Complexe de Dieu, syndrome du pompier pyromane... Quand les soignants deviennent des "tueurs en série"
La condamnation à la perpétuité de l'anesthésiste Frédéric Péchier a levé un tabou : celui des soignants serial killers. Mais comment imaginer un soignant volontairement meurtrier ? Qui sont ces "anges de la mort" et quels sont leurs mobiles ? La littérature scientifique s'est penchée sur ces profils.
Le Dr Frédéric Péchier est un anesthésiste "tueur en série" transformant sa clinique "en terrain de jeu". Il a utilisé "ses compétences médicales" pour commettre "30 faits d’empoisonnements ayant entraîné la mort tragique de 12 victimes, et provoqué des séquelles irréversibles pour les 18 autres". Telles sont les motivations publiées par la cour du tribunal de Besançon après la condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité de l'ancien anesthésiste.
Le médecin bisontin, qui n’a rien avoué durant tout son procès, a immédiatement fait appel de cette décision de justice. "Des crimes qu’on n’a jamais vus en France", selon le Dr Zagury, psychiatre qui a expertisé l’anesthésiste.
Si le verdict était confirmé en deuxième instance, Frédéric Péchier serait alors considéré comme le 3e tueur en série le plus meurtrier de France. Dans ce panthéon macabre, il prendrait place juste après un autre de ses confrères : le Dr Marcel Petiot qui avait sévi durant l'occupation allemande.
Médecin serial killer
"La médecine a apporté plus de serial killers que toutes les autres professions réunies, avec les infirmiers en proche second", écrit ainsi le British Medical Journal(1). Plusieurs exemples vont dans ce sens. Ainsi le Dr Harold Shipman, médecin anglais, condamné pour le meurtre de 250 de ses patients, "est le serial killer le plus prolifique du Royaume-Uni, et probablement du monde", selon le Journal of Forensic Sciences(2). Ce médecin généraliste tuait ses patients avec une injection d’opiacés lors de ses visites à domicile.
En Allemagne, le plus meurtrier des tueurs en série est un infirmier, Niels Högel, condamné en 2025 pour 85 meurtres. En Suisse aussi, c’est un infirmier, Roger Andermatt, avec 22 victimes. Aux Etats-Unis, parmi d’autres tueurs en série plus connus comme Ted Bundy, on retrouve le Dr Michael Swango, suspecté d’avoir tué plus de 60 patients et Charles Cullen, un infirmier. Ce dernier est soupçonné d’avoir tué plus de 400 patients et son parcours macabre a inspiré un film sur Netflix, Meurtres sans ordonnance.
86% d'infirmiers et 12% de médecins
Dans une étude complète, le Journal of Forensic Sciences compile les cas de soignants retrouvés dans les articles de presse et les jugements de 1970 à 2006(2). Ecartant les euthanasies, il retrouve 54 tueurs condamnés pour 317 meurtres, mais suspectés d’en avoir commis 2113.
Plusieurs éléments expliquent le nombre impressionnant de victimes : l’accès facile à des moyens létaux, la vulnérabilité des victimes et le fait qu’à l’hôpital, de nombreux homicides soient passés inaperçus.
Parmi les soignants tueurs, 40% étaient Américains et pour 50%, des femmes. Ce qui tranche avec les autres tueurs en série, mais est typique des meurtres par empoisonnement où la force physique n’est pas nécessaire. Les infirmiers représentaient 86% des meurtriers et 12% étaient des médecins.
"Les patients gravement malades, très âgés, très jeunes ou vulnérables étaient les plus susceptibles d’être victimes de meurtres en série", explique les auteurs de l’étude. Ainsi, en France, Ludivine Chambet, aide-soignante en Ehpad, a été condamnée en 2013 à 25 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de 10 résidents de l'établissement où elle travaillait.
L’injection est la technique la plus utilisés, suivie de la suffocation ou de l’empoisonnement : opiacés, potassium ou insuline étaient les molécules privilégiées par des tueurs en blouse blanche.
Parmi ces homicides, 70% avaient lieu à l’hôpital. Les services les plus touchés étaient la réanimation, les services de chirurgie et de médecine.
L'affaire Péchier synthétise tout cela : un empoisonnement au potassium et à la lidocaïne en injection, durant dix ans et des dizaines de patients sous anesthésie générale. Comme le petit Tedy, 4 ans, victime d’un empoisonnement qui a provoqué un arrêt cardiaque. Il a nécessité cinq stimulations cardiaques avant que son cœur ne reparte.
