Grève des médecins libéraux : "Ce mouvement est complètement décalé, ça ne peut pas marcher", dénonce France assos santé
Que pensent les patients de la grève des médecins libéraux entamée le 5 janvier et qui doit prendre fin le 15 de ce même mois ? Egora a interrogé Gérard Raymond, président de France assos santé. Si le représentant des usagers juge le mouvement "décalé" et "assez violent", il estime que les médecins doivent être mieux reconnus dans leur mission principale de santé publique. Il appelle à une vraie réflexion structurelle et collective sur le système de santé via une loi de programmation.
Egora : Vous avez dit dans la presse, au sujet des médecins, "ce n'est pas en faisant grève parce qu'on leur impose certaines petites contraintes qu'on va y arriver". Quel est l'avis des patients sur ce mouvement social des praticiens ? Ces derniers veulent pourtant les inclure dans leur combat pour la santé et l'accès aux soins...
Gérard Raymond : La communication est la main sur le cœur, bien entendu. Je viens d'une population rurale au fond de la France et quand on leur dit que le médecin n'est pas là, et bien c'est pire que le bon Dieu. Si on n'a pas de médecin, c'est un drame, on va mourir…
Ce mouvement est complètement décalé, ça ne peut pas marcher. Ça n'est pas cette action, assez violente quand même, qui va régler le problème, bien au contraire. Je trouve que se mettre en grève - parce que l'on ne demande pas grand-chose aux médecins libéraux - ce n'est pas la meilleure des réponses. Demander aux professionnels de santé de s'engager à faire fonctionner les systèmes informatiques au mieux et dire quand ça ne fonctionne pas, ou encore regarder si le remboursement de quelques analyses biologiques ne peut pas être revu un peu à la baisse, ce n'est pas grand-chose... Il faut être un peu raisonnable.
Il va falloir quand même réfléchir à ce que sera notre système de santé qui doit être fondé sur la solidarité, la répartition, mais aussi la reconnaissance que l'on porte aux professionnels de santé. Le système tel qu'il est ne fonctionne pas. Il ne satisfait personne ni les médecins, ni les patients, ni les financeurs, ni les institutions. Avant d'accuser qui que ce soit, il serait peut-être grand temps aujourd'hui de se poser pour regarder ces dysfonctionnements et voir l'évolution de notre société. Il faut se concentrer sur les besoins populationnels et sur les territoires en matière de santé, d'innovations numériques… qui vont permettre de nouvelles organisations.
Comme les médecins, et ça fait longtemps que nous le disons, c'est une refondation systémique de notre système de santé et de son organisation qu'il nous faut apporter. Je comprends très bien que le médecin aujourd'hui ne peut plus avoir le même métier qu'il avait hier. Il faut qu'il coordonne une équipe avec lui. Nous parlons d'équipe traitante sur un territoire avec un projet médical qui s'adapte aux besoins de la population, au suivi des personnes atteintes de pathologies chroniques. C'est un travail d'équipe. On sait très bien qu'aujourd'hui un médecin ne peut pas répondre aux besoins de toute la population, donc il va falloir trouver des solutions.
Avez-vous des solutions ?
Non, on n'a pas de solution. C'est trop facile de dire : "Il n'y a qu'à [faire cela], il faut qu'on [fasse ceci]"... Mais cette transformation structurelle et culturelle doit s'accompagner d'un projet de refondation de notre système de santé à cinq ans, dix ans, avec un modèle économique totalement différent. Il faut qu'on se mette autour de la table, que ce soit dans des négociations conventionnelles ou ailleurs, pour avancer un peu plus rapidement. On s'accroche à des obstacles ou des freins qui ne correspondent plus aux besoins, donc essayons d'avancer d'une façon collective.
La rémunération à l'acte n'est certainement pas l'alpha et l'oméga
Hier, j'écoutais Jean-Paul Hamon* qui portait un t-shirt "les médecins sont en RTT". Je trouve que c'est très pertinent cette idée-là. Aujourd'hui, je trouve que les médecins ont le droit de réclamer eux aussi un mode de vie qui répond à leurs aspirations. On le sait tous, si on veut remplacer un médecin à l'ancienne par un médecin moderne, il en faudra deux. Sinon, on ne répondra plus aux besoins. Mais le contexte est totalement différent. Si vous voulez prendre vos RTT, il faut qu'on organise d'une façon complétement différente la réponse des besoins populationnels. Et la seule réponse sur laquelle il nous semble pertinent de réfléchir, c'est la coordination des acteurs et le partage des compétences. Il faut un projet médical avec des infirmiers, pharmaciens, biologistes, kinés... sur un territoire, où on crée une dynamique d'offre de soins en réponse aux besoins.
