"D'un seul coup, tout s'arrête" : la formation des internes mise en péril par l'éviction brutale des labos

11/10/2019 Par Aveline Marques
Depuis le mois de juillet, les industriels ont interdiction d'offrir des avantages en nature aux étudiants en santé. Fini les petits-dej', le défraiement des congrès… et les formations. Un amendement passé relativement inaperçu, mais dont les conséquences sont "désastreuses" pour de nombreux internes.

  "On est passé de tout noir à tout blanc !", résume Antoine Reydellet, président de l'Intersyndicale des internes (Isni). Tout a basculé avec l'adoption d'un amendement à la loi de santé de juillet dernier visant à interdire "l'offre de tout avantage" par les industriels aux étudiants en santé, afin de "mettre un terme à des pratiques d'influence qui perdurent dans les lieux de formation". En ratifiant une ordonnance de 2017 jusqu'ici restée dans les cartons, l'amendement durcit à l'extrême le dispositif en vigueur : il lève l'exception dont bénéficiaient jusqu'alors les carabins et leurs associations, en supprimant la possibilité pour les labos et fabricants de prendre en charge les frais d'"hospitalité" (transport, hébergement, repas…) liés aux congrès, formations et autres présentations de produits. "Les conséquences de cet amendement sont dès à présent désastreuses", alerte le Conseil national des jeunes chirurgiens (CNJC), signant le 4 octobre un communiqué commun avec plusieurs organisations d'internes de spécialité, soutenues par les sociétés savantes. "On ne compte plus les congrès et séminaires annulés pour l'ensemble des spécialités chirurgicales dans toute la France." "Nous avons d'ores et déjà des dizaines de formations annulées, témoigne sur Facebook Lucas Gauer, président du syndicat des internes de Strasbourg. Des journées organisées par des PU et dont la location des salles ou la restauration est financée par l'industriel. Des DU essentiels dont l'inscription pouvait être financée (1000€ /DU d'echo en anesth par exemple) qui se retrouvent à charge des internes." "D'un seul coup, tout s'arrête. Les labos et fabricants ont freiné des quatre fers, explique Antoine Reydellet. Avec le procès Mediator, personne ne veut prendre de risques. Et les grands perdants, ce sont les internes. C'est dramatique."   "Nous serons obligés d'apprendre à poser des prothèses sur vos grands-mères" Car aucun dispositif compensatoire n'a été prévu. Les hôpitaux comme les universités n'ont pas les moyens de prendre le relai du secteur privé, et le Gouvernement ne semble pas prêt à mettre la main au porte-monnaie. "Ils ne se sont pas rendu compte de la portée de cet amendement. Ça montre un certain amateurisme, fustige le président de l'Isni. Ce n'est pas faute de les avoir alertés au moment de l'examen du texte en commission mixte paritaire." D'après l'Isni, en train de mesurer l'impact pour chaque spécialité, ce sont près de 2 milliards d'euros... de formations qu'il faut désormais financer avec de l'argent public. Notamment les formations pratiques liées à l'utilisation de dispositifs médicaux : "formation à l'endoscopie pour les internes en hépato-gastro, formation aux nouveaux dispositifs de contrôle du diabète pour les endocrinos…", énumère Antoine Reydellet. "La formation procédurale des internes de chirurgie impose l'utilisation de dispositif médical implantable dans parfois plus de 50% des actions de simulation, sans parler des assistances techniques", souligne de son côté le CNJC. Ce qu'il est pour l'heure impossible de réaliser sans le "soutien logistique" de l'industrie… à moins de compromettre le principe éthique "jamais la 1ère fois sur le patient". "Nous serons obligés d’apprendre à poser des prothèses de hanche ou de genou sur vos grand-mères !", alerte un interne sur Facebook. Seule la médecine générale, la santé publique et la médecine du travail semblent relativement épargnées, car aidées financièrement par des associations ou collectivités. Mais avec un salaire brut mensuel de 1384 euros en première année, les internes, quelle que soit leur spécialité, auront bien du mal à payer de leur poche la participation à des congrès scientifiques. "Avec le transport et l'hébergement, ça peut vite monter à 400-500 euros, calcule Antoine Reydellet. La formation des internes va vraiment en pâtir. On n'avait pas besoin de ça."

Les internes redoutent de ne plus pouvoir remplacer

Du côté de l'Isnar-IMG, on salue l'"avancée symbolique forte" de cet amendement… tout en déplorant "le manque de concertation" en amont ainsi que l'absence de mesure compensatoire, qui "met en difficulté les internes". "L'indépendance a un coût", reconnaît Marianne Cinot, porte-parole du syndicat. Mais pour l'Isnar, c'est à l'Université d'assumer celui de la formation. "Nous voulons une formation basée sur les données acquises de la science, pas sur les techniques de marketing des industriels", insiste l'interne de 2ème année, tout en se défendant de... faire de "l'anti-labo". "On travaille avec eux, on a besoin d'eux pour la recherche. Mais il ne faut pas mélanger formation et marketing", martèle Marianne Cinot. Y compris quand la formation est dispensée par des PU-PH, "leaders d'opinion" dont se sert l'industrie pour mieux faire passer ses messages.   Une influence des repas sponsorisés sur les prescriptions ? C'est le sens de la campagne "No free lunch", menée par l'Isnar tout au long du mois de septembre, incitant les étudiants à refuser le moindre croissant gratuit. Insistant sur la "vulnérabilité" du prescripteur face à l'hospitalité, le syndicat met en avant une étude américaine, parue dans Jama en 2016, montrant que la participation des médecins à des repas sponsorisés était associée à une augmentation du taux de prescription du médicament promu. "Les internes ont plus de discernement que ça ! s'agace Antoine Reydellet. Ce n'est pas parce qu'un interne va manger un pain au chocolat offert par Servier qu'il va prescrire du Mediator. C'est insulter l'esprit de réflexion de penser qu'ils puissent être corrompus par des repas." Pour le président de l'Isni, maintenir une nécessaire "séparation" entre formation publique et secteur privé ne veut pas dire couper tout lien. "Si le dispositif ou la molécule est reconnu comme étant le meilleur par plusieurs études, il nous parait cohérent que le fabricant ou le labo puisse nous y former", souligne l'interne. L'Isni et le Conseil national des jeunes chirurgiens réclament l'ouverture urgente de discussions sur le sujet et misent sur le PLFSS 2020 pour rattraper le coup.

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Michel Lemariey-Barraud

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