burn out

"Les soignants n'ont pas le droit d'être faibles" : le projet Osmose au chevet des étudiants en médecine

Plus d’un quart des étudiants en médecine connaissent un épisode dépressif, révélait une étude publiée en 2024. Face à la dégradation de la santé mentale des carabins, divers dispositifs sont développés pour sensibiliser et former les futurs soignants mais aussi leurs encadrants. L’université d’Orléans a ainsi lancé Osmose, un projet de recherche inédit, en suivant une cohorte d’étudiants en Pass et LAS sur des dizaines d’années. 

09/03/2026 Par Malika Butzbach
burn out

Pour Mélanie Debarreix, la prise de conscience des enjeux de la santé mentale des étudiants en médecine ne date pas d’hier. Mais, devenue présidente de l’Intersyndicale nationale des internes (Isni)*, elle ne s’attendait pas à un tel phénomène. "En trois mois de présidence, j’ai été confrontée à quatre suicides d’internes. Et personne ne fait rien", se désole la future radiologue. Les chiffres révélés en 2024 dans une étude publiée par l’Anemf, l’Isni et l’Isnar-IMG** sont sans appel : plus de la moitié des étudiants en médecine (53 %) présentent des symptômes anxieux et 21 % ont des idées suicidaires. Et durant leurs études, 27 % connaissent un épisode dépressif. 

L’internat et l’externat semblent des périodes importantes dans cette dégradation de l’état mental des futurs médecins : 66 % connaissent un épisode de burn out, précise cette même étude. Des résultats qui correspondent à une première enquête sur cette même thématique, publiée en 2021. "On constate même une forme d’aggravation de ces phénomènes", souligne François Cognard, vice-président en charge de la qualité de vie étudiante à l’Anemf. "Le taux d’étudiants ayant connu des épisodes dépressifs caractérisés a augmenté entre 2021 et 2024, soit de 25 à 27%. Idem pour la proportion d’étudiants ayant des idées suicidaires : de 19 à 21%." En revanche, une petite baisse des étudiants ayant subi des humiliations est notée : de 23 à 14% en 2024. Peut-être en raison de "l’évolution de la société, qui dénonce davantage ces pratiques", avance François Cognard.

Toutefois, comme toutes les études épidémiologiques, ces études menées par les associations et syndicats d’étudiants présentent des limites méthodologiques, souligne le Dr Ariel Frajerman, psychiatre au GHU Paris psychiatrie & neurosciences. Le chercheur associé à l’Institut de psychiatrie et neurosciences de Paris, Inserm et à l’Université Paris Cité a participé à celles de 2021 et 2024. "Ces limites s’illustrent d’abord par le faible taux de réponses (8312 réponses pour 2024), soit un taux de réponse de 9 % contre 15 % en 2021. Ensuite, parce qu’il s’agit d’études transversales, dressant un tableau à un instant figé, sans qu’il soit possible d’identifier précisément les facteurs de risque de cette dégradation de la santé mentale mais uniquement des facteurs associés."

"Il y a cette idée que les études de médecine doivent nous apprendre à gérer notre stress"

C’est ce que se propose d’établir le projet Osmose (Orléans, santé mentale, médecine, observation et suivi chez les étudiants), menée par l’équipe B-Cline du Laboratoire interdisciplinaire pour l’innovation et la recherche en santé d’Orléans (LI²RSO). "À Orléans, la faculté de médecine est nouvellement créée, avec l’ouverture d’un Pass et d’un premier cycle en 2022. Ce qui est une première depuis plus de cinquante ans", souligne Jasmina Mallet, professeure des universités et praticienne hospitalière en psychiatrie au CHU d’Orléans et à l’EPSM du Loiret mais aussi coordinatrice de l’étude et codirectrice de l’équipe de recherche B-Cline. "Il s’agit de suivre sur le long cours les étudiants en médecine, à partir des cohortes de Pass et de LAS. Ce qui permettra de comparer la santé mentale de ceux qui poursuivent dans les filières MMOPK et ceux qui partent dans d’autres cursus." 

Ainsi, chaque année, durant 22 ans, plus de 12 000 étudiants vont répondre à un questionnaire disponible sur la plateforme en ligne gérée par Callyope, la start-up partenaire de l’étude. Pour chaque étudiant inclus, la durée de suivi peut aller jusqu’à douze ans. Et c’est Ariel Frajerman qui a travaillé, avec d’autres, sur la conception scientifique du protocole. 

