"Ceux qui s'énervent, ce sont les médecins citadins qui n'ont pas fait de garde depuis 20 ans" : dans la Marne, la réorganisation de la PDSA ne passe pas
Dans la Marne, un changement de zonage des secteurs de garde, destiné à mieux équilibrer la charge de travail entre médecins citadins et ruraux, a abouti à une nouvelle organisation présentée par le conseil départemental. Mais le courrier du CDOM a suscité des remous au sein de la profession car il remet en cause le volontariat pour la permanence des soins et impose une effection mobile.
"Il n’est plus question de volontariat depuis 2021*. L’article R 4127-77 du code de santé publique est explicite : "Il est du devoir du médecin de participer à la permanence des soins dans le cadre des lois et des règlements qui l’organisent"". C'est cette phrase signée par le Dr Sébastien Blateau, vice-président du Conseil départemental de l'Ordre des médecins de la Marne, responsable de la permanence des soins ambulatoires, qui a mis le feu aux poudres.
Recontextualisons. Dans un courrier daté du 30 janvier dernier, adressé aux médecins de la Marne, le vice-président du Cdom a pris la plume pour présenter la nouvelle organisation de la permanence des soins ambulatoires (PDSA), dans le département qui entrera en vigueur à compter du 1er avril.
"Nos confrères étaient de garde un jour sur quatre"
"Nous avons eu la nécessité de changer notre organisation parce que sur de nombreux secteurs, il n'y avait plus que très peu de médecins. Dans un secteur en particulier, on était descendu à quatre, ce qui fait que nos confrères étaient de garde un jour sur quatre", rembobine pour Egora la présidente du CDOM de la Marne, la Dre Véronique Salmon Ehr. "Quand on compare avec Reims où les médecins n'ont pas pris de garde depuis 20 ans, c'est la double punition, et plus personne ne veut s'installer dans les secteurs où ils ne sont que quatre", ajoute-t-elle. "Nous avons été obligé de mettre en œuvre une réorganisation parce que nos confrères étaient en burn out. Il a fallu trouver une solution", retrace la présidente. "Nous ne pouvons pas répondre à nos confrères isolés sur certains secteurs que la confraternité se limite aux mots et non aux actes sur le terrain", ajoute-t-elle.
"Le Conseil de l'Ordre et l'ARS se sont réunis depuis environ deux ans, et ont réfléchi à la situation. Ils ont décidé que plutôt qu'il y ait 18 secteurs, il n'y en aurait plus que cinq, avec dans chaque secteur, une maison médicale de garde (MMG)", complète le Dr Jean-Luc Fontenoy, conseiller national à l'Ordre des médecins en charge de PDSA.
Dans sa lettre le Dr Sébastien Bluteau précise que le département sera composé de quatre lignes de garde : deux points fixes de consultation qui seront la consultation de SOS Médecins et la consultation de la MMG, ainsi que deux médecins effecteurs mobiles, un médecin de SOS et un médecin du grand secteur de Reims. "Le médecin effecteur mobile prendra sa garde à partir du 1er avril 2026, par ordre alphabétique en partant de mon nom. Je prendrai ainsi la première garde d'effecteur mobile sur ce secteur", précise le vice-président du CDOM. Les effecteurs mobiles seront rémunérés "62,50 par heure de garde effective en sus des règlements des visites par les patients", ajoute le texte.
"Je refuse de faire mon métier en ayant peur"
Une nouveauté qui agace fortement les médecins rémois. "Faire de la PDSA, il n'y a pas de problème, mais en MMG, dans un lieu sécurisé. Je suis contre les gardes volantes", a commenté pour Egora la Dre Véronique Hiernard, médecin généraliste à Tinqueux, dans la communauté de communes du Grand Reims et membre des Généralistes-CSMF. "Je refuse de faire mon métier en ayant peur, et de 20h à minuit, chez des patients que l'on ne connait pas dans un secteur très large, ça peut vite tourner au vinaigre", dénonce la praticienne. Un sondage réalisé auprès de 55 praticiens de l'agglomération via leur messagerie Whatsapp a montré que seuls quatre d'entre eux étaient favorables à cette nouvelle organisation de la PDSA, versus 51 contre.
