Cécile Kahn

Crédit photo : Louise Claereboudt

"Je suis animée d'une force que je n'avais pas quand il était là" : rencontre avec la fille d'Axel Kahn, kiné engagée dans le cancer du sein

Fille du célèbre généticien et essayiste Axel Kahn, Cécile Kahn a grandi dans l'ombre d'un père respecté aussi bien par la sphère scientifique que le monde politique. Kinésithérapeute engagée dans la prise en charge du cancer du sein, elle fait vivre l'héritage de son père à travers le soin et l'écoute.   

15/07/2026 Par Louise Claereboudt
Portrait Cancer du sein Kiné Portrait
Cécile Kahn

Crédit photo : Louise Claereboudt

17 mai 2021. Dans la Matinale de France Inter, le célèbre généticien Axel Kahn déclare à l'antenne que ses jours sont comptés. "Je lutte contre le cancer, et il se trouve que la patrouille m'a rattrapé", lâche-t-il au micro de Léa Salamé. "Le plus probable est que je sois en train de parcourir l'itinéraire final de ma vie." Quelques jours plus tôt, la Ligue contre le cancer, qu'il présidait depuis juillet 2019, annonçait sa mise en retrait de ses fonctions en raison de "l'aggravation de sa maladie". Un cancer généralisé dont sa fille cadette, Cécile, ne prend connaissance que la veille de l'annonce publique faite par son père sur son blog. "Il était déjà malade depuis un an. Mon grand-frère était au courant – il était plus ou moins son médecin –, mais mon père lui avait dit de ne rien dire…", confie-t-elle à Egora. 

Cinq ans après, la douleur n'a pas totalement disparu. Accoudée sur sa table de massage, Cécile Kahn, kinésithérapeute à Villeneuve-sur-Allier, rembobine cette journée où une partie de son monde a basculé. "Un jour, il nous a écrit à mon frère et moi et nous a donné rendez-vous en visio. J'étais au boulot. J'ai annulé mes patients, je me suis enfermée dans mon cabinet, et voilà… Vous apprenez que votre père est malade et qu'il va mourir. J'avais enterré ma mère à peine deux ans avant, je l'avais accompagnée dans son combat contre le cancer pendant 18 mois. Et voilà que mon père… Tu ne me préviens pas deux mois avant de mourir, c'est pas possible !", s'emporte la soignante de 49 ans, la voix tremblante. "Ça a été un uppercut." 

Un week-end dans leur maison de campagne, à Mussy-sur-Seine, leur permettra de passer un dernier moment en famille, dans cette nature qu'Axel Kahn chérissait tant. "Il y avait l'urgence du temps. Il nous a dit, à mon frère et moi : 'il faudra faire ci, il faudra faire ça'. Nous sommes allés chez le marchand de vin. Il nous a présentés : 'Voilà ce sont mes enfants, moi je vais mourir, c'est eux qui viendront après'. On a fait une espèce de pèlerinage de tous les lieux…" Axel Kahn publie sur Facebook une photo de trois clés : une pour chacun de ses enfants. Une forme de passage de relais. "Une transmission", reprend la cadette. "C'est un mot qu'il a beaucoup utilisé dans les deux derniers mois de sa vie. Je pense qu'il me l'a tatoué au fer rouge", sourit la kiné, qui intervient à l'IFMK de Vichy. "On est nés pour transmettre." 

Axel Kahn et sa fille Cécile Kahn
@Cécile Kahn

Dans l'intimité de son cabinet, où elle a migré en janvier dernier, Cécile Kahn confie avoir eu beaucoup de mal à vivre "la façon dont [son] père a mis en scène son départ". "Je ne l'ai pas compris. J'avais déjà manqué d'un père pendant mon enfance, et là encore, il préférait parler au grand public qu'à nous…" Depuis petite, elle a vu son père écumer les conférences et les plateaux télévisés pour prêcher la bonne parole, quand il ne travaillait pas dans son unité de recherche à l'Inserm. Rares étaient les moments où toute la famille était réunie dans sa résidence de Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine). "Je me souviens quand même de repas le dimanche. Mon père était le roi de la charade. C'était aussi celui avec qui je faisais du cheval", se remémore Cécile Kahn.  

Sa mère, gynécologue libérale, empilait elle aussi les heures. "Notre nourrice, madame Magny, nous a quasiment élevés mon frère, ma sœur et moi. Ma mère se reposait complètement sur elle." Quand ses parents se séparent, Cécile Kahn est en "CM1 ou CM2". "J'allais peut-être une fois tous les 15 jours chez mon père."   

