@west_photo/Stock.adobe.com
"Refuse, raisonne, baise : lettre au jeune externe qui croit encore devoir être parfait"
Tout au long de l'été, les médecins lecteurs d'Egora prennent la plume pour s'adresser à leurs futurs confrères. Cette semaine, nous publions le texte du Dr Ben Grall, addictologue à Londres. Une ode à la vie pour ceux qui font leurs premiers pas "là où les humains souffrent et les ordinateurs rament" - l'hôpital.
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"C'est la première fois que tu portes la blouse de l'hosto. Elle est trop grande mais encore blanche, en tout cas plus que ton slip. Tu ajustes ton stétho. Tu te dis : ça y est, je suis entré en médecine. En vrai, tu viens surtout d'entrer là où les humains souffrent, les ordinateurs rament, et l'imprimante a depuis longtemps conclu un pacte personnel avec les forces du mal.* Tu vas vouloir bien faire. Et ça va causer un nombre spectaculaire de catastrophes. Alors garde ces trois verbes sur ton carnet de notes.
D’abord refuse. Pas pour te donner un genre. Pas pour devenir ce mirliflore en blouse qui proclame 'moi, je dis les choses' avant de traumatiser un interne, une secrétaire, et un patient qui cherchait les toilettes. Refuse parce que ton métier sera parfois d'être la seule voix dans la pièce quand une autre a été rendue inaudible. Les vieux. Les pauvres. Les dépendants. Les humiliés. Les seuls. Les gosses. Les gosses surtout, parce qu'un enfant ne devrait jamais avoir à mériter qu'on le protège.
Refuse aussi le cynisme. Il viendra tôt, proprement habillé, avec des arguments solides, un tableau Excel, et le ton de celui qui confond expérience et nécrose émotionnelle. Il te dira que c'est comme ça, que tu verras, que tu comprendras en vieillissant. Billevesées. J'ai maintenant des cheveux blancs à des endroits inattendus et j'ai toujours rien compris.
Refuse aussi le miracle flou. Celui avec des paillettes et une facture avec plein de zéros. Mais crois au miracle clinique : celui qui arrive quand quelqu'un refuse de réduire un être humain à son dossier, son odeur, son adresse, ou son dernier rendez-vous manqué. La médecine, au fond, est une révolte. Contre la maladie, contre le manque de chance, contre la mort. Un jour, un chef te dira que tu acquerras peut-être le savoir et le savoir-faire, mais jamais le savoir-être. Il aura raison. Pas le sien. Tu apprendras une autre manière d'être là. Et pour être là sans faire n'importe quoi, il faudra penser.
Alors raisonne. Les connaissances changeront. Les recos changeront. Les molécules changeront. Ton senior changera d'avis en expliquant que c'est ce qu'il voulait dire depuis le début. Ce qui doit rester, c'est savoir pourquoi tu fais ce que tu fais. Pourquoi tu prescris. Pourquoi tu attends. Pourquoi tu appelles un collègue à 23 h. Pourquoi ce patient t'agace, ou te touche, ou te donne envie de régler ton malaise avec une décision médicale. Apprends les recos. Elles évitent beaucoup de bêtises, ce qui est généreux, parce que la médecine fournit déjà suffisamment d'occasions d'être idiot par ses propres moyens. Mais ne deviens pas un distributeur automatique. Un protocole est une carte. Toi, tu dois encore regarder par le pare-brise pour vérifier qu'il y a bien une route. Et raisonne avec les autres. L'infirmière, l'aide-soignant, la secrétaire, le collègue que tu appelles à 23 h avec une voix qui essaie de faire croire que tout va bien. Ce ne sont pas des figurants, ce sont eux qui voient la route avant toi. La médecine est un sport collectif...
Un jour, tu auras une conversation avec un patient appelé Joe qui, retranscrite mot pour mot, vaudrait 90 minutes d'Élise Lucet, deux ans de suspension ordinale, et un appel de ta mère.** Tu en auras un peu honte. Tu chercheras la ligne entre présence et débordement, courage et bêtise, soin et ego déguisé en franchise. C'est aussi ça, l'autre face : tu vas être mauvais, certains jours. Pas monstrueux. Juste mauvais. Sec quand il fallait être doux. Trop sûr de toi quand il fallait douter. Trop pressé pour être présent. Tu confondras prudence et peur, fermeté et raideur, empathie et besoin d'être aimé. Essaie seulement de t'en apercevoir avant d'écraser quelqu'un en te relevant. Tu apprendras aussi que tous les médecins ne vont pas jusqu'à la retraite. Certains partiront trop tôt. Leurs prénoms resteront dans les couloirs, prononcés un peu plus doucement que les autres. Souviens-toi d'eux quand tu seras tenté de croire que tenir est une vertu.
"L'hosto est un ogre. Si tu lui donnes ton petit doigt, il te bouffera tes dimanches, tes amours, ta santé mentale et tes nuits"
Et donc baise. Baise à couilles rabattues.*** Ris fort et sans raison. Mange lentement ce que tu as cuisiné pour ta fille. Appelle un pote sans raison particulière. Danse mal dans la cuisine. Rate un train pour une bonne raison, de préférence une raison qui a les yeux doux. Dis oui à une soirée qui ne servira à rien. Reste au lit le dimanche matin jusqu'à ce que ton corps perde l'odeur du SHA. L'hosto est un ogre. Si tu lui donnes ton petit doigt, il te bouffera tes dimanches, tes amours, ta santé mentale et tes nuits. Ne remets pas ta vie à 'quand ce sera plus calme'. Ce ne sera jamais plus calme. Il y aura toujours une garde, un dossier urgent, une formation obligatoire sur une plateforme qui refuse ton mot de passe depuis trois semaines, un collègue qui n'a pas lu ta réponse, une réunion qui remplace une réunion qui avait remplacé une réunion. Dis 'je t’aime' autant que tu peux. Avant qu'il ne soit trop tard. Trop d'amour, ça n'existe pas.
La médecine t'apprendra la fragilité des autres. Elle te montrera aussi la tienne, en général au moment le moins opportun et dans les circonstances les moins dignes. Elle ne te demande pas d'être pur, parfait, invincible, ni même particulièrement équilibré avant le premier café. Elle te demande de rester vivant assez longtemps pour rester utile, sans devenir dur.
Un jour, Joe t'enverra une photo de son nouveau-né. Il fêtera ses deux ans de sobriété. Tu ne sauras jamais exactement ce qui a aidé ce jour-là. Tu sauras seulement qu'on peut être imparfait et compter quand même.
Alors voilà. Refuse de laisser disparaître les voix qu'on n'entend plus. Raisonne assez pour ne pas brûler ce que tu voulais sauver. Et baise avant de devenir une plaque commémorative en salle de pause. La médecine est un feu : à toi de choisir s'il te consume ou s'il éclaire ta route.
* L’imprimante a eu plusieurs opportunités de se racheter. Elle les a toutes refusées.
**Élise Lucet < maman.
***Pardon maman."
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