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"On parle très peu de notre métier, et on en parle très mal" : les confidences d’un légiste, médecin des morts et des vivants

D’une “médecine à part”, il en a fait une “médecine à part entière”. Dans son “Journal incorrect d’un médecin légiste”, le Pr Michel Debout, psychiatre, ancien chef du service de médecine légale au CHU de Saint-Etienne et expert judiciaire, revient sur les affaires les plus marquantes auxquelles il a été confronté au cours de sa carrière. Il retrace l’évolution de son métier, aujourd’hui à la “croisée des chemins”. A l’opposé d’une dérive technique et scientifique à l’américaine, Michel Debout défend une conception humaniste qui fait du légiste le “témoin de toutes les violences sociales” de notre époque. Comme celle, “indicible”, qui a été faite aux proches des victimes du Covid durant la première vague, privés d’un adieu aux êtres chers. Interview. 
 

Journal incorrect d’un médecin légiste”, Michel Debout, Les Editions de l’atelier, 16 euros. 

Egora.fr : Concernant le titre de votre ouvrage, le qualificatif "incorrect" est un peu faible quand on lit le récit de vos combats pour l'avortement, contre l'Ordre des médecins… 

Dr Michel Debout : C'était un clin d'œil au "politiquement correct". Effectivement, j'ai hésité à mettre "Journal d'un médecin légiste en colère", ce qui aurait pu correspondre à mon état d'esprit, à la façon dont j'ai pratiqué mon métier. 

 

Vous êtes en effet très engagé… 

Oui, et depuis le début. Ce sont les éléments auxquels j'ai été confronté qui ont fait cet engagement. Si je n'avais pas été confronté à la mort inexorable de cette femme dans un service de gynécologie [suite à un avortement clandestin, qu'elle a tu jusqu'au bout NDLR]... Alors que je n'étais pas encore favorable à l'avortement, j'étais encore très jeune et je n'avais pas forcément réfléchi à cette question. On n'en parlait d'ailleurs pas. Il y avait un silence terrible autour de ces femmes. Ce qui m'a vraiment marqué, c'est ce silence qui l'a tuée. Elle se sentait tellement coupable, en danger, rejetée qu'elle ne pouvait plus parler. Ça, dans la relation médicale, c'est insupportable. C'est ça qui a déterminé la suite : d'abord mon combat pour l'avortement, puis contre l'Ordre, contre les églises, contre les violences faites aux femmes et finalement contre toutes les violences… Que ce soit les violences entre les personnes, ou les violences sociales auxquelles nous, les légistes, sommes confrontés. 

 

“Nous ne sommes pas des personnages falots, soumis aux flics” 

 

Quel regard portez-vous sur l'évolution de votre spécialité ? 

On est à la croisée des chemins. Ou l'on poursuit sur le chemin d'un humanisme médico-légal ou alors ce sera la police scientifique, la technologie qui emporteront tout ; il n'y aura même plus de médecin, que des scientifiques ou des techniciens. Il n'y en a qui ne veulent pas que l’on soit médecin... Pour moi, le médecin est une personne indépendante, qui a sa propre déontologie, ses valeurs à défendre. Évidemment, le procureur est habitué à donner des ordres à tout le monde, mais il y a une difficulté à ce qu'il nous donne des ordres. On est sous son autorité, mais on a aussi la possibilité de décider de ce qu'il y a lieu de faire ou de pas faire et surtout des réponses à donner. Cette indépendance-là me paraît essentielle et je regrette que le public n'en ait pas toujours conscience. D'ailleurs on parle très peu de notre métier. Et on en parle très mal : on est présentés comme des personnages un peu falots, complètement soumis aux flics. Ça ne correspond pas à la réalité, en tout cas pas à celle que j'ai voulu mettre en œuvre quand j'ai pratiqué la médecine légale. 

Vous écrivez avoir voulu en faire une "médecine à part entière" et non une "médecine à part"… 

C'est ce que j'ai défendu, parfois avec difficulté, car tous les collègues ne partageaient pas ce point de vue. Ils pensaient qu'être un peu soumis au procureur permettait d'avoir plus d'affaires à gérer… C'est parfois un peu malsain les relations entre les médecins légistes, la police et la justice. Je ne dis pas qu'il ne doit pas y avoir de relations personnelles : j'ai eu des relations amicales avec certains procureurs, certains policiers, mais ça n'allait pas au-delà d'une certaine facilité de travailler ensemble, chacun gardant sa pratique. Je me méfie du mélange des rôles : quand un procureur...

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