Le poids de la famille 

Le baccalauréat en poche, Cécile Kahn emprunte, comme son frère et sa sœur, la voie de la médecine. "Je n'ai pas réfléchi, c'était logique au départ. J'avais baigné dans ce milieu. Et puis je me suis dit 'ce n'est pas pour moi en fait'." Comme lorsqu'elle avait balayé le latin et l'allemand quelques années auparavant, l'étudiante lâche les bancs de la faculté. "L'arrêt de la médecine a été compliqué. Il a fallu que je prenne rendez-vous avec Claude, la secrétaire de mon père qui était elle aussi comme une seconde maman – elle lui rappelait nos anniversaires. Quand je lui ai dit 'Papa, je vais arrêter médecine', il n'a pas compris. Il répétait : 'Mais tu pourrais y arriver'." La jeune femme n'en démord pas. Elle pourrait, mais elle n'en a pas envie. "Je voulais passer du temps avec les gens. J'avais la vision que les médecins, c'était pas ça…" 

Cécile Kahn décide alors de préparer le concours pour entrer en école de kinésithérapie. Pourquoi cette discipline ? "Je ne sais pas vraiment. J'ai dû faire des séances et me dire que ça me plaisait bien !" Ce n'est certainement pas son père qui l'y a poussée : "Je pense qu'il est mort sans savoir à quoi sert un kiné." Cécile Kahn rate une première fois le concours, puis une seconde fois, malgré une prépa à Lariboisière. "J'avais très bien marché toute l'année et j'ai tout foiré. Là, je me suis dit 'il faut que je parte'. Le poids de la famille était trop important… J'avais besoin de sentir une famille soudée autour de moi. Ne pas avoir ce dont j'avais besoin me faisait mal."  

Axel Kahn et sa fille Cécile Kahn
@Cécile Kahn

A 21 ans, Cécile Kahn part à Montpellier, où elle a quelques amis, et se réinscrit en prépa. Cette fois, c'est la bonne. Strasbourg sera son salut. Elle y rencontre le père de ses enfants. Les premiers, des jumeaux, naissent grands prématurés, en 2005, à Aubagne, où elle a débuté sa carrière, dans un centre de rééducation en neurologie. Avec deux parents happés par leur métier, il était hors de question pour la jeune femme de s'installer en libéral et de ne pas les voir grandir. "J'ai dû être hospitalisée à La Timone (AP-HM), on ne savait pas si les jumeaux allaient vivre ou mourir. J'ai eu la suite Axel Kahn ! Mon père est venu, tout le monde a débarqué. D'un seul coup il était néonatologue. Je ne l'ai pas vu, on lui a fait visiter le service." 

Après cette période "d'une difficulté inouïe", le couple décide de se rapprocher un peu de leurs familles respectives. "Par hasard", il atterrit dans l'Allier. Après deux ans à s'occuper de ses garçons, Cécile Kahn reprend un poste dans un centre de rééducation. "Ça ne s'est pas très bien passé […] Les médecins avaient très peu de considération pour les kinés." Contre toute attente, elle trouve son équilibre dans le libéral, à Yzeure, dans un cabinet de groupe, qu'elle quittera au bout de 18 ans car "devenu trop volumineux". Elle s'installe en janvier 2026 à Villeneuve-sur-Allier. "J'ai une prise en charge qui se veut très intimiste", explique la soignante, qui a pu créer ici un "véritable cocon" pour ses patients, en majorité des femmes atteintes d'un cancer du sein. 

Une "spécificité" qui s'est imposée à elle. "Avant, la prise en charge de la cancérologie, c'était surtout de la lymphologie. Ça, j'en ai toujours fait. Puis, progressivement, la kiné a un peu changé son mode d'action et de prise en charge. Quand le Réseau des kinés du sein (RKS) a été créé, j'y ai adhéré de manière naturelle et je me suis formée. Je retrouve un peu ce que j'aimais en centre de rééducation. Quand elles arrivent chez moi, certaines femmes se sentent complètement déconstruites. L'idée, c'est de les accompagner vers une reconstruction physique et psychologique." Ici, les femmes peuvent faire du yoga, se mettre à plat ventre, pleurer… sans "que 10 paires d'yeux les regardent", assure la kiné, un café fumant dans la main. 

"J'ai une vision très humaniste du métier, je suis une kiné qui touche, qui accompagne, qui enveloppe. Il peut m'arriver de prendre dans les bras une patiente avant la séance quand je vois que ça ne va pas." 