Ce genre de concept oblige, à certainement, s'écarter du 100% paiement à l'acte. La rémunération à l'acte n'est certainement pas l'alpha et l'oméga. Mais ça ne veut pas dire qu'il faut que les médecins gagnent moins. Je n'ai jamais dit ça, et je considère que compte tenu de leurs compétences, de leur expertise et surtout de leur engagement à soigner et à sauver des vies, leur salaire doit être ce qu'il est. Mais pour nous, il faut que ce gain-là soit quand même beaucoup plus efficient par rapport à la population.
Vous avez récemment dit qu'au regard des capacités du système de santé et du déséquilibre entre offre de soins et demande, "la conception libérale de la médecine mérite d'être repensée". Vous pensiez donc au paiement à l'acte ?
Il n'est pas question de supprimer le paiement à l'acte, mais il faudrait qu'on ait un projet de suivi et d'accompagnement du patient, avec des indicateurs et des objectifs, notamment pour les malades chroniques. Je n'aime pas le mot forfait parce que ça va encore poser quelques soucis, mais plutôt une enveloppe globale pour pouvoir suivre cette personne.
Un système par capitation par exemple ?
Tout à fait. Pourquoi pas, on pourrait essayer.
Se mettre en grève, alors que nous sommes en tension, je ne trouve pas ça très pertinent.
Pourtant, ça ne fonctionne pas très bien en Angleterre...
Oui mais les Anglais, ce sont les Anglais, et nous c'est nous. On a quelques articles 51 qui essaient aujourd'hui d'aller sur ce terrain. Je le redis : il n'y a aucune solution ni proposition idéale, sinon on l'aurait trouvé depuis longtemps. On sait très bien la difficulté que l'on a aujourd'hui, on ne cherche pas de responsable. Les praticiens savent bien qu'il va falloir changer, y compris dans la formation initiale, y compris dans le métier de médecin. Forcément, il y a des réticences. Mais se mettre en grève, alors que nous sommes en tension, je ne trouve pas ça très pertinent.
A quelles autres solutions pourraient avoir recours les médecins pour se faire entendre ? Ils dénoncent un système que l'on modifie sans leur demander leur avis.
S'ils considèrent que l'on change le système sans rien leur demander, et bien qu'ils exigent de se mettre autour de la table et de réfléchir à une transformation structurelle. Pas simplement pour prendre 5 euros de plus pour une consultation. Ce débat-là est dépassé.
Ce n'est pas ce qu'ils demandent…
C'est vrai, mais c'était le cas il y a encore quelques temps. Si on avait commencé il y a quelques années à transformer le système, peut-être qu'aujourd'hui on n'en serait pas là. Qu'ils viennent avec des propositions raisonnables. On pourrait peut-être avancer pas à pas. On ne va pas tout transformer, mais on peut expérimenter, sans imposer, et avec un cap à cinq ans ou à dix ans. Il faut une loi de programmation.
Qui doit prendre l'initiative ?
Il faut une vraie volonté politique. Et là aujourd'hui, on ne l'a pas. Personne aujourd'hui nous dit ce que devrait être notre système de soins et de santé à cinq ans ou dix ans. Personne. On met des rustines, on bouche des trous, on fait des propositions de loi… Mais il n'y a pas de véritable réforme structurelle.
Quand on a créé le système, il n'y avait pas beaucoup de maladies chroniques ni de personnes âgées. Le médecin faisait 80 heures par semaine et ne demandait rien. Aujourd'hui tout ça a changé, la société s'est totalement transformée.
Après s'être bien disputés, tous les acteurs doivent se mettre au travail pour qu'on arrive à répondre à cette volonté politique sans laisser les gens sur le bas-côté. Il faut que tout le monde retrouve du sens et une envie de faire ce métier.
Pourquoi les jeunes ne veulent plus faire médecine ? Pourquoi sont-ils si énervés ? Peut-être parce qu'ils perdent aussi cette notion de sens, de solidarité... Les professionnels de santé, particulièrement les médecins, vous faites le plus beau métier du monde. Vous sauvez des vies quotidiennement, et parfois même vous guérissez des gens. C'est quand même fabuleux. Pourquoi on ne met pas cette solidarité-là en avant ? A chaque fois que je discute avec des représentants syndicaux, j'ai l'impression que très vite on perd cette notion de sens et de service de santé publique. Je veux bien qu'on continue à parler de vision libérale, pourquoi pas ? Moi, c'est le résultat qui m'intéresse. Mais un médecin libéral, il a quand même une mission de santé publique. Il faudrait qu'on la lui valorise, et qu'on la lui reconnaisse.
*Ex-président emblématique de la Fédération des médecins de France (FMF), le Dr Jean-Paul Hamon en est aujourd'hui le président d'honneur.
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