@Philippe Charlier
"Dès le début de mes études, je savais que j'allais soigner les morts" : sur les traces des patients du passé avec Philippe Charlier
De la basilique Saint-François d'Assise aux catacombes de Paris, en passant par la nécropole royale de Saint-Denis et par les couloirs de l'Académie de médecine, le Dr Philippe Charlier nous embarque dans son dernier ouvrage (Les Morts ont une histoire secrète, Ed. Fayard) au chevet de ses illustres patients du passé. Dans une interview accordée à Egora, le médecin légiste, archéologue et anthropologue, directeur du Laab*, revient sur son parcours, ses travaux en cours et son éthique médicale.
@Philippe Charlier
Egora : Votre dernier ouvrage s'ouvre sur un chapitre consacré aux "inhumations précipitées" consécutives à des "morts apparentes". D'où vient cet intérêt pour ce sujet ?
Dr Philippe Charlier : Je m'y suis intéressé en tant que médecin légiste car j'y ai été confronté deux fois dans ma pratique. Je me suis dit que si déjà à l'AP-HP, au 21ème siècle ce genre de choses arrivaient, ça devait arriver ailleurs et pour des périodes plus anciennes. J'ai fait une sorte d'archéologie des inhumations précipitées et des certificats un peu hâtifs et c'est comme ça que je suis rentré dans ces chroniques des 17e, 18e, 19e siècles.
Vous avez même tenté l'expérience…
A l'occasion d'une campagne photo pour la "Der" de Libération, un ami photographe a voulu me prendre en photo dans un cercueil. J'ai proposé qu'il me laisse dedans pendant la pause déjeuner, avec le couvercle et les deux vis. J'étais en train d'étudier tous ces récits, je consacrais mes jours et mes nuits à cette enquête anthropologique et je voulais comprendre en étant dedans ce que ça représentait, tout en sachant que j'allais ressortir et que je pouvais forcer le couvercle. Ça m'a permis de comprendre certaines choses décrites par des récits de gens qui s'en étaient sortis parce qu'ils avaient fait suffisamment de bruit et qu'on était revenu les chercher.
Ce qui est intéressant c'est qu'aux 17e, 18e et 19e siècles, quand il y a du bruit qui sort du cercueil, les contemporains ne se disent pas qu'ils ont enterré quelqu'un de vivant. Ils ne remettent pas en question le diagnostic de la mort. La chose à laquelle ils pensent c'est que le mort veut revenir hanter les vivants. Anthropologiquement, c'est assez fascinant. Ça s'apparente plus au vampirisme qu'à une remise en question pragmatique autour du diagnostic de la mort.
Ça arrive encore souvent aujourd'hui ?
Ça arrive en France et ça a fait les grands titres il y a quelques jours au Guatemala avec une adolescente. Les états de mort apparente, ce n'est pas rare, surtout avec des consommations de toxiques. Toutes les manœuvres de bon sens identifiées au 19e, avec les chambres de repos, "d'observation de cadavre", sont une bonne chose.
C'est pour ça qu'en France, théoriquement, on n'inhume pas le jour même ; on doit attendre 48 heures, le temps de voir les signes cadavériques (lividité, rigidité, température corporelle) apparaître. Mais ce n'est pas propre à toutes les cultures et les religions et ça aboutit à des enterrements de patients vivants.
"Il ne faut pas que le généraliste ait peur de la mort"
Quels conseils donneriez-vous aux généralistes qui constatent les décès pour s'assurer du caractère réel et constant de la mort ?
Le certificat de décès est extrêmement important, il ne faut pas le prendre à la légère et l'expédier en trois minutes. Des fois, le diagnostic de mort est évident, c'est ce que je raconte dans le livre : quand la tête est à 20 mètres du corps, c'est sûr – ça, je m'en souviendrai toujours ! Mais sinon, il faut examiner le patient, le déshabiller, rechercher les signes de mort.
Il ne faut pas que le médecin généraliste ait peur de la mort, ou qu'il soit dégoûté par la mort : c'est normal que son patient meure, ce n'est pas un échec. Je ne stigmatise aucun médecin et encore moins les généralistes pour qui j'ai énormément de respect. Mon père était généraliste, pour moi c'est la plus belle spécialité. Ce certificat de décès, c'est le dernier signe de respect qu'il va avoir pour son patient. Il peut même aller aux funérailles…
Il ne faut pas que le médecin généraliste ait peur, non plus, de cocher l'obstacle médico-légal. Au moindre doute, il ne doit pas hésiter. On en voudra au généraliste de ne pas l'avoir coché. S'il l'a coché pour rien, ce n'est pas grave. Mais s'il ne pas l'a pas coché et que la mort était criminelle, douteuse ou autre, là, il va risquer des poursuites et des sanctions.
