Douleur : une filière médicale en souffrance

19/10/2021 Par Brigitte Blond
Algologie
Si la France a été pionnière pour la prise en charge des "douloureux chroniques", elle est aujourd’hui à la peine dans ce domaine. A l’occasion de la Journée mondiale de la douleur (18 octobre), la présidente de la Société française d’étude et de traitement de la douleur (SFETD), le Pr Valeria Martinez, médecin anesthésiste spécialiste de la douleur à l’hôpital Raymond Poincaré (Garches), présente les axes incontournables pour améliorer la prise en charge de la douleur en France pour 2022.  

Egora.fr : Comment est la prise en charge la douleur chronique aujourd’hui ? 

Pr Valeria Martinez : Après une succession de trois Plans d’action dédiés à la douleur depuis 1998 qui ont été marqués par des avancées concrètes, comme le maillage territorial en 245 structures “douleur“ (centres et consultations)*, nous sommes à un tournant. Cette base de structures référentes est effectivement unique en Europe. Leur fonctionnement est original en ce qu’elles réunissent des équipes pluriprofessionnelles (qui s’appuient sur un socle infirmière/psychologue et médecin au moins) pour une médecine très humaniste. Or depuis 2012, le vide politique créé par l’absence de nouveau Plan, associé au peu de visibilité de la filière (la douleur n’est pas une spécialité mais une compétence), nous inquiète terriblement. 25% de nos médecins partent à la retraite dans les 5 ans qui viennent. 10 à 20 structures ont d’ailleurs fermé ces derniers temps. Les formations spécifiques en douleur sont désormais plus courtes. Aucun nouveau poste n’a été créé dans nos structures et, de surcroît, celles-ci sont peu attractives, offrant aux médecins un jour par-ci un jour par-là : plus de 40% des praticiens occupent ces postes douleur seulement un jour par semaine. De plus, il n’existe pas de trajectoire universitaire en douleur.  

Enfin, le Covid a mis à mal ces structures, fermées en périodes de confinement : les rendez-vous ont été reportés, l’accès aux kinésithérapeutes de ville par exemple était impossible, ce qui a aggravé les symptomatologies. A la réouverture des consultations, les délais d’attente étaient plus longs encore. 

Quelles sont vos recommandations pour améliorer le parcours des patients douloureux chroniques ? 

13 organisations de sociétés savantes (dont la SFETD) de professionnels de santé et d’associations de patients demandent la mise en œuvre d’un Plan Douleur sur la base de 22 propositions articulées en 3 priorités. La première ? Améliorer le parcours du patient douloureux en optimisant la relation ville-hôpital, la prise en charge étant essentiellement hospitalo-centrée actuellement ; ceci en s’appuyant sur la téléconsultation, la téléexpertise, etc. Des recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) à l’initiative de la Direction générale de la Santé (DGS) pour nouer le lien ville-hôpital sont attendues pour la fin 2021.  

Deuxième axe prioritaire : la formation et la recherche. Il s’agit de créer un parcours hospitalier visible pour les jeunes médecins : tout interne devrait bénéficier d’un poste...

d’assistant et, s’il est intéressé, être en mesure d’exercer à l’hôpital et en lien avec la ville. Il nous faut être en mesure de proposer des équivalents temps plein et des postes plus pérennes. 

Nous souhaitons par ailleurs que la prise en charge de la douleur chronique devienne une spécialité et sommes prêts à nous associer à celle des soins palliatifs notamment, dans le cadre d’une surspécialité à un âge, plus senior, où la maturité est un atout… La recherche, en particulier clinique, en médecine de la douleur doit être développée : nous manquons de grandes bases de données épidémiologiques en douleur en France. 

Troisième axe : l’amélioration de la prise en charge des personnes vulnérables, handicapées, atteintes d’une pathologie psychiatrique, aux âges extrêmes de la vie, etc., où l’enjeu n’est pas seulement de traiter la douleur qui s’exprime, mais d’aller la chercher. Pour dépister la douleur des personnes les plus en difficulté, on peut compter d’ores et déjà sur certains outils : valises d’outils d’hétéro-évaluation des douleurs (à disposition dans les institutions), échelles en braille, outils d’évaluation de la douleur des enfants dyscommunicants, etc.  

 

Tous les patients douloureux chroniques justifient-ils une prise en charge dans une structure spécialisée ? 

Non, heureusement, la majorité des 11 millions de Français qui souffrent de cette maladie, car c’en est une, sont soulagés par une prise en charge au plus près de leur domicile, par leur médecin de famille (et ses correspondants : kinésithérapeute, infirmière, etc.). La valorisation de la consultation en ville, par essence complexe, pourrait aider. 

Le temps d’attente pour accéder à l’une des 245 structures douleur est aujourd’hui de 2 à 6 mois, 3 mois en moyenne. Une consultation en urgence, il s’agit ici de coupe-files, est indiquée en cas de détresse psychique, de douleurs qui obligent à de grosses doses de morphine (et exposent à un risque d’addiction), de douleurs soulagées par des traitements accessibles uniquement dans ces centres experts. 

 

*Le Pr Martinez déclare participer ou avoir participé à des interventions ponctuelles pour Avanos, Grunenthal.

**Carte des structures douleur : https://www.google.com/maps/d/u/0/viewer?ll=47.279755950485644%2C3.864220152914193&z=6&mid=1D546Cumd97-ifYlHvDmm8fYaQ-I.

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Valérie Briole

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