Déremboursement de l'homéopathie : les conséquences sur les pratiques des médecins

25/06/2020 Par Adrien Renaud
MEP
Le 1er janvier 2020 a marqué la première étape du déremboursement des produits homéopathiques : de 30 à 15%, avant un déremboursement total en 2021. Comment les praticiens habitués à en prescrire s’adaptent-ils à cette nouvelle directive ? Quelle a été la demande pendant la crise du coronavirus ? 

«Un médecin comme les autres.» C’est ainsi que se qualifie le Dr Hélène Renoux, présidente de la Société savante d’homéopathie (SSH) et de l’European Committee for Homeopathy (ECH). Pendant la crise sanitaire, cette généraliste installée à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine) dit avoir « été là pour les patients en présentiel ou en téléconsultation, comme tous les confrères, et mal protégée, comme tous les confrères ». En l’absence de traitement validé contre le coronavirus, elle estime par ailleurs que «les traitements homéopathiques [lui] ont apporté un soutien pour aider les patients à supporter les symptômes du Covid-19». 

Si à première vue, les homéopathes abordent donc le «monde d’après» dans les mêmes dispositions que leurs confrères, depuis quelques mois, ils font face à une certaine défiance vis-à-vis de leur pratique. Première cause : un remboursement de 15 % (contre 30 %) depuis le 1er janvier 2020, et un déremboursement total au 1er janvier 2021. De quoi inquiéter les émules de Samuel Hahnemann [médecin fondateur de l’homéopathie, NDLR], bien que, pour l’instant, ces derniers font plutôt le dos rond. 

«Avec le remboursement à 15 %, les patients continuent à être remboursés par leur mutuelle, explique le Dr Christine Bertin-Belot, généraliste à Besançon et vice-présidente du Syndicat national des médecins homéopathes français (SNMHF). Pour l’instant, la plupart des patients n’ont observé aucune différence.» Mises à part les retombées du Covid, pas de baisse de fréquentation au sein des cabinets, avouent aussi les homéopathes. «Je ne vois pas encore d’effet du déremboursement, et d’ailleurs j’ai encore beaucoup de rendez-vous en homéopathie», témoigne le Dr Véronique Bastin, homéopathe à Grenoble. «Il est difficile de dire si le déremboursement a un impact sur notre activité, car notre patientèle n’est pas fondamentalement différente de celle des autres médecins généralistes», analyse Christine Bertin-Belot. Un diagnostic partagé par Hélène Renoux : «Le nombre de médecins homéopathes décroît, comme celui des médecins en général. Donc nous sommes plutôt submergés de demandes qu’autre chose.» 

Stress post-traumatique chez les homéopathes
Le Dr Didier Deswarte, qui a longtemps pratiqué l’homéopathie à Lille, à la retraite depuis six ans, est toujours actif dans les associations et l’enseignement. Et, pour lui, le débat qui a conduit au déremboursement a eu des conséquences bien au-delà des questions financières : «Nous avons vécu des choses violentes. Les homéopathes que je rencontre sont assez perturbés.» Un constat qui suit les rencontres mensuelles de la Société de perfectionnement en homéopathie du Nord (SPHN), qu’il préside. « Notre noyau d’une trentaine de médecins continue à venir, mais ils le vivent mal, témoigne-t-il. Nous avons une thérapeutique sur laquelle nous sommes formés, nous avons une conviction, et tout cela nous heurte, c’est anticonfraternel.» 

 

Rendez-vous en 2021 

Pour autant, l’homéopathie est loin de voguer sur un long fleuve tranquille. Après la tempête Covid, l’ambiance serait plutôt au calme, avant une nouvelle tempête. «Dans un an, si le ministère de la Santé persiste, le déremboursement sera total, et les patients seront...

doublement pénalisés, estime Christine Bertin-Belot. Non seulement ils ne seront plus du tout remboursés, mais en plus les tarifs augmenteront. C’est ce qui se passe quand un médicament est déremboursé.» Un déremboursement total serait «très néfaste», estime Hélène Renoux, et la situation sera aggravée par le fait que «le taux de TVA sera modifié». 

Véronique Bastin se dit très inquiète pour ses patients : «Ceux que je connais depuis vingt ans vont continuer à me faire confiance. Mais je me demande ce qui se passera, par exemple, pour une famille de trois enfants quand il faudra faire un traitement de fond pour une otite.» Car le coût des médicaments pour ce type de prise en charge pourrait s’avérer prohibitif pour une famille nombreuse. «Certains iront malheureusement vers des techniques médicamenteuses plus classiques, et d’autres vers des médecines parallèles», ajoute-t-elle, s’empressant de préciser qu’elle ne considère pas l’homéopathie comme une médecine parallèle : «C’est une médecine pratiquée par des médecins qui ont des diplômes, et le risque est que d’autres prennent le relais : des gens qui donneront des traitements semblant moins fournis et moins chers que les nôtres, mais qui ne seront ni formés ni compétents.» 

 

La relation médecin-patient (légèrement) affectée 

Au-delà de la question financière, le déremboursement a-t-il affecté la relation avec le patient ? Les avis sont divisés. Pour certains, s’il n’y a rien changé, «les gens sont surtout en colère, et vivent cette réforme comme une discrimination à leur encontre, avance Christine Bertin-Belot. Ils paient des cotisations et ne sont pas remboursés, alors que l’homéopathie fait partie de leur choix de vie.» Un sentiment partagé par Hélène Renoux : «Les gens continuent à nous demander pourquoi on nous répète que l’homéopathie est inefficace, alors qu’ils constatent bien qu’ils sont soignés.» 

