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Trois étudiantes en médecine racontent leur année de césure : "J'avais peur d'avoir perdu mes connaissances"

Doutes, épuisement, envies d’ailleurs… Étudiantes en médecine, Juliette, Anouck et Alexia ont décidé de s’accorder une année de césure pendant leur formation. Un choix qui leur a permis de prendre du recul, de gagner en confiance… et de développer de nouvelles compétences. Elles racontent à "Egora" ce que cette parenthèse leur a apporté.

30/03/2026 Par Rebecca Arondel
Témoignage
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Sept étudiants en médecine sur 10 ont déjà pensé à arrêter leurs études et 66% des externes et internes se disent en burn out révélait en 2024 une enquête portant sur la santé mentale des étudiants en médecine*. Pourtant, très peu de futurs médecins décident de s’arrêter temporairement. Manque d’information, tabou, peur de ne pas pouvoir reprendre... Les raisons sont nombreuses. À rebours de la tendance, Juliette, Anouck et Alexia** ont toutes les trois choisi de sauter le pas. Elles se sont arrêtées pendant un an, pour souffler, pour prendre du recul sur la place qu’occupe la médecine dans leur vie ou pour développer de nouvelles compétences. Avec la possibilité, in fine, de changer de voie ou de reprendre là où elles s’étaient arrêtées. Témoignages.

"J’avais besoin de mettre la médecine à distance"

Juliette, 30 ans, vient de finir son internat de médecine générale

Au début de son externat à Grenoble, Juliette a commencé à ressentir ce qu’elle appelle des "symptômes de césure" : de la fatigue, couplée à un rejet de la médecine. "J’avais la sensation de ne rien comprendre en stage, de devoir toujours m’adapter et surtout, je commençais à perdre ma curiosité", se souvient-elle. Passionnée par la montagne, la jeune femme décide de partir en Italie, via le programme Erasmus, pour sa quatrième année… mais en ressort insatisfaite. "Là-bas, je continuais d’aller à l’hôpital et j’avais quand même certaines obligations. C’est là que j’ai réalisé que j’avais besoin d’une vraie page blanche, d’enlever tous les impératifs de ma vie, de mettre la médecine à distance. J’étais de moins en moins bien avec les contraintes."

Juliette se renseigne alors auprès de sa faculté sur l’année de césure et en discute autour d’elle. "J’ai vraiment eu l’impression que c’était niche. Autour de moi, je ne connaissais personne qui avait fait cette démarche. Plusieurs étudiants m’ont dit qu’ils auraient peur de ne pas réussir à revenir, qu’ils ne pourraient jamais le faire..." Mais l’étudiante est déterminée et monte un dossier, qui est accepté. Elle s’arrête en juillet 2019.

Son début d’année n’est pas planifié. Elle part en vacances, passe du temps avec ses proches, pratique l’escalade en montagne. Puis, à compter d’octobre, la page blanche commence à la stresser. Elle se fait recruter dans une fromagerie et comme serveuse dans un salon de thé. "J’étais contente de retrouver un métier où je pouvais être compétente assez vite et avoir la satisfaction de réussir à faire une tâche rapidement." En parallèle, elle lit, apprend l’italien et suit une formation de quelques jours à l’écoute active, avec une association de patients.

"J’ai serré les dents"

Puis, un peu par hasard, elle apprend que le cabinet médical de la station de ski d’à côté cherche une secrétaire pour l’hiver. Juliette est embauchée de décembre à mars. Le médecin, informé de ses études médicales, lui propose de temps à autre de le rejoindre en consultation. "Un jour, il m’a fait écouter une pneumopathie chez un enfant, mais clairement, je n’en avais rien à faire. À ce moment-là, je n’avais pas encore retrouvé ma curiosité. J’étais bien contente de ne pas devoir me soucier de décisions diagnostiques."

Mars 2020. La pandémie mondiale de Covid-19 vient bousculer ses plans de fin de césure. Juliette, qui avait prévu de faire un grand voyage à vélo dans l’est de l’Europe avec son copain, se retrouve confinée chez ses parents. "Au bout de quelques semaines, je me suis dit : "Je vais apprendre le livre d’infectiologie." J’avais envie de bosser et je me suis créé une routine étudiante, comme en Paces. Je me souviens m’être dit que si je rencontrais une pneumopathie de l’enfant, je saurais comment la soigner, et ça c’était trop cool..." Désormais certaine de poursuivre ses études, elle débute sa cinquième année de médecine en août. "J’étais assoiffée de connaissances et motivée à bloc. On était 3 ou 4 dans mon cas, et on s’est beaucoup soutenus pour la suite des études." Mais au début de son internat, elle ressent à nouveau des "symptômes de césure" : "Je me disais que dans ma vie, la médecine était plus contraignante qu’autre chose... J’ai hésité à prendre une disponibilité, mais ça m’embêtait de retarder à nouveau la fin de mes études. J’avais envie que ça s’arrête vite, alors j’ai serré les dents."