"Il y a une place qui n'était pas possible tant qu'il était là…" 

Lorsque Cécile Kahn adhère au RKS, son père vient de prendre la présidence de la Ligue contre le cancer. "Naturellement, j'ai voulu essayer de faire des choses avec lui, pour la prise en charge du cancer du sein. Je n'y suis jamais arrivée", regrette-t-elle. Ce n'est qu'après le décès de son père que les choses bougent pour elle. "Depuis qu'il est parti, j'ai été amenée à prendre la parole un peu à droite à gauche. Je me sens animée d'une force qui n'existait pas avant. Par devoir, par conviction, par hérédité… je ne sais pas", médite-t-elle, en s'asseyant en tailleur sur son siège. Elle poursuit : "Il y a une place qui n'était pas possible tant qu'il était là… Mais il faut le reconnaître : est-ce que vous seriez venue faire un portrait de moi si je n'étais pas la fille d'Axel Kahn ?", lance-t-elle, les yeux rieurs. 

Elle n'hésite pas, quand il le faut, à taper du poing sur la table et à invoquer son héritage pour qu'on l'écoute. "Si je peux utiliser ce que mon père m'a transmis pour apporter un message, qui est complémentaire de la mission qu'il avait, alors good job […] Je ne le fais pas pour moi. Je ne cherche pas une gratitude personnelle. Moi, je me bats pour ma profession, qui est encore extrêmement mal reconnue dans nos compétences, et surtout pour les patients. Dans ma région, il est encore très compliqué de faire comprendre que la kiné doit être prescrite plus tôt et plus fréquemment dans le cancer du sein. C'est pour ça que je me bats. Je ne cherche pas plus", assure la kiné.  

Aujourd'hui mère de quatre enfants, Cécile Kahn est référente régionale du RKS, accueille des jeunes soignants à son cabinet, organise des conférences avec les médecins, se rend au bloc régulièrement "pour dire 'on existe'"… Elle s'est également impliquée dans sa CPTS et rédige une fiche action "parcours de soin". "Mais il y a une inertie importante. Dans mon groupe de travail je n'ai aucun généraliste, comment voulez vous faire un parcours de soin sans généraliste ?", questionne, agacée, celle qui est aussi représentante syndicale Alizé dans son département.   

Quand le député de gauche Yannick Monnet s'est rapproché du service de soins de support Accanthe, à Moulins, Cécile Kahn a vu l'opportunité de s'engager au-delà de son territoire. Ensemble, ils ont défendu la proposition de loi pour meilleure prise en charge des soins liés au cancer du sein. Une loi votée à l'unanimité en janvier 2025, mais toujours pas appliquée, faute de textes réglementaires. "Le Gouvernement ne peut pas faire miroiter des [avancées] à ces femmes qui sont malades et se battent au quotidien avec leurs conjoints, avec leurs enfants, ce n'est pas possible", s'indignait-elle, en mai dernier, lors d'une conférence de presse organisée à l'Assemblée nationale pour exiger du Gouvernement qu'il agisse.  

Emancipation  

A l'aube de ses 50 ans, Cécile Kahn semble apaisée. Elle dit mieux comprendre l'engagement sans faille de son père : "Il ne pouvait pas être autrement, il ne savait pas faire autrement." Des moments d'incompréhension lui paraissent aujourd'hui plus clairs. Comme lorsqu'Axel Kahn avait donné rendez-vous à des journalistes à La Villette, où il devait passer la journée avec ses petits-fils pour la journée, afin de répondre à une interview devant les bambins. "J'étais folle, se rappelle la maman des jumeaux. Mais peut-être qu'aujourd'hui je ferais pareil. C'est important de communiquer, de dénoncer, d'informer !" 

Loin de rejeter la figure paternelle, Cécile Kahn s'en inspire et trace son propre chemin. "Je pense que j'ai hérité beaucoup de mon père, je le vois aujourd'hui", confie-t-elle avec le même sourire. "J'aurais envie de plein d'autres engagements, mais mes enfants sont encore jeunes", poursuit-elle en nous raccompagnant à la gare. Et de lâcher : "Je ne sais pas si je serai kiné dans mon cabinet toute ma vie, quelque part j'aspire à autre chose."  

Biographie express : 

8 avril 1977 : naissance de Cécile Kahn
1999 : entrée en école de kinésithérapie à Strasbourg
2005 : naissance de ses jumeaux (elle aura un autre fils en 2012 puis une fille en 2015)
2008 : installation en libéral à Yzeure
2021 : adhésion au RKS

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