Palais du Luxembourg. @HJBC/ Stock.adobe.com
"Affaire de la sextape" : l'ancien médecin du Sénat face à l'Ordre pour avoir brisé le secret médical
Médecin du Sénat durant cinq ans, le Dr El Hassan Lmahdi, 62 ans, comparaissait mardi 14 avril devant l'Ordre des médecins d'Ile-de-France. Le président de la chambre haute, Gérard Larcher, reproche au généraliste d'avoir évoqué publiquement la vie sexuelle des sénateurs et d'avoir mené "une double vie professionnelle" au détriment de ses illustres patients. Egora s'est glissé dans la salle d'audience pour faire le récit de cette affaire, étroitement liée à celles de la "sextape du Sénat" et de l'ancien sénateur Joël Guerriau.
Palais du Luxembourg. @HJBC/ Stock.adobe.com
Médecine et politique ne font pas toujours bon ménage. Le Dr El Hassan Lmahdi l'a appris à ses dépens. Mardi 14 avril, ce généraliste parisien, ancien "médecin de soins et chef de service du cabinet médical" du Sénat, comparaissait devant la chambre disciplinaire de première instance d'Ile-de-France de l'Ordre des médecins. Le plaignant n'est autre que le président du Sénat, Gérard Larcher, qui reproche à ce praticien de 62 ans de s'être lancé, suite à son licenciement en décembre 2023, dans une "campagne diffamante ayant pour objet de discréditer le Sénat en faisant naître un scandale" autour d'une sextape détenue par son ancienne secrétaire, d'avoir tenu des "propos moqueurs" à l'égard des sénateurs et, au passage, d'avoir évoqué son propre suivi médical à la télévision.
Mais "dans cette histoire, la chronologie a une vraie importance", a souligné à l'audience Me Patrick Maisonneuve, avocat du médecin mis en cause. Pour ce dernier, la date du 16 octobre 2023 marque un tournant. Ce jour-là, le médecin signale à la DRH du Sénat de "graves dysfonctionnements" au sein du cabinet médical dont il a la charge, et au sein duquel il prend en charge les 348 élus, et les plus de 1000 membres du personnel du Palais du Luxembourg. Il rapporte que l'une de ses deux secrétaires médicales, devenue "intenable" et multipliant les "fautes professionnelles" depuis quelques mois, s'est vantée auprès de lui d'avoir de l'influence sur l'un des trois questeurs* du Sénat [élus par les sénateurs, les trois questeurs gèrent les aspects matériels et administratifs du Sénat et disposent d'un pouvoir financier et réglementaire, NLDR]. Son "moyen de pression" est une vidéo de l'élu, filmé nu dans son bureau après une relation sexuelle, qu'elle utiliserait notamment pour obtenir des augmentations de salaire (+45% en deux ans, d'après le médecin).
"Tout va se retourner contre lui"
A la suite des révélations du médecin, une enquête administrative est lancée. Mais "à la grande surprise" d'El Hassan Lmahdi, "plutôt que traiter du comportement de cette secrétaire, tout va se retourner contre lui", lance son avocat : son licenciement sans indemnité lui est notifié "durant ses congés", le 26 décembre 2023. Après le rejet de son recours hiérarchique, le 24 janvier 2024, le praticien, marié et père de deux jeunes enfants (9 et 5 ans), apprend qu'il a trois semaines pour quitter son logement de fonction, "trêve hivernale" ou pas. "Les choses se passent de façon assez violente, ce qui peut justifier un certain nombre d'erreurs", avance son avocat.
Que lui reproche officiellement le Sénat ? D'avoir exercé une activité rémunérée en parallèle de son poste de médecin au sein de l'institution : après avoir obtenu un agrément, El Hassan Lmahdi aurait réalisé, pour le compte d'une société commerciale, des examens médicaux et psychologiques en vue de délivrer des certificats d'aptitude ferroviaire. Associé au sein de la SCI adossée à cette entreprise, il aurait non seulement fourni "sa force de travail", mais aussi celles de l'infirmière du cabinet du Sénat… et de la fameuse secrétaire médicale. "Il a développé une double vie professionnelle", "en parfaite violation des obligations contractuelles auxquelles il était soumis", a chargé devant la chambre disciplinaire l'avocat du Sénat, Me Vincent Gury. Et il a mis "les moyens d'un service public dont [il avait] la responsabilité au service d'une société commerciale". Se faisant, il aurait manqué à son obligation déontologique de "dévouement".