Au stage suivant, elle fait un burn out, puis reprend en passant dans un cabinet médical. "Là, j’ai retrouvé confiance. J’ai été rassurée de voir que ça me plaisait, que j’étais à l’aise dans mon raisonnement médical. Et de voir qu’après toutes ces années, je me sentais compétente pour la première fois, que les rouages de l’horloge étaient bien huilés, et enfin en train de tourner."

Juliette termine son internat en octobre 2025. Après avoir fait quelques remplacements, elle compte prendre une "petite césure post-études" jusqu’à juin, pour pouvoir travailler sur sa thèse, sereinement. "Je suis contente d’avoir fait une pause, résume-t-elle. C’était absolument nécessaire pour moi. Ça m’a permis de recharger mes batteries pour la suite et de comprendre que quand j’ai de l’énergie, je suis motivée. Et puis les études de médecine sont très standardisées et reproductibles d’un étudiant à l’autre. J’avais besoin de prendre l’air, de faire d’autres métiers, pour mieux me connaître..."

"La césure, c’est un tabou, un no-go…"

Anouck, 30 ans, en troisième année d’internat de psychiatrie

Anouck a toujours été passionnée par l’art, une activité qui a commencé à prendre de plus en plus de place dans sa vie au début de son externat. "J’avais beaucoup d’anxiété, liée à l’ambiance de l’hôpital, à l’univers très hiérarchique et aseptisé, se souvient-elle. Je n’étais pas sûre de me reconnaître dans ce que je faisais. En parallèle, l’art plastique me titillait de plus en plus. C’était comme un exutoire face à ce rythme effréné. Je dessinais et je peignais beaucoup jusqu’à ce que ça devienne un besoin de me réaliser dans ce domaine". À la fin de sa quatrième année, alors qu’elle est en stage aux urgences cardiologiques, l’étudiante décide de candidater à une formation pour intégrer l’école des Beaux-Arts de Paris. Elle envoie une oeuvre, passe un oral, puis apprend qu’elle est sélectionnée. "Ça a été un déclic. J’ai pris ma césure dans la foulée, trois semaines avant la rentrée de cinquième année. J’étais la seule de ma promotion à le faire. On discutait tous ensemble de nos difficultés, mais personne n’avait vraiment envisagé de couper. La césure, c’était un tabou, un no-go…"

La jeune femme commence alors des cours intensifs d’arts plastiques : sculpture, dessin, histoire de l’art... Et réalise, au bout du quatrième mois, qu’elle ne passera pas le concours. "Intégrer les Beaux-Arts me paraissait trop hors-sol. Je me retrouvais à parler de la texture d’une peinture. Ça ne faisait plus sens. J’avais besoin de me sentir utile dans mon travail." Elle décide alors de quitter cette formation et de prendre du temps "pour [elle], pour lire et voir [ses] proches".

Elle reprend la médecine à la rentrée, mais différemment. "J’ai changé de ville, pour quitter l’environnement très élitiste de ma fac parisienne. Et, pendant les cinquième et sixième années, je me suis beaucoup protégée, je ne traînais plus trop à la faculté. J’étais intéressée par ce que j’apprenais, par les stages, mais le reste du temps, je coupais vraiment, je passais du temps avec mes colocataires qui venaient de milieux très différents."

"Une souffrance, puis une perte de sens"

À l’issue du concours de sixième année, elle choisit la psychiatrie. "Les six premiers mois de mon internat se sont bien passés, mais lors de mon second stage, je me suis retrouvée à avoir d’un coup beaucoup de responsabilités, à enchaîner les gardes fatigantes… Et je sentais qu’il y avait des choses avec lesquelles je n’étais pas trop d’accord, les entretiens robotiques, la contention… À un moment, c’est devenu une souffrance, puis une perte de sens."

Elle décide alors de prendre une disponibilité de six mois pour réfléchir à un éventuel droit au remords. "Ça s’est transformé en une pause d’un an." La jeune femme prend le temps de réfléchir, monte un projet d’art plastique autour de la santé mentale et réalise des affiches pour des festivals d’art du spectacle, avant de poursuivre son internat. "Au bout d’un an de pause, j’avais peur d’avoir perdu mes connaissances… En fait, c’est revenu tout de suite, j’étais vraiment hyper contente ! Le fait de refaire une césure m’a permis de reposer mes conditions et mes limites. Je me suis dit : "J’y retourne, mais je saurai dire "non" quand je ne suis pas d’accord. "Je pense que ça m’a aussi permis de mieux savoir où je vais, ce qui m’importe à côté du travail. Et de ne plus être frustrée de ne pas avoir le temps de faire autre chose. C’est comme si j’étais sortie du tunnel où l’on me contraignait à faire des choses, pour faire la démarche d’y aller par moi-même et me réapproprier mon choix."

