Les infirmières Asalée ont manifesté au Salon infirmier, à Paris, le 26 mars 2026 (crédit photo : @Association Asalée)
"Vous en connaissez beaucoup des salariés pas payés pendant deux mois qui continuent à travailler ?" : les infirmières Asalée manifestent leur désespoir
Après deux mois sans versement de leur salaire, les infirmières de l’association Asalée ont tenté de faire entendre leur voix au Salon infirmier, jeudi 26 mars à Paris, Porte de Versailles. L’association, en cessation de paiement, s’est vu retirer les subventions de l’Assurance maladie, et attend son jugement qui doit tomber ce vendredi 27 mars.
Les infirmières Asalée ont manifesté au Salon infirmier, à Paris, le 26 mars 2026 (crédit photo : @Association Asalée)
La mobilisation s’est organisée il y a seulement quelques jours. Le 26 mars aurait dû être la journée du séminaire de l’association Asalée, mais la coupe est pleine. A l’entrée du Salon infirmier, tee-shirt blanc sur le dos, les infirmières ne passent pas inaperçues. Toutes ont le sourire et semblent prêtes à en découdre. Trois anciens ministres de la Santé -Yannick Neuder, Agnès Firmin Le Bodo et Agnès Buzyn - doivent participer à une conférence sur la santé des soignants.
La salle est comble, mais l’ambiance est sereine. Pendant 45 minutes, il ne se passera rien. "L’idée n’était pas de mettre le bazar ou de se faire virer du salon", glisse un médecin Asalée, venu soutenir ses collègues. Au total, entre 380 et 400 infirmières et médecins Asalée se sont réunis sur le Salon infirmier pour manifester leur désarroi.
Quelques minutes avant le début d’une autre table ronde, Agnès et Blandine patientent, café à la main. "Beaucoup de nos collègues sont parties avec des délégations. Nous, on a préféré rester ici", résume Agnès. En effet, 34 délégations se sont réparties dans la capitale pour se poster à des endroits stratégiques : Elysée, Matignon, ministère de la Santé, ministère de la Justice, etc. Dans l’après-midi, direction le Trocadéro où, au total, 300 infirmières Asalée se sont rassemblées. "On est venu parce qu’on avait envie d’interagir, de discuter et de poser des questions", poursuit l’infirmière, originaire de l’Ardèche.
Des questions qui sont pourtant restées sans réponse. Deux mois que les infirmières Asalée ne perçoivent plus aucun salaire. Le 24 mars, devant l’Assemblée nationale, l’actuelle ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a assuré que les salaires devraient être payés au plus vite. "Les moulins à vent, vous connaissez ?", s’amuse Didier. Derrière le sourire, l’infirmier de 65 ans ne cache pas sa colère. "Vous en connaissez beaucoup des salariés qui ne sont pas payés pendant deux mois et qui continuent quand même à travailler ? On est privé de ressources mais on a toujours nos charges à payer. On fait comment ?"
"C'est de l'esclavage psychologique"
Lui, est venu en soutien "à [ses] jeunes collègues" qu’il sent "sonnés" par cette situation de plus en plus périlleuse. "Ça me fait peur. Si ça continue, il y a des infirmiers qui vont exploser. Ce genre de situation, c’est comme le Covid, ça laisse des traces. Donc oui, il va y avoir des cicatrices mais peut-être aussi, des passages à l’acte", prévient Didier. Celui qui exerce son métier "bon an, mal an mais surtout mal an en ce moment", continue de prendre en charge ses patients. Tous sont atteints de maladies chroniques auxquels il propose, deux fois par semaine, de marcher 1 à 2 heures. "L’une de mes patientes a un cancer très avancé et elle me l’a dit, sans ma présence, elle ne sortirait plus. Je ne me vois pas lâcher la main de mes patients, on aime ce qu’on fait malgré le fait qu’on essaie de nous en dégoûter."
