@Emilien Daunac
Incendies en Gironde : ce médecin aux commandes de la cellule de crise "ville" en dévoile les coulisses
Mise en place depuis le vendredi 24 juillet, dans le cadre de la situation sanitaire exceptionnelle (SSE) liée aux incendies en Gironde, une cellule de crise "ville" regroupe les principaux acteurs du soins*, médecins, pharmaciens, infirmières, kinés… Elle s'occupe notamment des soins non programmés, de la prise en charge des patients évacués et de l’organisation des dispositifs sanitaires sur les centres d’hébergement d’urgence. Le Dr Nicolas Ribaut, "pilote" de cette cellule, décrit pour Egora la situation sur place et détaille les missions de cette cellule basée sur le volontariat.
@Emilien Daunac
Egora : Qui est à l'origine de la mise en place de cette cellule de crise dédiée à la ville ?
Dr Nicolas Ribaut : À la base, je suis responsable de la régulation médicale du 15 et je préside l'association Assum 33, qui organise la régulation. L'évacuation de la clinique d'Arès a été le facteur déclenchant de la mise en place de cette cellule. Nous avons pris cette initiative avec l'URPS, mais également avec les dispositifs d'appui et de coordination de Nouvelle-Aquitaine, ainsi qu'avec les conseils de l'Ordre des médecins, pharmaciens, infirmiers et aussi masseurs kinésithérapeutes.
C'est donc une initiative qui vient purement de la ville, décidée dans l'urgence, face à une situation catastrophique. De fil en aiguille, l'histoire s'est construite et elle est toujours en cours puisqu'actuellement les feux ne sont toujours pas fixés. Malheureusement, il y a encore des feux très actifs avec possiblement de nouvelles évacuations à venir.
Concrètement, comment est-ce que vous travaillez tous ensemble ? Qui fait quoi ? Quel est le rôle de cette cellule ?
Elle est essentiellement transversale avec une coordination des acteurs de soins de ville. Il y a eu un appel très rapide au volontariat qui s'est constitué par mail, sur les réseaux sociaux avec une volonté de centraliser les appels à volontariat. Le but, c'était de pouvoir fédérer des médecins, des infirmiers, mais aussi des aides-soignants, des pédicures-podologues, des masseurs-kinésithérapeutes… Toutes les professions de santé se sont engagées en parallèle et en complémentarité des médecins du SAMU qui ont fait front commun sur le plan sanitaire avec les acteurs de l'urgence.
En pratique, que faites-vous au niveau de cette coordination ?
Il est déjà très important de scinder les deux filières qui se sont mises en place. Nous ne gérons pas les évacuations, c'est vraiment à la main de la cellule de crise du SAMU et du CHU. Ce sont eux qui ont organisé les transports sanitaires pour les évacuations dans l'urgence.
Nous, notre cœur de métier, a été à de se poster, aux côtés des urgentistes pour prendre en charge l'ensemble des civils évacués qui pour le coup avaient besoin de soins non programmés mais pas avec des critères d'urgence. C'était plus des soins de décompensation de pathologies chroniques, des patients qui avaient besoin de renouvellement d'ordonnances, de soins cutanés, de poursuivre les soins qui étaient entamés à domicile…
La prise en charge concerne l'ensemble des spécialités. Ça va jusqu'à la psychiatrie, puisqu'il y a un fort impact, et la pédiatrie. Nous avons des médecins généralistes et des pédiatres qui se sont mobilisés pour prendre en charge les enfants dans 15 centres d'hébergement sur le département. Le principal centre est celui du parc des Expositions à Bordeaux, qui a pu rassembler jusqu'à près de 5000 personnes en même temps.
"C'est très important de pouvoir leur permettre de retourner au combat"
Quelles sont les pathologies les plus rencontrées ? Y a-t-il des cas de stress post-traumatiques ou des pathologies pulmonaires liées à l'inhalation des fumées ?
A ce jour, et ça c'est plutôt très heureux, je peux vous confirmer qu'il n'y a pas d'impact des fumées sur la population générale. Il n'y a pas de décompensation de pathologies respiratoires, notamment d'asthmatiques à ce jour. J'exclus évidemment les pompiers qui sont très exposés, et dont on ne va pas parler là, puisque nous nous occupons, de la population générale et des civils qui ne sont pas dans l'urgence absolue.
