"Cette crise m'apprend beaucoup", Marine Lorphelin raconte son quotidien à l’hôpital depuis le coronavirus

22/04/2020 Par Marion Jort
Interview exclusive

Interne en médecine générale, actuellement en stage dans un service de médecine interne et de maladies infectieuses parisien, Marine Lorphelin, comme des centaines de futurs médecins en France, est mobilisée face au coronavirus. L’ex-miss France, aujourd’hui en troisième semestre, raconte ce que cette situation exceptionnelle lui a appris et témoigne de ses journées à l’hôpital, dans une des régions les plus touchées par l’épidémie.   “Je vais bien. C’est une période un peu particulière, qui a bousculé nos habitudes et forcément, l’hôpital. Il y a eu besoin d'adaptation, mais personnellement, ça va. Ce qui a changé dans mon quotidien depuis plus d’un mois maintenant, c’est que, comme beaucoup, on a commencé à accueillir des patients infectés par le Covid. Rapidement, mon service s’est transformé en une unité Covid.  Au début, on a dû apprendre ce qu’était le Covid-19 et l’infection Covid. Et puis, se former aussi sur la surveillance et, plus généralement, sur comment prendre en charge les patients, les surveiller, et surtout comment discuter avec les familles de ces problématiques.  Dans mon service, on hospitalise les patients et s’ils s’aggravent, on essaie de les transférer en réanimation. Parfois, ce n’est pas possible par rapport à leurs comorbidités ou leurs atteintes pulmonaires. Là où on s’est aussi adapté, c’est qu’on fait face à des décès dans le service, ce qui n’était pas forcément le cas avant. On en avait, bien sûr, mais pas aussi fréquemment et pas de la même manière, parce que là on est sur des détresses respiratoires. C’est assez particulier. 

  “Environnement plus anxiogène”  Sur notre planning, finalement pas grand-chose n'a changé. Je travaillais déjà du lundi au vendredi avec des gardes le week-end. Nous avons eu des renforts de médecins extérieurs, qui étaient disponibles parce que leurs services ont fermé et ils avaient moins de travail. Cette aide a fait du bien pour pouvoir souffler un peu. Il faut reconnaître qu’à cause du Covid, l’environnement dans le service est un peu plus anxiogène qu’avant. Avec toutes les précautions d’hygiène, l’inquiétude des patients et des familles... A l’hôpital, ma “journée-type Covid” commence à 9h avec la transmission entre l’équipe infirmière et les médecins. Quand on arrive, on doit s’habiller avec des tenues journalières, on ne garde plus nos vêtements civils. Les infirmières nous disent comment s’est passée la nuit. On leur a demandé, maintenant, de surveiller les constantes plus régulièrement, notamment les fréquences respiratoires. C’est quelque chose qu’on ne faisait...

pas auparavant mais désormais, on a besoin d’avoir vraiment tous les paramètres au niveau respiratoire. On fait aussi le point sur la situation globale, générale, en Île-de-France. Il est réalisé par une infectiologue, qui nous dit si les services sont saturés, si on va accueillir des patients d’autres hôpitaux. On fait ensuite la visite des patients et, là aussi, des choses ont changé avec le coronavirus. Maintenant, je fais le point sur tous les dossiers des patients à l’ordinateur et après, je vais tous les voir, comme ça, ça évite de s’habiller et se déshabiller à chaque fois avec les blouses, le masque FFP2. Évidemment, entre chaque chambre, on doit changer de gants, de surblouses, etc. Mais là, “j’’enchaine” alors qu’avant je faisais patient par patient. Si on ne respecte pas le processus de protection, cela peut aggraver la contamination. On fait un peu tous comme ça pour nos visites. 

 

On fait une pause déjeuner autour de 13h, et puis dans l’après-midi, on refait une transmission avec les infirmières sur des petites choses dont on a besoin, des analyses par exemple. Des choses qu’on a pu décider le matin avec le patient. Dans l’après-midi, on surveille, on complète nos dossiers si on a le temps. On peut aussi faire des entrées : en fait, maintenant, on peut les faire le matin comme l'après-midi, ça dépend des besoins. Chez nous, les patients restent...

à l’UHCD (Unité d’hospitalisation post-urgence) en attendant d’avoir leur scanner thoracique et la PCR Covid. Quand on a les résultats, si on est sûrs que c’est un patient Covid, il peut être hospitalisé dans les différents services de l’hôpital. Je profite aussi de l’après-midi pour essayer d’appeler les familles. J’essaie de le faire tous les jours. C’est stressant pour elles de ne pas pouvoir rendre visite à leurs proches. Malheureusement, on est aussi limités par le matériel. Au début on a eu des difficultés avec les masques et les blouses. Maintenant, ça va, mais forcément, on est obligés de restreindre les visites aux patients pour plusieurs raisons : limiter la contagion et aussi en termes de matériel, puisqu’on en manque et qu’on ne peut pas fournir suffisamment de protections aux familles.    Gardes plus intenses et flux de patient moins important Pendant les gardes, ce qu’on a pu remarquer, c’est qu’il y a moins de patients qui viennent aux urgences pour des motifs “moins graves”. Les motifs actuels sont des “vraies urgences” si on peut dire cela comme ça. Ça me change parce qu’on fait moins de médecine tout-venant et de “bobologie”, en quelque sorte. Quand on fait des gardes, on fait des gardes aux urgences mais on est aussi postés dans l’hôpital. On est appelés dans les services, si les patients s’aggravent. Avec les patients Covid, on peut être appelés beaucoup plus souvent dans les services de l’hôpital, pour des détresses respiratoires. C’est surtout cela qui a changé notre rythme de garde, la nuit. 

