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"Je vais au cabinet la boule au ventre" : confronté à la violence des patients, un jeune généraliste passe du "rêve" au cauchemar

Le Dr Baris Cecen, généraliste de 31 ans, s'est installé dans sa ville natale d'Audincourt (Doubs) en 2022, "fier" d'avoir réussi à accomplir son "rêve" de toujours. Mais un an et demi après son installation, c'est la désillusion. Après trois agressions, le jeune médecin songe à changer son mode d'exercice. Toujours "sous le choc" après avoir été mis à terre par le proche d'une patiente la semaine dernière, il témoigne sur Egora, déterminé à dénoncer haut et fort la violence dont les médecins sont désormais la cible. 

 

"Depuis mon jeune âge, j'ai toujours voulu devenir généraliste et m'installer dans ma ville natale, à Audincourt (Doubs). 

J'ai fait mes études de médecine à la faculté de médecine de Besançon. Durant mon internat j'étais en périphérie, à l'hôpital de Trévenans, entre Belfort et Montbéliard.  

J'ai remplacé dès que j'ai eu ma licence. Pendant un an et demi, régulièrement le samedi matin, je prenais des gardes à la maison médicale… J'ai remplacé dès que je pouvais, pour préparer mon installation. 

En parallèle, j'ai passé pas mal de diplômes universitaires : de pédiatrie, de diabétologie… J'ai une capacité de médecine du sport et un diplôme de médecine esthétique. J'essaie de me former au maximum pour ma pratique quotidienne et pour me diversifier un peu et ne pas tomber dans une routine. 

 

"J'étais fier d'avoir réussi à réaliser ce rêve" 

Je me suis installé il y a environ un an et demi, à 5 minutes à pied du centre-ville d'Audincourt, dans une zone qui n'est pas réputée difficile ; ce n'est pas un quartier défavorisé. Trois médecins venaient de partir d'Audincourt. J'ai récupéré une très grosse patientèle d'environ 2 000 patients médecin traitant, et une file active de 3 500 à 4 000 patients… A Audincourt, nous sommes 4-5 médecins pour 15 000 habitants. J'étais fier d'avoir réussi à réaliser ce rêve. 

Les premiers mois ont été un peu difficiles. J'ai vite posé des règles. Il a fallu que je m'impose face à cette patientèle, qui avait pris des habitudes avec mon prédécesseur. J'ai imposé des consultations sur rendez-vous. Il a fallu que j'apprenne à dire non à des arrêts de travail ou à des prescriptions de traitement que j'estimais non justifiées. Ça a été difficile physiquement, avec la fatigue qui s'installe, et moralement aussi. Je rentrais tard le soir, tous les jours.  

Puis j'ai réussi à prendre mon rythme de croisière, à trouver un équilibre en vie professionnelle et vie personnelle. C'était satisfaisant de faire ce métier que j'aime. 

 

"Il est entré avec un couteau dans la main" 

Je me suis installé en février et le premier incident a eu lieu un soir de juillet. Ma secrétaire, qui travaille jusqu'à 16 heures, était partie et j'étais seul au cabinet. Un patient que je ne connaissais pas est arrivé, après 19 heures, alors que j'étais en consultation. Il a frappé à ma porte, mais je n'ai pas ouvert. Il insistait… Quand j'ai fini ma consultation, dès que j'ai ouvert la porte, il est entré avec un couteau dans la main. Il m'a demandé une prescription de traitement substitutif aux opiacés. J'ai dit 'non, ça ne se passe pas comme ça' et j'ai essayé de calmer un peu le jeu… Mais il était agressif et entre délivrer une ordonnance et me prendre un coup de couteau, le choix est vite fait ! J'ai fait la prescription, le patient est parti, j'ai fermé le cabinet et j'ai déposé plainte. Je n'ai pas eu de retour, je ne sais pas si la plainte a été classée sans suite ou autre. 