Nous avons été confrontés à des décompensations de pathologies très simples, de l'infectieux, du psychologique évidemment, de l'accès aux soins pour des diabétiques notamment.
L'autre sujet, et je souhaitais y revenir, c'est tous les soins qu'on prodigue aux pompiers dans les 15 centres dont je vous ai parlé. Les pompiers, quand ils sont malheureusement brûlés, sont pris en charge par le CHU de Bordeaux qui est centre de référence. Mais nous avons aussi tous les soins de confort notamment en soins de kinésithérapie pour les pompiers qui sont épuisés et qui sont au front. Ils nécessitent aussi des soins par les pédicures parce qu'ils portent des chaussures en cuir. Ça peut paraître anecdotique, mais c'est très important de pouvoir leur permettre de retourner au combat. Et là-dessus, c'est la ville qui a pu se coordonner pour ces soins précis.
Les dispositifs d'appui et de coordination font également un travail formidable. Ce sont des structures régionales qui ont pu d'emblée faire une chose essentielle, c'est faire le capacitaire des Ehpad en Lot-et Garonne, en Dordogne ou encore dans les Landes pour tout de suite pouvoir transférer les patients qui étaient dans les centres d'hébergement. Cela a permis de ne pas garder trop longtemps les patients dépendants, grabataires et handicapés. Ils ont été rapidement reventilés, à l'aide des transports sanitaires, sur l'ensemble des Ehpad qui se sont rendus disponibles.
Comment s'articule votre coopération avec l'hôpital ?
Nous avons su créer un lien très fort avec le CHU de Bordeaux. Notre articulation est très précise, dans le hub du parc des expositions. Nous avons en front office, un médecin généraliste d'accueil. C'est une nouveauté. C'est une création faite dans l'urgence. Il faut savoir que la médecine de ville n'a pas d'acculturation à la crise, contrairement aux urgentistes qui, eux, sont formés à la catastrophe. Le médecin généraliste d'accueil (MGA), est présent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 depuis le début de la crise. Aux côtés du médecin du SMUR, il coordonne tous les acteurs de la ville. Cela semble tout simple, mais il faut gérer le stock en matériel, mettre à disposition un frigo, mettre des paravents pour créer des box de consultation...
C'est magnifique parce qu'il y a une entraide exceptionnelle entre la ville, l'hôpital et ce ne sont pas que des mots. Il s'agit véritablement des soins qu'on a pu créer dans l'urgence avec l'appui évidemment de l'ARS, en lien avec la préfecture.
"Un parc d'hébergement pour les animaux a été créé"
Avez-vous le sentiment que la période Covid vous a permis, d'une certaine manière, d'aller encore plus loin dans la mise en place de cette cellule de crise ?
Tout à fait, il y a des vieux signaux qui se réactivent avec le sujet de l'urgence, de l'accès aux masques, de la continuité des soins et surtout de l'impact psychologique sur le moyen et très long terme. Nous avons des patients qui sont dans l'inconnu de savoir à ce jour s'ils ont toujours une maison.
Plein de choses ont été mises dans ce hangar, des activités pour rendre un petit peu plus acceptable ces conditions de vie. C'est aussi anecdotique, mais je pense que c'est à noter, un parc d'hébergement pour les animaux a été créé. Il y a eu un élan de solidarité aussi pour les animaux de compagnie.
Avez-vous des informations sur le nombre de médecins qui ont dû fermer leurs cabinets pour être, eux aussi, évacués ? Que deviennent-ils ?
Beaucoup de professionnels de santé (médecins, infirmiers…) ont effectivement dû fermer leurs cabinets. D'autres soignants ont mis à disposition leurs cabinets pour pouvoir permettre de continuer les consultations.
Il y a aussi eu une mobilisation pour la régulation médicale. A Bordeaux, 60 médecins généralistes régulateurs ont renforcé la ligne des réponses. Nous sommes montés à 3600 appels par jour encore ce lundi. La norme c'est 2200 appels par jour en moyenne. Nous sommes donc à plus de 50% d'augmentation d'activité.