On est rentré dans une société qui aseptise la mort et les rituels autour de la mort. Je n'ai rien contre la laïcité, mais si les rituels sont là c'est parce qu'ils sont importants : ils font la paix entre les vivants et les morts. Le certificat de décès fait partie de ces rituels.
Vous pratiquez toujours des autopsies médico-légales ?
Oui j'en fais toujours, à l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches (AP-HP). J'ai basculé du côté de la santé publique. Ça reste une activité persistante, mais marginale. Je fais beaucoup plus d'examens de squelettes, de restes momifiés ou carbonisés, c'est plus devenu ma spécialité.
Vous avez écrit 40 ouvrages sur les "patients du passé". A combien s'élève votre "file active" ? Quels sont les cas les plus marquants ?
Ma file n'est pas très active en l'occurrence (rires), mais plutôt passive. J'ai dû faire à peu près 1500 à 2000 autopsies médico-légales et depuis mes 19 ans, j'ai ausculté au moins 30 000 patients archéologiques, soit environ 1000 par année d'activité - et ce n'est pas fini. Une jolie cohorte de santé publique… Il y a ceux qui ont une identité comme Louis XIII et XIV et plein d'autres qui n'en ont pas. Quand vous travaillez sur une nécropole romaine de 9000 individus, ça monte vite.
"A partir du moment où ces restes humains passent dans des mains médicales, ils récupèrent ce statut de patient"
Quels sont les patients du passé qui vous ont le plus marqué ?
Hitler, probablement. C'est une pourriture absolue, qu'on soit bien clair. Je n'ai aucune fascination pour lui. En revanche, pour les conditions d'examen – à Moscou, au FSB et au Smersh -, pour l'intérêt historique de confirmer s'il s'agissait de restes authentiques ou fabriqués pendant la Guerre froide, et le fait de plonger dans l'intimité pathologique du personnage, c'était vraiment intéressant.
Mais c'était pesant et stressant. A l'opposé de l'étude que j'ai pu faire récemment sur les restes de Saint François d'Assise, que j'ai décrite dans le livre - que j'ai vraiment écrit en temps réel. C'était une sorte d'épiphanie, de pèlerinage, tout en gardant mon intégrité scientifique, mon détachement et mon objectivité. J'ai été accueilli par la communauté franciscaine et j'ai pu faire un examen dans des conditions exceptionnelles. Passer plusieurs heures avec Saint-François pendant la nuit, penché sur son squelette, avec une intimité extrême, sous les fresques de Giotto dans la crypte basse… quelle chance j'ai pu avoir !
C'est ce j'essaie de transmettre dans ce livre. Il est écrit à la première personne parce que j'ai voulu donner l'impression aux lecteurs d'être sur mes épaules ou dans ma besace et vivre tous ces travaux avec moi.
Vous décrivez cet examen de Saint-François d'Assise, ce "dialogue entre un squelette bavard et un médecin curieux", un peu comme un colloque singulier. Quels sont les points communs entre la médecine des vivants et la paléopathologie ?
Pour moi, c'est la même chose. C'est ce que j'appelle la "longue chaine continue des vivants et des morts". Ils se tiennent la main comme on tient la main de ses patients. Pour moi, ce sont des patients à part entière. A partir du moment où ces restes humains passent dans des mains médicales, ils récupèrent ce statut de patient, avec ce dialogue singulier.
Ils m'obligent. Je suis dans une nécessité totale de respect vis-à-vis d'eux. Je ne vais pas les prélever, les démembrer, les fragmenter par plaisir ou curiosité scientifique. Je vais être à l'affut, oui : si jamais il y a une restauration d'un monument funéraire ou autre, j'en profiterai pour les étudier. Mais je ne vais pas les exhumer un patient du passé par curiosité. Ça, pour moi, ce serait une profanation.
Comme ce sont des patients, je suis soumis au serment d'Hippocrate, qui n'est pas un rituel léger mais un engagement. D'ailleurs, quand j'ai soutenu ma thèse, je l'ai prêté en grec ancien, le texte originel, édition Littré. Je me refuse à révéler l'intimité propre à ce patient. C'est pour ça qu'il y a quelques années, quand on m'avait demandé d'exhumer Fersen [Axel de Fersen, conte suédois proche de la reine Marie-Antoinette, NLDR] en Suède pour vérifier avec la génétique si c'était lui le père de Louis XVII ou si c'était bien Louis XVI, j'ai refusé. Pour moi, c'était contraire à mon éthique médicale et au serment que j'avais prêté.