Il faut dire que, si l’enjeu de la santé mentale concerne tous les étudiants, "il existe des particularités pour les étudiants en médecine", soulignent Ariel Frajerman et Jasmina Mallet. Ce qui s’explique notamment "par le double statut de ces étudiants, qui sont aussi soignants", pointe François Cognard. À l’hôpital, les situations difficiles - comme le fait de côtoyer la mort ou de devoir annoncer une maladie grave - peuvent bouleverser des jeunes qui n’y sont pas formés. D’autant que la charge de travail est très souvent importante, appuie Mélanie Debarreix : "Une enquête de 2020 de l’Isni montre que les internes en médecine travaillent en moyenne plus de 58 heures par semaine. Parmi les répondants, 40 % travaillaient plus de 60 heures par semaine et 10 % dépassaient les 79 heures hebdomadaires."

Pour Ariel Frajerman, "il se passe quelque chose avec l’arrivée à l’hôpital". Car les étudiants sont confrontés à un système parfois maltraitant malgré lui, à force de fermer des lits et de diminuer les effectifs. "Cela se voit jusque dans l’encadrement des étudiants : en 30 ans, les effectifs d’étudiants en médecine ont été multipliés par trois, mais sur la même période, le nombre de PU-PH a diminué de 3 %." De fait, on se retrouve avec plusieurs internes et externes pour un seul encadrant. Ce manque de supervision peut troubler et angoisser les futurs soignants. "Lorsque l’on fait sa première garde de nuit seul, sans supervision, c’est forcément stressant, du coup c’est normal d’être stressé souvent", illustre Mélanie Debarreix. 

D’autant que dans ce milieu ultracompétitif les problématiques de santé mentale peuvent représenter un vrai tabou. "Il y a cette idée que les études de médecine doivent nous apprendre à gérer notre stress et que du coup, c’est normal d’être stressé souvent, observe François Cognard. Et si l’on n’est pas bien, ça peut être pris comme une marque de faiblesse. Les soignants n’ont pas le droit d’être faibles." Dans un environnement où le calme et la stabilité sont valorisés, "un étudiant qui va parler de ses difficultés ou mettre en cause tel ou tel management risque de voir sa carrière impactée", ajoute Mélanie Debarreix.

Cependant, on assiste à une forme de libération de la parole et à une prise de conscience des institutions. Les premières études sur ce sujet ont permis de le quantifier de manière plus précise, mais aussi de le mettre en lumière médiatiquement et politiquement. Aussi, la déclaration de la santé mentale comme Grande Cause nationale 2023 et 2024 a pu apporter une forme de libération de la parole auprès des étudiants. Enfin, ajoute Jasmina Mallet, "la féminisation des instances de médecine - et je pense notamment à l’élection de la Pre Isabelle Laffont comme première présidente à la tête de la Conférence des doyens et doyennes des facultés de médecine - a permis d’accentuer le discours politique sur ce sujet". Depuis 2023, la Conférence des doyens organise d’ailleurs chaque année un colloque consacré aux violences sexistes et sexuelles et aux risques psychosociaux dans les études médicales. 

"Nous sommes en train de voir comment il serait possible d’entrer en contact avec un étudiant en souffrance psychologique"

Après la prise de conscience est venu le moment d’agir. Ce que revendique aussi le projet Osmose, qui vise également à informer les étudiants des dispositifs d’aide et de soutien auxquels ils peuvent faire appel. "Il y a une dimension interventionniste assumée sur laquelle nous travaillons, car cela pose la question de l’anonymat, explique Jasmina Mallet. Nous sommes en train de voir comment il serait possible d’entrer en contact avec un étudiant en souffrance psychologique. Mais il est essentiel pour cela que celui-ci ait donné son consentement." Des évolutions qui sont donc à mener après accord du comité de protection des personnes, ce qu’implique chaque recherche incluant la personne humaine.

D’autres universités ont mis en place des dispositifs à destination des étudiants en médecine, comme le montrent plusieurs interventions lors du colloque de la Conférence des doyens et doyennes de médecine, le 7 octobre dernier, à Sorbonne Université. À Brest, au sein de l’Université de Bretagne occidentale, la Cellule d’accompagnement à la réussite des étudiants (Care) propose un accompagnement progressif du DFGSM2 au DFASM3 en entretien individuel et confidentiel mené par un psychologue du travail. "La clé de ce dispositif, c’est la confidentialité et la confiance, puisque l’entité est indépendante", insiste la Pre Béatrice Cochener, PU-PH au CHRU de Brest. "Dans un premier temps, l’étudiant remplit un questionnaire afin d’orienter l’entretien. Mais cet entretien peut aussi être libre. Enfin, et si c’est nécessaire, les étudiants sont ensuite orientés vers le service de santé étudiante de l’université." Des dispositifs qui, comme souvent, nécessitent des moyens à la hauteur. "Et c’est souvent par l’argent que le bât blesse", souligne Jasmina Mallet. La problématique de la santé mentale est telle que les universités de médecine peuvent difficilement y répondre avec leurs budgets actuels."

