Généraliste, il plaque tout pour exercer un an en Antarctique

18/05/2023 Par M.G.
Témoignage
A 50 ans, le Dr Stéphane Fraize, généraliste à Saint-Caprais-de-Bordeaux (Gironde) se lance un nouveau challenge : devenir médecin lors d’une mission de recherche à Concordia, en Antarctique. Il raconte son quotidien dans un milieu où les conditions de vie sont plus qu’hostiles à l’homme.
 

Depuis plusieurs années, le Dr Stéphane Fraize, 50 ans, rêve d’ailleurs. Après des études de médecine effectuées à Strasbourg, le généraliste part en 2013, pendant sept mois, travailler en dispensaire en Guyane. Conquis, il y retourne en 2016 pendant quatre mois. Le médecin ouvre également un cabinet en Dordogne mais finit par s’installer dans un centre de santé à Saint-Caprais-de-Bordeaux (Gironde).  Il y a une dizaine d’années, le médecin postule pour devenir médecin à Crozet, un archipel situé entre l’Afrique du sud et l’Antarctique. Il est finalement pris mais annule sa venue au dernier moment pour “raisons familiales”. Le médecin girondin décide de retenter sa chance l’année dernière, lorsqu’il tombe sur une offre de “médecin de soin” sur la base franco-italienne de Concordia, en Antarctique, dirigée par l’Institut polaire français Paul-Émile Victor et le PNRA (Programma Nazionale di Ricerche in Antartide). “J’ai toujours admiré l’Antarctique, j’avais vraiment envie de faire une coupure”, confie le généraliste de 50 ans. Jusqu’à présent, ce poste avait toujours été proposé à des médecins italiens. C’est d’ailleurs l’un d’eux qui devait suivre cette mission. Mais, il se désiste au dernier moment, comme le Dr Stéphane Fraize quelques années plus tôt. Simple hasard ou coïncidence ? Le Dr Fraize saisit l’opportunité de prendre sa place, et réussit. Direction : la station de Concordia, situé sur le Dôme C, en Antarctique. Il laisse alors ses patients du centre de santé et obtient un statut de médecin militaire, obligatoire pour devenir médecin en Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). “Concordia c’est un milieu polaire, c’est ce qu’il y a de plus extrême”, confie le médecin. Mais cela ne le dissuade pas, bien au contraire c’est justement ce qu’il est venu chercher.  

               © Stéphane Fraize / Institut Polaire Français / PNRA

© Stéphane Fraize / Institut Polaire Français / PNRA

Le 11 janvier, il atterrit en Antarctique et rejoint son équipage composé de six Italiens, cinq Français et un Allemand, prêts à travailler sur la météorologie, la glaciologie, la sismologie, le magnétisme terrestre, l’astronomie, la chimie de l’atmosphère... Embauché tardivement, le médecin est le dernier à rejoindre la mission. “Normalement, on arrive en novembre et on repart en novembre de l’année suivante”, précise-t-il. Arrivé en janvier, il ne restera théoriquement “que” 10 mois en Antarctique. Ici, il est médecin de soin et doit gérer en cas de besoin tout son équipage. “C’est un poste tellement particulier, tant d’un point de vue personnel que professionnel”, assure-t-il. Là-bas, sa pratique est “relativement modeste”. “Je n’ai pas une activité de soin très importante. Une grosse partie de mon boulot c’est de me tenir prêt à toute éventualité du moment.Tant psychologiquement que techniquement je dois savoir gérer une urgence sans aucun espoir d’avoir du secours en dehors de la télémédecine”, explique le médecin. Même s’il confie avoir un “peu la pression” c’est exactement ce pourquoi il est là. “Ça fait partie du challenge, c’est à la fois exigeant et passionnant”, poursuit-il.    Deux médecins à bord A Concordia, les journées du Dr Fraize ne se ressemblent jamais. Réveil à 7h30 avec une leçon d’italien ou une séance de luminothérapie, pour se préparer aux longs mois sans voir le soleil. Puis, à 9 heures, le travail commence. “Aujourd’hui j’ai passé l’essentiel de ma journée à préparer l’exercice de grands secours de demain sur la réanimation cardiaque”, avance-t-il. Pendant deux heures et demie, le médecin a préparé des protocoles avec l’astronome de l’équipe, qui a un rôle d’aide anesthésiste. L’équipage doit être formé dans le cadre d’une éventuelle opération, que le Dr Fraize ne pourrait pas gérer seul. “On a revu tout le protocole de gestion du bloc opératoire, au niveau des outils, le respirateur, les produits, comment se préparer à l’intubation…”, précise-t-il. Cet exercice, il l’animera avec le deuxième médecin de l’équipe qui dépend de l'Agence spatiale européenne (ESA). “C’est un neurochirurgien allemand, il n’est pas du tout censé faire du soin, il ne fait que de la recherche”, détaille le Dr Fraize. Mais dans les faits, les deux médecins travaillent parfois ensemble, “surtout pour les préparations chirurgicales”, confie-t-il. “A titre personnel, c’est aussi une grosse sécurité de savoir qu’il y a un deuxième médecin si jamais il y a un pépin”, reconnaît le généraliste. C’est ce médecin qui doit gérer l’équipe de secours lors des opérations en extérieur, pendant que le Dr Fraize reste à la station et se tient prêt à soigner en cas de problème. Le généraliste s’occupe aussi du ménage, de l’inventaire de la pharmacie, du rangement, de la préparation des formations…   