C'est pour ça que je les appelle "patient du passé", ce n'est pas une jolie tournure de phrase, c'est une réalité.
Comment naissent ces différentes missions ?
De plus en plus, nous sommes sollicités par des communautés ecclésiastiques, par des musées ou par des services régionaux d'archéologie, parfois par des particuliers qui ont des reliques.
On a quelques projets qui sont autonomes. On travaille par exemple à Bazeilles, dans les Ardennes, sur un ossuaire de la Guerre de 1870. On travaille dans les catacombes de Paris. Et nous devrions normalement travailler sur Guillaume le Conquérant et Mathilde dans le cadre du millenium 2027 de la refondation de la Normandie.
On a la chance d'être de plus en plus sollicités, y compris à l'international : en Belgique, à Jérusalem, en Grèce, en Afrique du Sud, en Haïti… Ce sont les pays qui nous ont sollicités, comme la Russie l'avait fait il y a quelques temps pour Hitler.
Y a-t-il beaucoup d'autres paléopathologistes en France, en Europe et dans le monde ?
Non, on n'est pas très nombreux. On est le seul laboratoire en Europe à avoir ce double regard de la paléopathologie et de l'anthropologie médicale.
"Je lance un appel : si certains de vos lecteurs ont dans leur collection personnelle une dent, une mèche de cheveux ou autre chose, ils peuvent nous les confier"
Au travers de votre ouvrage, je découvre que votre laboratoire est à l'affut des enchères où peuvent encore être vendues des reliques royales…
On n'a pas le droit d'être propriétaire de restes humains en France. Ce qui peut être légalement vendu, ce sont les éléments du corps humain qui tombent naturellement et spontanément, c'est-à-dire les cheveux, les ongles et les dents. Evidemment, ces éléments nous intéressent beaucoup car ce sont des fragments organiques qui disent beaucoup sur la santé de l'individu et éventuellement ses causes de décès. Donc oui, on est à la recherche de ça.
Nous sommes en train de créer un musée dans le Domaine national de Saint-Cloud, qui sera consacré à l'étude scientifique des restes de personnalités historiques. On commencera par la Préhistoire avec Lucy, qui est notre plus ancienne patiente, que j'ai eu la chance d'étudier avec Yves Coppens [paléoanthropologue français décédé en 2022, NLDR], et on finira avec Picasso, mort en 1973, le patient le plus récent.
Je lance un appel : si certains de vos lecteurs ont dans leur collection personnelle une dent, une mèche de cheveux ou autre chose, ils peuvent soit nous les confier pour étude, soit effectuer un don ou un dépôt en collection et leur nom sera mentionné. Ces éléments seront mis en valeur dans le futur musée qui va ouvrir en 2028.
Et qu'en est-il de cette fameuse "caisse Alexandre Lenoir" que vous évoquez dans le livre ? Vous dites que c'est le "rêve de tout médecin légiste archéologue"…
Alexandre Lenoir assiste à la profanation des tombeaux royaux de la basilique Saint-Denis en octobre 1793. Il va protéger certains éléments pour constituer plus tard ce qu'il va appeler le Musée des monuments français, dans ce qui est aujourd'hui l'Ecole des Beaux-Arts (rue Bonaparte, à Paris, juste à côté de l'Académie de médecine). La face sombre, c'est qu'il va également vendre des restes archéologiques, humains ou architecturaux. Il a par exemple déclaré que les vitraux de la basilique avaient été perdus alors qu'en fait il les a vendus à un prince allemand. Il a vendu successivement trois têtes de Henri IV, dont une seule est vraie – celle qu'on a expertisée et dont l'authentification n'est aujourd'hui plus débattue, sauf par des complotistes.
Il a également collectionné un ensemble d'une dizaine de restes**, mis dans une caisse, proposée à diverses institutions, dont Le Louvre, qui va la refuser. Finalement, cette caisse va être redéposée dans la crypte de Hilduin de la basilique de Saint-Denis.
Cette caisse, qui n'est pas un tombeau mais a fait l'objet de rituels de sacralisation de son contenu, serait pour nous extrêmement intéressante à étudier. On est en train de négocier une étude scientifique, ça nous permettrait d'en savoir un peu plus sur les souverains et souveraines qui sont conservés en petits bouts à l'intérieur.
Depuis le début de votre carrière, quelles avancées ont fait progresser la paléopathologie ?