Aujourd'hui, quand on a une suspicion de Covid, on met le patient dans une aile spéciale et dans un circuit dédié pour éviter la contamination entre les personnes. Il y a un médecin dédié à cette aile. Si c’est calme dans les urgences “classiques”, on va aider, nous les internes, le médecin senior à gérer les patients Covid. C’est quand même un peu plus stressant et intense que les urgences “avant Covid”. Mais le flux de patient est moindre.  Au début, ça a été dur pour les équipes. Ça a été difficile pour les médecins, mais je pense que ça été encore plus dur pour les infirmiers, aides-soignants et ASH. Le personnel qui fait le ménage, aussi. Les règles d’hygiène font que la charge de travail a énormément augmenté. L’afflux de patients aussi a participé à cette charge de travail. Maintenant, ça va mieux grâce aux renforts extérieurs. Il y a beaucoup d'infirmières et d’infirmiers qui ont accepté de...

revenir travailler sur leurs jours de congés. Ils font des semaines plus intenses mais pour être plus nombreux sur le terrain et ainsi permettre de diminuer la charge de travail pour ceux qui sont présents. Ils sont tous d’accord pour dire qu’il vaut mieux venir travailler un peu plus mais avoir des journées plus calmes et gérables et ne pas être surchargé. Ils ont mis ça en place entre eux et ça fonctionne mieux. Malgré tout, ça a pris du temps à se mettre en place. Les deux premières semaines ont été très compliquées.    “Cette crise m’a appris plusieurs choses” Cette crise Covid m’a appris plusieurs choses. D’abord, sur le plan médical, ça m’a appris à prendre en charge un peu mieux les détresses respiratoires. On est plus en lien avec les réanimateurs en ce moment. Et puis, toujours sur le plan médical, la prise en charge de la fin de vie. Ce n’était pas une problématique que j’avais beaucoup rencontré avant. C’est forcément difficile, mais cela fait partie de notre métier. C’est vrai qu’en tant que médecin généraliste, on est moins confrontés à l’accompagnement de la fin de vie et aux décès. Je parle vraiment de décès “aigus”, et inattendus.  Sur le plan relationnel, je trouve qu’on est encore plus vigilants avec les familles dans la transmission des informations. On doit leur donner des nouvelles les plus exhaustives et précises possibles et, en même temps, on doit être vigilants dans ce qu’on leur dit, parce qu’avec le Covid on ne sait jamais si les patients vont se dégrader ou s’améliorer. C’est très aléatoire. Donc j’ai appris à présenter les choses aux familles, communiquer les informations médicales mais savoir les rassurer, avoir les bons mots… On essaie vraiment de faire attention aux mots qu’on emploie et de leur faire comprendre que la situation est instable. 

Et puis, il y a l’accompagnement des proches avec la fin de vie aussi. On fait des points réguliers avec les familles. Après les décès, on a des rendez-vous pour leur expliquer ce qu’il s’est passé et répondre à leurs questions.   “Je pense que ça va forcément nous changer”

Je pense que ce qui changera après cette crise, c’est la conscience du manque de moyen des hôpitaux. On le savait déjà, même nous, internes, on avait des revendications sur notre temps de travail, notre environnement et la rémunération. Mais là, je pense que ça va faire prendre conscience vraiment à tout le monde qu’il faut que l'hôpital ait beaucoup plus de moyens et qu’on anticipe un peu mieux ce qui pourrait arriver. J’espère que le Gouvernement va prendre des mesures fortes pour ça.   En termes de soignants, je pense que ça va nous changer, forcément. On a appris plein de choses en tant que jeunes médecins. Et je pense qu’on sera peut-être plus vigilants sur l’émergence de nouveaux agents infectieux. Peut-être qu’on prendra moins les choses à la légère. Au début de la crise par exemple, je voyais que les spécialistes ne s'alarmaient pas face au Covid donc j’avais tendance à ne pas m’alarmer non plus. Et je pense qu’on sera plus vigilants et qu’on se dira que oui, ça peut arriver des pandémies comme celles-ci et qu’on peut revivre des crises sanitaires. Moi, j’avais déjà envie d’un exercice mixte entre la ville et l’hôpital. Je me rends compte avec mon internat que c’est hyper important d’avoir un pied à l’hôpital pour rester au courant de l’évolution des thérapeutiques, être au plus proche des pathologies plus graves et rester “apte” à les gérer. Cette situation ne fait que renforcer mon envie d’être sur les deux terrains. Je pense que, quand on est aussi bien libéral qu’hospitalier, on a vraiment conscience du parcours de soin global et qu’on arrive mieux à prendre en charge les patients en ville quand on connaît l’hôpital, et inversement. Qu’on est plus conscient d’où les orienter, les prendre en charge et peut-être même, meilleur médecin.” 

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