En plus de ces dispositifs locaux, la Coordination nationale d’accompagnement des étudiants et étudiantes en santé (Cnaés) a été créée en 2021. Cette plateforme d’écoute, d’accompagnement et de signalement permet aux étudiants d’entrer en contact avec des psychologues et travailleurs sociaux dédiés afin d’être accompagnés ou guidés vers d’autres dispositifs répondant au mieux à leurs besoins. Mais celle-ci a connu des difficultés administratives en 2023, et la plateforme a été attribuée à l’association En avant toute(s). "En deux ans, nous comptons 5864 sollicitations, et 70 % des appels viennent d’étudiants", souligne Louise Delavier, directrice des programmes de l’association En avant toute(s). Une majorité de ces appels concernent des situations de souffrance psychologique, mais la plupart proviennent d’étudiants en filière paramédicale. "Nous comptons peu de sollicitations d’internes. Mais lorsqu’il y en a, il s’agit de faits très graves. Il y a donc un vrai besoin", analyse-t-elle.

"Quand deux internes ont frôlé le burn out, l’une d’elles pensait même tout arrêter pour ouvrir un camion à pizza..."

Mais du côté des étudiants, il y a un manque d’information et de connaissance des dispositifs existants, pointe Mélanie Debarreix : "Même pour les dispositifs propres à l’université, les internes qui sont majoritairement à l’hôpital y ont difficilement accès." La présidente de l’Isni insiste sur une proposition : la création d’un statut spécifique pour les internes, actuellement captifs d’un statut hybride entre étudiant et médecin. "Dans ce cadre, il faut également renforcer la médecine du travail dans les hôpitaux. Il y a un vrai manque, et ce sont les soignants, et notamment les internes, qui en payent le prix." Et ce prix semble important pour le système hospitalier, puisque ce sont autant de jeunes qui risquent d’abandonner leur cursus, et par conséquent autant de professionnels de santé en moins.

Autre solution développée par les établissements : intégrer ces enjeux dans la formation. À l’université de Rennes, par exemple, un département spécifique dédié à la santé mentale a vu le jour en juin 2025. Outre un axe de prévention et d’action, ce département vise également à former les étudiants sur ces enjeux, mais aussi les enseignants et les encadrants. "Dès la rentrée 2025, deux sessions de sensibilisation de deux heures seront proposées aux enseignants hospitalo-universitaires titulaires, explique la Pre Florence Le Jeune, sa doyenne. Et ce afin de former la moitié des professeurs des universités." Idem à Toulouse, où Xavier de Boissezon a créé en 2023 un module de formation sur le management et la qualité de vie au travail. "Quand deux internes ont frôlé le burn out, l’une d’elles pensait même tout arrêter pour ouvrir un camion à pizza..., se souvient celui qui préside le Collège français des enseignants de médecine physique et de réadaptation. Je me suis dit que j’avais raté quelque chose en tant que professeur."

 

*Elle a démissionné le 23 février dernier.

** Anemf : Association nationale des étudiants en médecine de France ; Isni : Intersyndicale nationale des internes ; Isnar-IMG : Intersyndicale nationale autonome représentative des internes de médecine générale.

Si vous étiez maire, que feriez-vous pour la santé ?

A l'approche des élections municipales, Egora lance une grande consultation auprès de ses lecteurs. Accès aux soins, conditions d'exercice, prévention, étudiants... Sélectionnez une thématique et déposez vos propositions !

81 votes 26 participants 32 propositions

Si vous étiez maire, que feriez-vous pour la santé ?

A l'approche des élections municipales, Egora lance une grande consultation auprès de ses lecteurs. Accès aux soins, conditions d'exercice, prévention, étudiants... Sélectionnez une thématique et déposez vos propositions !

81 votes 26 participants 32 propositions
Vignette
Vignette

La sélection de la rédaction

Décryptage Déontologie
Dépassements d’honoraires des médecins : "le tact et la mesure" à l’épreuve des abus
05/02/2026
29
Insolite
Pas d'adresse ni de téléphone... A Angers, ce cabinet qui accueille les patients sans médecin traitant est un...
22/01/2026
7
Concours pluripro
Maisons de santé
Arrêt brutal d'une expérimentation finançant 26 maisons et centres de santé qui luttent contre les inégalités...
04/02/2026
2
Enquête
"Ne plus en faire, c'est un deuil" : pourquoi les médecins renoncent aux visites à domicile
14/01/2026
30
Histoire
"Mort sur table" : retour sur l'affaire des "médecins de Poitiers", qui a divisé le monde hospitalier
15/12/2025
7
La Revue du Praticien
Diabétologie
HbA1c : attention aux pièges !
06/12/2024
2