ça, les généralistes en ont bien conscience."

"On n’arrive pas à recruter de patients"

L’arrivée des docteurs juniors en novembre prochain apparaît donc comme une aubaine pour les patients. Du moins, en apparence. "Nous avons lancé une grande campagne de communication depuis le début de l’année, explique le Dr Mestat. Mais on n’arrive pas à recruter de patients. Et pourtant, on est un désert médical."  "Le mot ‘junior’ fait peur aux patients qui pensent que ce sont des étudiants", estime la présidente de la CPTS. Une réalité pour Atika Bokhari, présidente de l’Isnar-IMG. La représentante des internes en médecine générale le rappelle : étant considérés comme étudiants, les docteurs juniors ne peuvent pas se déclarer comme médecin traitant. "Si un semestre, il n’y a pas de DJ, la patientèle va se répercuter sur le médecin généraliste." Et c’est justement là que ça coince. 

Pour l’URPS Île-de-France, la difficulté est surtout d’assurer la pérennité du suivi. "Pour l’instant, l’accueil des DJ est assez restrictif, les MSU ne sont pas sûrs d’avoir un docteur junior chaque année", constate le Dr Richard Handschuh, coordinateur de la commission médecine générale à l’URPS. Quant aux patients, ils aspirent aussi à une certaine stabilité : "On le voit déjà à l’hôpital, certains patients suivent leur spécialiste. Avec un médecin généraliste, c’est pareil, on n’a pas envie de changer tous les ans, ça déstabilise", poursuit celui qui est aussi médecin généraliste.

"Ne réaliser que des consultations complexes, c’est très fatigant et ça ne montre pas la réalité du terrain"

Dans son cabinet, Pascal Mestat entend les craintes. Il l’affirme, il sera lui-même désigné comme médecin traitant de ces nouveaux patients et continuera de les suivre, avec ou sans docteur junior. "L’idée était de recevoir individuellement ces patients avant l’arrivée du DJ pour constituer leur dossier." Or, cette patientèle devrait être à l’image de celle déjà constituée par le médecin généraliste. L’annonce précise en effet que la "priorité" est donnée aux "ALD et plus de 80 ans". "Je vois chacun de mes patients pendant 45 minutes et j’ai l’habitude des polypathologies, même si je fais aussi de la pédiatrie et de la gynécologie." Le praticien a déjà une trentaine de patients intéressés, dont 25 en ALD. "Nous avons reçu des sollicitations de patients plus jeunes, mais comme il faudra alimenter le planning du docteur junior régulièrement, nous avons dû établir une hiérarchie." "Dommage", selon la présidente de la CPTS. "Dans une ville comme Houilles, il y a beaucoup de jeunes actifs et d’enfants qui ont aussi besoin d’un médecin traitant. Sans cela, les problèmes s’installent et ils peuvent développer des pathologies graves donc c’est dommage de se couper d’une partie de la patientèle car tout le monde cherche déjà des solutions pour les personnes âgées et les ALD."

Ce choix semble "déraisonnable" pour le Dr Philippe Cavaleri, médecin généraliste à Houilles. "Recevoir 5-6 patients en ALD par jour, c’est déjà compliqué pour un médecin expérimenté alors 15, c’est infaisable et pour un junior, il lui faudra plus de temps." "Irréaliste" aussi pour la présidente de l’Inar-IMG. Le Dr Arnaud Saada, médecin généraliste et coordonnateur de la commission démographie et territoire à l’URPS IDF, émet aussi des réserves. "Les patients aigus n’auront pas de mal à consulter un docteur junior mais les patients chroniques n’y trouveront pas leur place. On le constate déjà avec les Saspas**."

D’autant que la procédure d’appariement résulte bien du choix du docteur junior, qui répond à des terrains de stage selon les modalités décrites par le MSU. "C’est un véritable contrat entre les deux parties, un partenariat. Imposer une patientèle, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, commente Arnaud Saada. Ne réaliser que des consultations complexes, c’est très fatigant et ça ne montre pas la réalité du terrain. Je pense même que ça peut écœurer les DJ du métier. On ne conteste pas le choix de cette maison médicale mais c’est une façon ambitieuse de traiter la question, et qui n’est pas applicable partout."

"Ne pas décevoir les habitants"

De son côté, l’ARS préfère temporiser. "L’ARS Île-de-France n’a pas été informée de la démarche de cette maison médicale qui semble risquée car très en avance de la phase de vérifications d’agrément et des annonces de schémas de stage. Il convient de rester prudents pour ne pas décevoir les habitants sur le nombre de docteurs juniors qui pourront être accueillis dans le département et au sein de cette maison de santé en particulier", répond-elle à Egora. A l’heure actuelle, seuls 58 % des effectifs en MSU sont couverts pour accueillir les DJ en novembre prochain en France. "On a déjà une dizaine de médecins généralistes au sein de la CPTS qui sont intéressés par ce process", note Jennifer Courtet.

Mais rien n’est gagné : sans patients supplémentaires, les Drs Mestat ne pourront pas accueillir de docteur junior. "D’autres généralistes se sont installés à Houilles et ils ont dû accueillir de nouveaux patients. C’est peut-être pour ça qu’on ne recrute pas mais si ça ne se décante pas d’ici un mois et demi, soit on n’accueillera pas de DJ, au mieux un seul sur les deux, ou nous prendrons un Saspas", assume Pascal Mestat.

De son côté, Philippe Cavaleri espère lui aussi pouvoir accueillir un docteur junior mais surtout "dans une logique de succession". "Le projet des docteurs Mestat est grandiose. Moi, je suis proche de la retraite, je pense uniquement à ma succession et je sais que j’ai peu de chances de trouver." L’objectif serait d’accompagner le docteur junior pendant un an avant que celui-ci s’installe dans la maison de santé de la ville, dont les travaux ont débuté l’année dernière. Atika Bokhari l’assure, "les territoires ne nous lâchent pas" et "comprennent les enjeux". La représentante des futurs généralistes mise donc sur des actions locales pour attirer les MSU. De son côté, l’ARS IDF dit rester "en contact avec les différentes CPTS et les professionnels de santé des Yvelines disposant des agréments pour compléter les offres de stage dans les meilleurs délais en lien avec les doyens de la faculté de médecine". Quant aux patients, difficile de prédire ce qu’il adviendra pour eux.

 

*Le territoire de la CPTS couvre neuf communes du nord est des Yvelines : Maisons-Laffitte, Sartrouville, Houilles, Carrières-sur-Seine, Chatou, Croissy-sur-Seine, Le Vésinet, Montesson, Le Mesnil-le-Roi.

**Saspas : stage ambulatoire en soins primaires en autonomie supervisée.

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