"Bilans MST", "Viagra" et "parties fines"
Les choses auraient pu en rester là. Mais, s'estimant victime d'une injustice, El Hassan Lmahdi se décide début février 2024 à écrire à l'ensemble des membres et personnels du Sénat pour leur exposer "la réalité de la cause de son licenciement" : la révélation de l'existence de la vidéo intime d'une personnalité haut placée du Sénat. Aussitôt ébruitée par Le Canard enchainé, "l'affaire de la sextape du Sénat" passionne les médias. De "Touche pas à mon poste" à BFMTV, El Hassan Lmahdi défend face caméra sa version des faits, se confie sur ses anciennes missions et va jusqu'à évoquer la vie sexuelle des sénateurs : "bilans MST", "prescriptions de Viagra" et autres "parties fines" dans un hôtel à proximité du Palais du Luxembourg… Face à Cyril Hanouna, l'ancien médecin du Sénat lance qu'il lui arrivait de croiser "très très très très souvent" le président de la chambre haute. Ce qui, pour Me Vincent Gury, sous-entend qu'il y a "peut-être un sujet sur la santé du président Larcher".
En réaction à ces propos, ce dernier porte plainte devant le conseil de l'Ordre des médecins de Paris le 25 mars 2024. Il reproche également à El Hassan Lmahdi d'avoir violé le secret professionnel en évoquant dans la presse (Paris Match et BFM) la "détresse psychologique" dans laquelle se trouvait l'ancien sénateur Joël Guerriau, qu'il a reçu en consultation au lendemain des accusations d'agression sexuelle par soumission chimique sur la sénatrice Sandrine Josso. "Il aurait probablement commis l'irréparable dans le cas où il serait resté au Sénat", avait confié le généraliste, pour se défendre des accusations de "certificat de complaisance" lancées par Gérard Larcher**.
Si Joël Guerriau lui-même a volé au secours du praticien en attestant qu'il lui devait "la vie", "la jurisprudence est constante", a rappelé mardi dernier Me Rachel Piralian, avocate du CDOM de Paris, qui s'est associé à la plainte du Président du Sénat : "Il n'y a aucune excuse à la délivrance du secret médical, même si le patient lui-même parle de sa situation, ça ne délie pas le médecin, qui doit être garant de ce secret."
"Posture victimaire"
"Le Dr Lmahdi a trahi la confiance de tous ceux qui l'avaient placée en lui", a enfoncé Me Vincent Gury : "l'institution du Sénat", "ses patients" - pour qui il n'était pas "suffisamment disponible" du fait de cette "activité parallèle"- et le "public", en mettant "en doute la moralité des parlementaires de notre pays". "Muré dans une posture victimaire", le médecin s'est "engagé dans une spirale de mensonges et de contre-vérités" et s'est livré "à une croisade médiatique".
Plaidant à son tour, l'avocat du généraliste s'est d'abord attaché à nier l'existence d'une activité parallèle rémunérée. "Il n'a pas de rémunération, il n'a jamais eu de rémunération", a-t-il martelé. "Il est pas interdit dans ce pays d'être membre d'une SCI", a-t-il lancé. Devant ses pairs, le médecin mis en cause a bien reconnu avoir "signé" "une dizaine ou une quinzaine" de certificats d'aptitude, mais de façon bénévole, sur le temps de "la pause déjeuner", et "en double commande" avec un confrère, afin de se former à cette pratique, a-t-il soutenu. Durant les cinq ans qu'il a exercé au Sénat, il n'a été absent que "2 heures", a souligné son conseil, rappelant que le médecin ne comptait pas ses heures et que son "dévouement" durant la crise sanitaire avait été salué par Gérard Larcher lui-même.
"Pas de divulgations nominatives"
Quant aux violations du secret médical, hormis le cas de Joël Guerriau, "ce ne sont pas des divulgations nomitatives, ciblées, il y a aucune identification des personnes concernées", a-t-il relevé. Enfin, El Hassan Lmadhi "n'a jamais été évoqué l'état de santé de M. Larcher, il a simplement évoqué qu'il voyait régulièrement le président du Sénat", que ce soit dans l'enceinte du Palais du Luxembourg ou dans l'immeuble dans lequel se trouvent leurs logements de fonction respectifs. Si ce médecin a commis "une imprudence, un pas de côté" dans son "expression publique", a-t-il conclu, il n'a pas "trahi sa déontologie".
*Il n'exerce plus ces fonctions.
** Cette plainte a été rejetée par l'Ordre.
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