Le patient est revenu une semaine plus tard pour la même raison, en pleine journée, alors qu'il y avait du monde en salle d'attente. On a réussi à appeler la police, qui l'a emmené en garde à vue. Il ne s'est rien passé. Plus tard, j'ai appris qu'il avait agressé violemment un pharmacien près du cabinet et là, il aurait eu de la prison ferme. Ce que j'ai retenu de cette histoire, c'est qu'il faut vraiment se faire agresser, être blessé, pour qu'il se passe quelque chose… 

 

"Deux agressions et il ne se passe rien" 

Quelques mois après, c'était un autre patient, qui venait régulièrement en consultation. A chaque fois, il n'avait pas d'argent pour régler. J'ai été arrangeant car je sais que c'est un peu difficile pour tout le monde. Mais bon, au bout de 3-4 fois… On a quand même des charges à payer. Donc cette fois-ci, j'ai refusé de lui faire son ordonnance car il n'avait pas d'argent sur lui. Quand il est ressorti, il a été agressif envers ma secrétaire, qui était enceinte à l'époque : il lui a mis un coup de coude. Elle a porté plainte et là encore, on n'a pas eu de retour. 

C'est devenu assez angoissant… Deux agressions et il ne se passe rien. Ça m'a conduit à remettre en question l'organisation du cabinet. Je faisais encore beaucoup de consultations sans rendez-vous, tous les matins, pour vraiment essayer de dépanner la population. Mais j'ai remarqué que c'était sur ces créneaux que ça se passait mal. J'ai revu l'organisation et désormais je ne fais que des consultations sur rendez-vous, à l'exception des lundi et vendredi matin. 

A la suite de cette réorganisation, les choses se sont améliorées. Je me sentais mieux moralement et physiquement, quand j'allais me coucher. Et le matin quand j'allais au boulot, je n'avais plus la boule au ventre. Jusqu'à la semaine dernière…  

 

"Comme un boxeur, il serrait les poings" 

Une patiente, qui avait rendez-vous pour un suivi de contrôle -rien d'urgent- est arrivée en retard, accompagnée d'un homme d'une soixantaine d'années, que je ne connaissais pas. Moi j'ai mis des règles donc la secrétaire l'a informée que je ne pourrais pas la recevoir ce jour-là car elle était en retard et qu'on lui redonnerait un rendez-vous. Là j'ai entendu l'homme crier, il semblait très agressif : 'il est où son bureau?! Je vais rentrer!' Je suis tout de suite sorti, inquiet pour ma secrétaire. Je lui ai dit tout de suite de ne pas s'énerver pour un retard, que ce n'était pas urgent, qu'on allait redonner un rendez-vous, que ça ne servait à rien de se mettre dans tous ses états pour ça. Je suis retourné en consultation… et je suis revenu quelques minutes après, car il continuait de crier. Quand je suis sorti, je suis tombé nez à nez avec lui. Il était en position d'affrontement, comme un boxeur : il serrait les poings. Il me disait : 'Viens, qu'est-ce que tu vas me faire?'. Quand je me suis approché pour essayer de le calmer, lui dire de ne pas se mettre dans cet état-là, il m'a pris le bras et m'a fait tomber par terre. Il était sur moi. 

J'étais vraiment sous le choc. On ne s'attend pas à se faire agresser dans son cabinet, alors qu'on est ici pour soigner. 

On a réussi à le retenir sur place, le temps d'appeler la police. Ils sont arrivés dans les 5 minutes. Ils ont relevé son identité et demandé ce qu'il s'était passé. Mais...

25 commentaires
14 débatteurs en ligne14 en ligne
Photo de profil de Pierre Caro
1,1 k points
Débatteur Passionné
Anesthésie-réanimation
il y a 24 jours
Mon dieu, ce témoignage très touchant me met en colère! Quelle impunité… Je pense qu’il faudrait que l’agression d’un médecin devienne désormais équivalente à celle d’un agent assermenté, d’un représ...Lire plus
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Jean-Marc Juvanon est en ligne
1 k points
Débatteur Renommé
Oto-rhino-laryngologie
il y a 24 jours
Dans une société où la violence est en perpetuelle augmentation, beaucoup de secteurs d'activité sont contraints de mettre en place des métiers de sécurité privée. Les pharmaciens ont déjà commencé. ...Lire plus
Photo de profil de Pierre Frances
548 points
Débatteur Renommé
Médecine générale
il y a 24 jours
Ce cas de figure n'est malheureusement pas isolé. Pour se donner bonne conscience certaines structures corporatistes ont développé des "actions" pour que ces violences ne soient pas lettre morte, mais...Lire plus
25 commentaires

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