© Stéphane Fraize / Institut Polaire Français / PNRA

© Stéphane Fraize / Institut Polaire Français / PNRA

© Stéphane Fraize / Institut Polaire Français / PNRA Si pour cette mission, le Dr Fraize est médecin de soin, il a lui aussi voulu être astronaute pour l’Agence spatiale européenne (ESA). En 2021, à l'âge de 48 ans, il voit passer une offre d’emploi et tente sa chance. “Sur le papier je remplissais les critères, mais en termes d’âge j’approchais la limite de 50 ans”, se souvient-il. “Quand on regarde les profils des gens retenus, ils sont extraordinaires. Moi, je ne pense pas que mon profil aurait été retenu. On est sur quelque chose de tellement pointu, il n’y aucune honte à ne pas avoir été retenu”, affirme-t-il, modestement.    Une formation de 3 à 4 mois obligatoire Avant de pouvoir partir à Concordia, le médecin de 50 ans a dû se former. La formation dure entre trois et quatre mois, et a lieu dans un hôpital militaire. “Elle permet d’acquérir les compétences qui ne sont pas sur notre corps d’activité”, indique le généraliste. Pour lui, la formation concerne principalement la chirurgie, l’anesthésie, la dentisterie, la biologie et la radiologie. “On est censé pouvoir être autonome dans n’importe quelle situation”, poursuit-il. “Pendant trois ou quatre mois, je ne suis pas devenu chirurgien, anesthésiste ni radiologue, par contre ça permet d’acquérir des gestes, de connaître le matériel, de savoir de quoi on parle et en cas de pépin avec l’aide de la télémédecine, de pouvoir s’en sortir”, précise-t-il. “L’idée, ce n'est pas de maîtriser toutes les indications d’une chirurgie, mais qu'éventuellement avec l’aide d’un chirurgien en télémédecine on puisse réussir à sortir d’une intervention”, explique-t-il. Même si la télémédecine est une grande avancée, “ce n'est pas la même chose, c’est soumis à la connexion internet. En ce moment on a des coupures dues à des satellites quasi quotidiennes”, reconnaît-il.

© Stéphane Fraize / Institut Polaire Français / PNRA

© Stéphane Fraize / Institut Polaire Français / PNRA   Si partir en mission en Antarctique est un véritable défi d’un point de vue professionnel, c’est aussi une épreuve sur le plan personnel. “Vivre de manière resserrée, avec une petite équipe de douze, c’est un vrai challenge”, admet le médecin, tout en précisant qu’il n’y a encore jamais eu de conflit dans la station. Ici, la langue la plus pratiquée est l’anglais. Pendant les repas du midi, le placement est libre, ce qui permet le plus souvent au médecin girondin de pouvoir parler sa langue maternelle avec les autres Français. En revanche, le soir, “on a un système de tirage au sort pour les places, pour qu’il n’y ait pas de phénomènes de “clans” qui puissent émerger”, explique-t-il. Pour lui, c’est l’occasion de parler anglais mais aussi de s’essayer à l’italien. “Dans la majorité des cas à la fin de la mission, on parle tous un peu le Concordia”, dit-il en riant. Comprenez, un mélange de français, d’italien et d’anglais.   Des conditions physiologiques éprouvantes Concordia est aussi un challenge à cause des conditions physiologiques très particulières. “Sur le plan physique c’est éprouvant, déjà à cause du froid, à l’intérieur c’est chauffé mais à l’extérieur ces derniers temps, on est sur des températures de -70°C ressenties -85°C”, raconte le médecin. Trois jours plus tôt, il voulait prendre des photos de soleil couchant. “En seulement 20 minutes, je me suis fait une gelure de la tempe, c'est encore sensible donc il doit y avoir une brûlure, alors que je pensais avoir fait attention et être bien couvert”, se désole-t-il. L’électricité statique est aussi une source d’énervement pour le médecin. “On se prend des châtaignes dès qu’on touche un matériel métallique”, admet le médecin.