Il y a également eu un élan de générosité sur le matériel médical puisque les routes de circulation étant très difficiles, il y a eu un sujet d'approvisionnement en matériel et en médicaments sur le département. Il n'y a absolument pas eu de rupture, mais une difficulté pour des professionnels à pouvoir se faire livrer par les pharmacies.
D'ailleurs, l'autre sujet qui est en train d'émerger, mais sans vouloir être trop alarmiste, c'est celui des carburants. On avait ce matin encore [mardi 28 juillet] des professionnels de santé qui avaient du mal à trouver du carburant sur les secteurs qui ne sont pas évacués, type Arcachon. Les stations-service ne peuvent pas être réapprovisionnées par les camions qui ne peuvent pas passer par l'autoroute.
Comment vont s'articuler les prochaines journées ?
Nous sommes sur tous les fronts en même temps, à la fois au cabinet, à la fois en régulation et puis surtout en lien avec tous ces acteurs. La suite ? Eh bien c'est toujours libérer du capacitaire. Ce matin encore, 5000 personnes ont été déplacées dans les campings de Lacanau. Nous sommes en alerte et surtout en phase d'anticipation. Nous nous attendons, malheureusement, à recevoir dans les hubs de nouveau des personnes qui devront nécessiter des soins.
Ces hubs sont des zones de transit. On évacue dans l'urgence des personnes sur décision de préfecture. Ils font un stop en transit où ils sont bilantés sur le plan médical et après on évacue sur la France entière ces patients, notamment les patients dépendants, qui se sont retrouvés parfois jusqu'à Toulouse ou Brive.
Cette situation va durer, non pas parce que l'incendie va durer, je ne le souhaite pas, mais parce que ça va générer un déplacement de population, avec tout ce que ça va générer de décompensation. Il y a aussi le retour à la maison qui va peut-être être traumatisant. Ça soulève donc des problématiques de santé publique.
L'aide des pouvoirs publics est-elle à la hauteur ?
Oui, sur le plan local, c'est exceptionnel. Tout le monde s'est mis en branle, malgré un petit retard à l'allumage pour tous. La prise de conscience de la situation exceptionnelle a vraiment eu lieu après l'ordre d'évacuation des 76 patients de la clinique d'Arès. Tout s'est mis en place très vite à partir de là.
La préfecture a fait un travail formidable avec une communication, une anticipation, des décisions qui nous aident en tant que soignants. Il n'y a pas eu de tergiversations. La préfète, qui vient de prendre ses responsabilités, quand il a fallu annoncer à 23h on évacue 10000 personnes de plus, elle a communiqué. L'alerte SMS est un outil formidable qui a permis, je pense, de sauver des vies. Au sens propre du terme, parce que des patients confinés au fin fond des territoires ont pu être alertés et ont pu quitter leur domicile au plus vite.
Pensez-vous qu'à l'avenir, quand tout ça se sera stabilisé, il faudra mieux intégrer la médecine de ville dans la gestion des plans d'urgence où c'est souvent l'hôpital qui endosse ce rôle ? Faut-il une plus grande acculturation de la médecine de ville aux situations catastrophiques ?
La médecine de ville n'était pas acculturée jusqu'à l'arrivée du Covid à la situation de crise. Oui, il faut continuer de s'acculturer parce que c'est vrai que nous sommes dans la routine du cabinet, même si nous avons parfois des urgences. Nous n'avons pas cette culture, ni la formation. Mais on voit bien que quand il y a des patients à prendre en charge, chacun a son degré de compétence, arrive à faire des belles choses.
Il faut également souligner qu'à ce jour, hormis les deux pompiers décédés dans leur exercice professionnel, il n'y a aucun décès à déplorer sur le département. C'est exceptionnel.
*Régulation libérale 15, URPS Médecins libéraux, Conseil départemental de l'Ordre des médecins 33, Conseil régional de l'Ordre des médecins de Nouvelle-Aquitaine, Conseil départemental de l'Ordre des infirmiers 33, Conseil régional de l'Ordre des infirmiers Nouvelle-Aquitaine, Ordre des Pharmaciens Nouvelle-Aquitaine, Dispositifs d'appui à la coordination (DAC) Nouvelle-Aquitaine, SOS Médecins Bordeaux ainsi que les 20 CPTS de Gironde.
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