La tête dans son écharpe, Blandine finit par relever le nez de son téléphone. "C’est de l’esclavage psychologique", réagit-elle, la mine défaite. L’infirmière, comme toutes les autres adhérentes à l’association Asalée, n’a en effet pas arrêté de travailler alors même qu’elle n'est plus rémunérée. Pour beaucoup, se mobiliser à un coût. "Je voulais montrer qu’on ne baisse pas les bras, affiche Blandine. Mais beaucoup de mes collègues ont préféré ne pas venir, c’était trop dur." Une autre infirmière, Sophie*, originaire de la Manche, a également la mine déconfite. "Je me sens très seule, on n’a pas de soutien. C’est très dur de travailler et d’essayer de mener des actions pour se faire entendre. Ça fait deux mois. On est meurtris."
"Je travaille au quotidien avec les infirmières Asalée, aujourd'hui je ne pourrai plus faire sans"
Pour elle, Asalée était "un rêve". Une façon d’exercer son métier différemment, dans de bonnes conditions auprès des patients. Actrices de la santé publique, de la prévention, de la sensibilisation auprès des patients atteints de maladies chroniques, les infirmières Asalée reçoivent les patients pour des consultations longues (plus d’une heure) et mettent en place des parcours de soins, en coordination avec le médecin généraliste, pour les accompagner. "C’est vraiment super que les médecins nous aient rejoint d’ailleurs", souffle l’infirmière manchoise. "C’était une évidence. Je suis médecin généraliste et je travaille au quotidien avec les infirmières Asalée, réplique l’un des médecins interrogés. Aujourd’hui, je ne pourrai plus faire sans."
Un propos également tenu par Yannick Neuder. La conférence à laquelle il a participé s’est terminée par une prise de parole d’une infirmière Asalée. "On est 2.000 infirmières Asalée en France et on est en souffrance. Avez-vous conscience que ce plaisir au travail, ce sens, et qu’on travaille sans être payé, c’est entièrement lié à notre gouvernance ?" "Aucun de nous ne remet en cause le travail des infirmières Asalée. Ce sujet de gouvernance, qui nécessite une action judiciaire, ne remet pas en cause le rôle des Asalée", a répliqué l'ancien ministre de la Santé.
Actuellement en cessation de paiement, l’association est dans l’attente d’une réponse du tribunal des affaires économiques de Paris. Il doit se prononcer ce vendredi 27 mars sur le redressement judiciaire de l’association ou "la liquidation judiciaire" a indiqué Yannick Neuder, comme une sorte de lapsus. De quoi faire réagir dans la salle. "Cette décision conditionne notre avenir mais je ne me fais pas d’illusion", réagit Sophie, qui parle déjà d’Asalée au passé. "On essaie de rester optimiste mais c’est difficile. Ce qui nous inquiète c’est la transformation du dispositif, ce qu’il va devenir", acquiesce Agnès, qui continue de soutenir la gouvernance de l’association.
Didier, de son côté, a du mal à se positionner. "On ne nous dit pas tout au sujet de la gouvernance donc je ne sais pas qui a raison. Mais ce qui m’importe c’est qu’on ne touche pas à nos libertés parce que quand on devient infirmier Asalée, c’est ce qu’on cherche : être payé pour donner du temps au patient. Si on en nous retire nos libertés, on va être malheureux."
Pour Sophie, la mobilisation aura au moins eu l’intérêt de créer un "moment de cohésion. Et ça, ça m’a fait du bien, d’être ensemble".
*Le prénom a été modifié
"Les responsables de l'association prennent en otage les infirmières" accuse le cabinet de la ministre
Dans une lettre aux parlementaires, transmise à la presse ce vendredi matin à quelques heures de l'audience au tribunal des affaires économiques de Paris, le cabinet de la ministre de la Santé réaffirme son soutien aux infirmières Asalée, qui jouent "un rôle majeur" auprès des généralistes pour "améliorer la qualité de vie et l'autonomie des patients". "La priorité absolue" de Stéphanie Rist reste "d'assurer la continuité du dispositif" et de "sécuriser" l'exercice des 2000 infirmières salariées de l'association, assure son cabinet. Et de renvoyer les responsables de l'association à leur "responsabilité", leur reprochant de prendre "en otage" les infirmières qu'ils salarient en s'obstinant à ne pas mettre en œuvre les recommandations de l'Igas concernant la gestion alors que le rapport avait pointé des "dysfonctionnements" "incompatibles avec la poursuite d'un financement public".
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