Mais qu’est-ce qui peut bien pousser un soignant à commettre des actes aussi monstrueux ?
Le complexe de Dieu
"J’avais le pouvoir de contrôler la vie des autres, de décider s’ils vivaient ou s’ils mourraient", a ainsi expliqué Donald Harvey à son procès. L’infirmier américain a été accusé d’avoir tué 87 de ses patients. "Après avoir échappé à la justice [pour] les 15 premières personnes, j’ai cru que c’était mon droit. Je me suis auto-proclamé juge, procureur et jury."
Se prendre pour Dieu, décider de la vie et la mort de patients vulnérables. C'est ce qu’ont exprimé certains de ces soignants tueurs en série, comme Roger Andermatt qui affirmait lui aussi avoir voulu "jouer à Dieu".
Pompier pyromane : le syndrome de Münchhausen par procuration
"Briller auprès de ses collègues" et "faire rapidement du groupe", telles sont les motivations des crimes de Niels Högel selon le parquet allemand. Surnommé "le Rambo de la réanimation", l’infirmier se sentait apaisé lorsqu’il avait réussi à réanimer des patients qu’il avait lui-même empoisonnés. "Pour lui c’était comme une drogue", constataient les psychiatres qui relevaient aussi un sévère trouble narcissique et un besoin maladif de se mettre en valeur.
"Ce bénéfice secondaire, ou cette excitation, a été qualifiée de version professionnelle du syndrome de Münchhausen par procuration, un trouble psychiatrique dans lequel le soignant principal provoque une crise de santé chez son enfant afin d'obtenir des soins médicaux", selon les auteurs du Journal of Forensic Sciences(2).
C’est ce que l’on retrouve aussi chez Richard Angelo, infirmier américain en soins intensifs, qui reprenait à son compte la comparaison du pompier pyromane. "Je voulais créer une situation dans laquelle je provoquerais une détresse respiratoire chez le patient, ou un autre problème, et que, grâce à mon intervention, on pense que je savais ce que je faisais. Je n'avais pas du tout confiance en moi. Je me sentais terriblement inadapté et insuffisant."
Celui qui était appelé "l'ange de la mort" a été condamné à la prison à perpétuité pour les meurtres de 25 patients. "J'avais l'impression d'avoir mal travaillé en général. J'ai pensé qu'il fallait que je prouve à l'équipe et à moi-même que j'étais un bon infirmier. L'équipe posait des questions et m’utilisait comme personne ressource."
Sadisme et conflits entre collègues
"D’autres soignants éprouvaient simplement une satisfaction sadique à tuer certains patients", avancent aussi les auteurs de l’article(2). Ainsi, l’infirmier Orville Lynn Majors tuait les patients exigeants, geignards ou ceux qui étaient une charge trop lourde de travail pour l’équipe. Enfin, dans d’autres cas, le mobile était plus bassement lucratif.
L’affaire Péchier est atypique en ce sens où, s’il pouvait relever du pompier pyromane, il semble aussi que ce sont les conflits entre collègues qui aient entraîné ces meurtres. Les patients étaient réduits à des outils de vengeance. "Frédéric Péchier a ainsi utilisé ses connaissances médicales et anesthésiques à la fois pour régler des différends professionnels avec ses confrères et répondre à des tensions internes de son mal-être", conclut la Cour. Les empoisonnements lui permettaient "d’obtenir la reconnaissance professionnelle qu’il attendait de son père [anesthésiste lui-même, NDLR], bénéficiant à ce titre d’une certaine aura au sein du bloc opératoire."
Au-delà de l'horreur de ces crimes, c’est toute la confiance envers le corps soignant que viennent éroder ces tueurs en série. L’utilisation des statistiques médicales, entraînant une enquête lors des trop nombreuses morts suspectes ou brutales en milieu hospitalier ou en ambulatoire, est la piste envisagée par les auteurs du Journal of Forensic Sciences pour prévenir de futurs crimes en série.
[1] Kinnell HG. Serial homicide by doctors: Shipman in perspective. BMJ. 2000 Dec 23-30;321(7276):1594-7. doi: 10.1136/bmj.321.7276.1594. PMID: 11124192; PMCID: PMC1119267.
[2] Yorker BC, Kizer KW, Lampe P, Forrest AR, Lannan JM, Russell DA. Serial murder by healthcare professionals. J Forensic Sci. 2006 Nov;51(6):1362-71. doi: 10.1111/j.1556-4029.2006.00273.x. PMID: 17199622.
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