Aujourd’hui, Anouck se dit "épanouie". Elle envisage, à l’avenir, de travailler dans une structure associative. "Il y a quelque chose de très productiviste dans le monde du travail, où il faut toujours maintenir le rythme… On ne perd rien à faire une césure, si ce n’est prendre un peu plus de temps sur la vie… Ce n’est pas une course."

"Je ne savais plus pourquoi j’étais en médecine"

Alexia, 25 ans, en première année d’internat de médecine générale

Alexia le reconnaît, la médecine n’a jamais été une vocation. "Je suis allée en Paces en me disant que si je l’avais, tant mieux, sinon, tant pis, j’aurais appris des choses !" Finalement, la jeune femme réussit le concours du premier coup. Les deuxième et troisième années se déroulent sans accroc, mais pendant sa quatrième année, elle se met à douter sérieusement. "Je n’ai pas eu de déclic, aucune spécialité ne m’intéressait vraiment, se souvient-elle. C’était assez dur mentalement, entre les cours et les stages, où j’avais le sentiment de faire la plante verte. Je ne savais plus pourquoi j’étais là. Surtout, je m’empêchais de faire beaucoup de choses dans ma vie personnelle, à cause de la médecine. J’ai ressenti un trop-plein. Il fallait que ça s’arrête."

Au début, Alexia envisage de tout couper. Puis entend parler, par une amie, de la possibilité de faire une pause. "Je ne savais pas que c’était possible. J’ai fait une demande d’interruption temporaire de cursus. J’ai simplement eu à remplir un document et à le faire signer au doyen de la faculté. Au moment de la signature, je me suis sentie libérée, sourit-elle. Mes parents, eux aussi, étaient soulagés."

Pour elle, l’objectif de cette année de pause est de savoir si elle souhaite reprendre ses études. Les deux premiers mois, elle part faire du volontariat dans un centre d’accueil pour jeunes, en Pologne, via le dispositif Corps européen de solidarité. Puis postule à des petits boulots dans la petite enfance, secteur vers lequel elle hésite à se réorienter. "Ça m’a permis de réaliser que ce n’était pas pour moi… Il me manquait vraiment le côté intellectuel."

Au mois de mars, sa médecin généraliste, qui a elle-même traversé une période de doute, lui conseille d’effectuer un stage en cabinet, pour voir autre chose que le centre hospitalier, et l’aider à prendre une décision. "J’ai aussi fait un stage de deux semaines en gériatrie dans un petit hôpital périphérique, où j’ai vraiment retrouvé le côté humain du métier. Ça m’a remotivée. À ce moment-là, je me suis dit : "C’est sûr, je veux faire ça.""

"À la reprise, j’ai dû tout revoir"

Avant de reprendre en cinquième année en septembre, la jeune femme décide de faire le voyage de ses rêves : un mois en Colombie. Puis travaille comme aide-soignante en juin et juillet, et remet le nez dans ses cours, tout doucement, au mois d’août. "À la rentrée, ça a été un peu difficile, se souvient-elle. J’ai eu du mal à me remettre dans le rythme de l’externat. Mais mon premier stage, en médecine polyvalente, s’est super bien passé, ce qui m’a aidée. Là où ça a été plus compliqué, c’est au moment des révisions des EDN. J’avais oublié beaucoup de choses vues en quatrième année, comme la pneumologie ou la cardiologie… J’ai dû tout revoir. Mais ça ne m’a pas empêchée d’obtenir un bon classement, et la spécialité que je voulais : médecine générale. "

Interne depuis quelques mois seulement, l’étudiante se réjouit d’avoir pris cette année pour réfléchir. "Ça m’a permis de confirmer que c’était vraiment ce que je voulais faire, de garder de l’énergie et de la motivation pour le concours. Surtout, j’ai pu me ressourcer et prendre conscience qu’il n’y a pas que la médecine dans la vie. Sans cette pause, j’aurais sûrement pété un plomb." Celle qui envisage, à terme, d’exercer en maison de santé pluriprofessionnelle, lance : "Les études sont déjà longues, mais ça vaut le coup de faire une pause d’une année si on en ressent le besoin, pour préserver sa santé mentale."

 

* Enquête de l’Anemf, l’Isnar-IMG et l’Isni
** À la demande des personnes interrogées, nous indiquons uniquement leurs prénoms

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