"Ceux qui s'énervent, ce sont les médecins citadins qui n'ont pas fait de garde depuis 20 ans, ils prennent ça comme une attaque en règle", estime le Dr Renaud Miller, membre de l'URPS et partie prenante des discussions sur la nouvelle organisation. "Moi je fais des visites toutes les semaines, ça n'est pas plus dangereux que ça. Il y a plus d'agressions en journée. Ça a d'ailleurs été mon cas", confie-t-il. Un constat partagé par la Dre Véronique Salmon Ehr. "Je n'ai pas reçu de déclaration d'incident avec SOS alors que j'ai des remontées tous les mois d'agressions en journée dans les cabinets", abonde la présidente du Cdom. "En disant que c'est dangereux, ils oublient que d'autres médecins le font tous les jours. Sur les secteurs où ils sont peu nombreux, lorsqu'un confrère part en vacances, les autres doivent faire des visites tous les deux jours, c'est l'enfer", s'agace le Dr Miller. "Si c'était si dangereux que ça, il fallait peut-être s'inquiéter avant pour leurs confrères et consœurs qui font ça toutes les semaines".
"Il n’est pas question d’envoyer des femmes seules grimper dans les tours de quartiers, dits sensibles"
En pratique, les gardes volantes ne concerneront que très peu de patients. "Quand une personne appellera la régulation pour un problème médical, la priorité sera donnée à : “déplacez-vous à la maison médicale de garde” pour 90 % des cas. S'il s'agit d'une urgence, on enverra une ambulance. Les effecteurs ne feront que les visites incompressibles. Je pense par exemple aux EHPAD ou aux personnes qui souhaitent mourir à domicile… Il n’est pas question d’envoyer des femmes seules grimper dans les tours de quartiers, dits sensibles, juste parce que quelqu’un a demandé une visite", précise Véronique Salmon Ehr.
Au-delà du risque pour leur sécurité, les médecins du département s'insurgent contre la forme prise par le courrier du Dr Blateau et sa remise en cause du volontariat de la permanence des soins. "La PDSA se fait sur la base du volontariat depuis 2002**, contrairement à ce qu'a écrit le Conseil de l'Ordre, cela ne doit pas être remis en question", pointe Véronique Hiernard. "La PDSA est un devoir des médecins de manière collective, le volontariat c'est une modalité première de l'organisation de la permanence des soins", confirme Jean-Luc Fontenoy qui reconnaît une "phrase pas très judicieuse", de Sébastien Blateau.
"La PDSA mobile fait partie intégrante de la permanence des soins"
"Si on n'oblige pas tout le monde à le faire, ça veut dire que les ARS vont réquisitionner. Sébastien Blateau a peut-être été maladroit dans la formulation, mais son raisonnement était qu'il vaut mieux qu'on s'organise entre nous, quitte à se faire remplacer sur une garde, plutôt que d'attendre que l'ARS aille réquisitionner. Et on sait comment ça se passe quand l'ARS réquisitionne, elle cible en priorité les non-volontaires et ceux qui ont bénéficié des aides de l'ARS, comme les jeunes installés par exemple", souligne Renaud Miller. "La PDSA mobile fait partie intégrante de la permanence des soins. Un médecin peut être réquisitionné pour cela, c'est à l'appréciation du Conseil départemental", précise le Dr Fontenoy.
Si Véronique Salmon Ehr reconnaît "la maladresse" du courrier de Sébastien Blateau, elle s'insurge contre "les attaques injustes", dont il a fait l'objet. "Il a été attaqué de toutes parts, à tel point qu'il souhaite me présenter sa démission, que je refuse. J'espère qu'il va changer d'avis", se désole la présidente qui lui apporte "tout son soutien". Contacté par Egora, le Dr Blateau n'a pas souhaité réagir.
La présidente du CDOM rappelle que "les conseillers départementaux en charge de la PDSA ont participé à plusieurs heures de réunion avec les partenaires locaux afin de trouver une solution adaptée, et équitable", elle ajoute qu'"aucune proposition de modification n’est figée et nous sommes ouverts et à l’entière disposition de tous nos confrères et consœurs pour échanger sur ce sujet important pour la population".
Une réunion est prévue le 3 mars prochain. "L'avis de la base n'a pas été pris en considération. Aujourd'hui l'organisation n'est pas égalitaire, nous sommes conscients qu'il faut trouver une solution", conclut Véronique Hiernard.
*Une coquille s'est glissé dans le courrier, il s'agit de 2002
**La réforme dite "Mattei" de 2002 a mis fin au système de gardes obligatoires reposant sur la responsabilité déontologique individuelle des médecins, pour lui substituer une obligation collective reposant sur le volontariat individuel des praticiens.
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