Les températures glaciales et l’électricité statiques ne sont pas les seuls paramètres qui rendent le confort de vie plus difficile, la sécheresse de l’air aussi. “A l’intérieur de la station, l'humidité relative est de 9 à 10% [en France, il est autour de 40% à l’intérieur, NDLR], donc on a tout le temps le nez plein de croutes”, assure-t-il. A cela, il faut rajouter les “problèmes de crevasses” et de “gerçures de la peau”. “C’est un des principaux motifs de consultation”, remarque le médecin. Mais ce qui le décourage le plus, c’est l’hypoxie. Concordia est situé à une altitude de 3 200 mètres. “Il nous manque à peu près un tiers d’oxygène par rapport à des altitudes classiques”, fait savoir le généraliste. Conséquence : l’ensemble de l’équipage est constamment essoufflé. “La station est sur trois étages, dès qu’on en monte un, il nous faut plusieurs minutes pour retrouver son souffle. Je trouve que c’est le plus pénible”, indique-t-il. Le sommeil aussi est “énormément altéré avec notamment des apnées du sommeil dues à une respiration périodique”, rapporte le médecin.    "Il n’y a rien qui permet de se préparer à ça" Même si le médecin était prévenu de toutes ces conditions de vie difficiles, il convient qu’il était très compliqué de s’y préparer. “Le fait de le savoir de manière théorique et de le vivre, c’est différent”, estime-t-il. “Dans une semaine, le soleil va disparaître pour 100 jours. Il n’y a rien qui permet de se préparer à ça”, reconnaît le médecin de 50 ans, qui s’apprête aussi à ne plus manger de produits frais pendant plusieurs mois. Seuls quelques pommes, oranges, kiwis, pommes de terre et oignons semblent encore résister à ces conditions de vie. “On aura bientôt plus que des conserves, du congelé et des produits secs”, avance le médecin. Le dernier avion qui a apporté de la nourriture a atterri le 10 février dernier. Depuis, aucun avion n’est arrivé, et aucun n’arrivera jusqu’en novembre prochain. “Le fioul antarctique gèle en dessous de -50°C et la plupart des plastiques cassent lorsque les températures sont trop basses”, informe le généraliste. Pour autant, il ne se plaint pas. “A bord, nous avons un cuisinier, qui était chef dans un restaurant 3 étoiles Michelin”, assure-t-il. Le cuisinier étant italien, Stéphane Fraize confie en riant :“Le repas type, c’est souvent des pâtes”.  

© Stéphane Fraize / Institut Polaire Français / PNRA

Pendant son temps libre, le médecin lit beaucoup et organise des soirées films avec ses coéquipiers. Il appelle aussi ses proches, notamment sa fille de 8 ans, et son mari. “On se parle deux à trois fois par semaine”, explique-t-il. C’était indispensable pour lui. “Dans les conditions qui se faisaient il y a 25 ans, avec des communications pas possibles ou limitées, je ne suis pas sûr que j’aurais tenté le coup en tout cas, pas avec une fille en bas âge”, admet le médecin. Dans la station, se trouvent aussi des jeux de société, un babyfoot, une table de ping pong, un billard italien, un mur d’escalade, une salle de sport… Pourtant, le médecin avoue ne plus faire beaucoup de sport ici. “Respirer et marcher, ça me suffit comme sport”, confie-t-il en riant. “Je suis sorti deux heures dehors avec un glaciologue à marcher dans la neige par -80°C, même si on a dû faire 2,5 km maximum c’est épuisant”, admet-il. Lui qui était habitué à sortir, à être au milieu de la nature, a dû s’adapter. “On ne vient pas à Concordia pour passer du temps dehors. Je discutais avec mes collègues partis dans les autres TAAF, il y en a certains qui me disaient ‘jamais je ne serai venu à Concordia, j’ai besoin de voir la mer, de voir les animaux, de sortir m’aérer’. Ici on sait qu’on vient dans un environnement très particulier”, estime-t-il. “Je suis venu chercher une autre expérience, on est tellement peu à avoir l’opportunité de la vivre”, dit-il, reconnaissant de la chance qu’il a. “Je ne suis pas une tête brûlée, je ne suis pas quelqu’un qui court tout le temps. Mais j’ai aussi besoin à certains moments d’aller voir ailleurs, d’aller voir au-delà, de ne pas me contenter de la routine, d'aller voir des choses que j’ai pas l’occasion de voir autrement et de m’éprouver pour savoir dans quelle mesure je suis capable de me confronter à des situations aussi particulières”, explique-t-il. Le pari est réussi pour le médecin girondin de 50 ans. Une fois rentré en France, il retrouvera ses patients du centre de santé de Saint-Caprais-de-Bordeaux.  

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