La radiologie est de plus en performante, de moins en moins irradiante, de plus en plus rapide et surtout, de plus en plus mobile. Maintenant, on fait venir un scanner "au lit du patient". Dernièrement, on a fait venir à l'entrée d'une grotte préhistorique un scanner médical pour examiner des ossements humains, voire des squelettes entiers, toujours pris dans la pierre.
Je n'utilise pas beaucoup la génétique, hormis pour confirmer le sexe de l'individu. En revanche, depuis 10 ans, on utilise la protéomique en lien avec le Commissariat à l'énergie atomique. Là, on a énormément d'informations. Ça nous permet vraiment de progresser sur l'état de santé des populations du passé, on dégage même des données de santé publique avec une évolution des processus infectieux, de l'équilibre entre l'homme et l'environnement et des différents types de microbiomes (buccal, respiratoire, intestinal, gynécologique ou uro-génital).
Quelles sont les publications attendues ? J'ai lu que vous aviez examiné des échantillons sanguins sur un vêtement de Marie-Antoinette.
Oui, c'est une publication qui devrait sortir prochainement et qui va révéler la cause des saignements gynécologiques qu'elle avait – c'est assez surprenant. On a aussi des informations sur l'état de santé et la maladie de Louis XVII.
On est également en train de travailler sur un cheveu de Marie-Madeleine, avec des guillemets – pour le coup, on n'est vraiment pas certain. C'est une relique.
On travaille aussi sur les intoxications aux métaux lourds dans les échantillons provenant du site de Qumran (les Esséniens qui ont écrit les manuscrits de la Mer morte).
On a toujours une optique de paléopathologie centrée sur des personnages historiques, mais on s'ouvre de plus en plus au champ disciplinaire de la santé publique, à ce qu'on appelle la médecine évolutive - moi je préfère parler de maladies évolutives. Ça recoupe le One Health, l'écobiologie. C'est une santé publique avec un très grand spectre chronologique et géographique.
"Dans ma famille on est médecin de père en fils depuis Napoléon 1er"
Comment parvenez-vous à mener de front toutes ces activités, en écrivant 40 ouvrages ?
J'ai une équipe qui est formidable, des chercheurs qui sont dynamiques. J'ai la chance d'être soutenu par mon hôpital et mon université. Je suis également rattaché à des académies qui sont des moteurs. Je suis au Collège de l'Académie de médecine. Travailler avec les académiciens est enrichissant. Je me nourris de tout ça, comme un microbiome !
Comment avez-vous emprunté cette voie ? En faisant médecine, saviez-vous que vous alliez vous orienter vers la paléopathologie ?
Oui, dès le départ. C'est une vocation que j'ai eue quand j'étais tout petit à Pompéi, lorsque j'ai vu ces squelettes et corps de plâtre des victimes de l'éruption du Vésuve en 79 après Jésus Christ. Je savais que j'allais faire médecine parce que c'est un peu une tradition familiale : on est médecin de père en fils depuis Napoléon 1er. Mais dès ce moment-là, j'ai su que j'allais faire de l'archéologie en parallèle et que je ne soignerai pas de patients vivants. Et pourtant j'en ai soignés quand j'étais externe puis interne à Lille et j'ai adoré ça, j'ai adoré faire des gardes aux urgences. Lorsque j'ai interrompu la médecine légale pendant trois ans, j'ai été médecin de prison et certains de mes patients détenus étaient les auteurs des assassinats dont j'avais autopsié les victimes. Cette expérience était vraiment passionnante, j'en parlerai peut-être dans un prochain livre.
Donc oui, dès le début je savais que j'allais soigner les morts mais j'ai quand même pris un certain goût pour les vivants.
Vos fils vont-ils suivre la tradition familiale et s'orienter vers la médecine ?
A priori, non, pas en premier cursus. Mais comme ils sont encouragés à vivre plusieurs vies en une seule, c'est possible. Mon épouse est médecin en revanche, elle est radiologue à la Pitié-Salpêtrière.
Quels patients du passé rêveriez-vous d'ausculter ?
Saint Marc à Venise, Alexandre le Grand et Saint François-Xavier. Désolé pour le sex ratio, mais ce sont trois patients qui m'intéressent fichtrement. J'attendrai le bon moment. Et si quelqu'un d'autre s'en occupe, je serais ravi de lire les conclusions de mon ou ma collègue !
**L'omoplate d'Hugues Capet, un fémur de Charles V, un tibia de Charles VI, une vertèbre de Charles VII et une autre de Charles IX, une côte de Philippe IV le Bel et une autre de Louis XII, la mâchoire inférieure de Catherine de Médicis et le tibia du cardinal de Retz
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