Véronique Bastin admet cependant qu’après des mois de polémique, certains posent davantage de questions. «Ce matin encore, une patiente m’a demandé quelles preuves scientifiques je pouvais fournir à l’appui de mes traitements, raconte-t-elle. Comme tous les homéopathes, je prends beaucoup de temps avec mes patients. J’ai donc expliqué que si les preuves scientifiques manquaient, notre expérience d’homéopathe a attesté que cela fonctionnait. Et j’ai, comme toujours, insisté sur le fait qu’il n’y avait pas de risque à recourir à l’homéopathie.» 

Certains homéopathes espèrent, par ailleurs, que la crise du coronavirus – et les polémiques qu’elle a déclenchées, notamment sur l’hydroxychloroquine – aura abouti à faire réfléchir une partie du grand public à propos de l’évaluation des médicaments. «J’ai retrouvé à cette occasion exactement les mêmes discours, avec les mêmes excès de langage et de pensée», soupire Christine Bertin-Belot. Pour elle, cependant, il faut saisir ce débat et s’en servir pour questionner la pertinence du modèle unique imposé, selon elle, par l’evidence based medicine. «La médecine n’est pas unique, avance-t-elle. Il y a beaucoup de méthodes pour soigner, soulager, guérir : qu’on les utilise toutes !» 

Des granules contre le virus ?
L’homéopathie ne pourrait-elle pas «apporter des réponses à la lutte contre le Covid-19, en plus des mesures barrières, sanitaires et de confinement» ? La question a été posée par les députés Yves Daniel (Loire-Atlantique) et Paul Molac (Morbihan) dans une tribune publiée mi-avril sur le site Solidarité Homéopathie. Leur hypothèse : l’homéopathie, sans se substituer aux traitements dits allopathiques, permettrait d’optimiser les défenses immunitaires de la population. Mais même du côté des labos homéopathiques, on semble prendre ses distances avec de telles théories. «Dans cette situation épidémique, chacun doit agir avec responsabilité et suivre les recommandations publiées par les instances sanitaires de son pays, précisait-on chez Boiron, interrogé par nos confrères de Franceinfo début mars. Il ne faut pas faire croire que l’homéopathie serait une solution “miracle” et ainsi prendre le risque de détourner certains de la conduite à tenir dans ce contexte.» 

 

Un autre son de cloche 

Loin de cette orientation, les membres du collectif Fake Med, à l’origine de la pétition de mars 2018 qui avait abouti à la décision de déremboursement, affichent un discours tout à fait différent. Le Dr Céline Berthié, par exemple, généraliste à Cussac-Fort-Médoc (Gironde), estime que la baisse du taux deremboursement lui a donné un argument...

de poids dans l’échange avec les patients qui se questionnent sur l’homéopathie. «Cela a donné une crédibilité au discours scientifique, explique celle qui a longtemps été porte-parole du collectif. Nous avions des arguments pour dire que quand on teste l’homéopathie contre un placebo, elle ne marche pas mieux. Mais cette mesure de déremboursement nous permet d’appuyer encore mieux notre propos.» La généraliste reconnaît cependant que «la patientèle a tendance à ressembler à son médecin», et que «beaucoup de [ses] patients étant un peu cartésiens», elle a peu l’occasion de ferrailler avec eux à propos de la mémoire de l’eau ou de la dynamisation quantique. Mais ceux qui ont consommé de l’homéopathie et peuvent avoir tendance à en demander sont, selon elle, désormais plus facilement convaincus. «Il suffit de leur expliquer un peu, et en quelques phrases, et ils sont convaincus, raconte-t-elle. Beaucoup nous disent qu’ils sont vexés d’avoir longtemps été pris pour des pigeons.» 

Entre la vision des homéopathes qui jugent que leur relation avec les patients n’a presque pas été affectée par le déremboursement, et celle du collectif Fake Med, qui estime avoir réussi à faire bouger les lignes dans l’opinion publique, où se trouve la vérité ? Celle-ci est peut-être à chercher du côté de l’économie. Le laboratoire Boiron a, en effet, annoncé au mois de mars un chiffre d’affaires 2019 en baisse de 7,8 % par rapport à 2018. Le résultat net, lui, s’est effondré (-29,3 %), passant de 57 à 40 millions d’euros. Dans la foulée, il a annoncé la suppression de 646 postes, soit un quart des effectifs, ainsi que la fermeture de 13 de ses 31 sites. Dans le communiqué qui expliquait cette décision, l’industriel ne laissait planer aucun doute sur la cause de ses difficultés, incriminant «la décision brutale» de déremboursement prise par le ministère de la Santé, et se plaignant des «attaques virulentes, injustifiées et réitérées» qui, depuis deux ans, s’abattent «contre l’homéopathie en France». 

 

En pharmacie, le déremboursement attendu avec sérénité 
Les conséquences du déremboursement affectent aussi les pharmaciens. Le point avec Valérian Ponsinet, membre du bureau de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), l’un des deux syndicats représentatifs des officinaux.

Egora.fr : Qu’est-ce que le passage à 15 % du taux de remboursement des médicaments homéopathiques a changé pour les pharmaciens d’officine ? 
Valérian Ponsinet :
 Tout dépend des officines. Pour certaines pharmacies qui délivraient beaucoup de médicaments homéopathiques, par exemple parce qu’elles sont situées non loin d’un médecin homéopathe, il y a pu y avoir un effet sur la partie homéopathie du chiffre d’affaires. C’est mon cas : j’exerce en milieu rural, et j’ai un médecin qui prescrit beaucoup d’homéopathie dans le village. J’ai vu une baisse à ce niveau, mais ce n’est pas dramatique.

Et quelles sont les conséquences pour vos patients ?
Certains voient qu’il y a une part à régler plus importante qu’auparavant. C’est notamment le cas des patients dont la complémentaire ne prend pas en charge ce qu’on appelait autrefois les « médicaments à vignette orange » [médicaments remboursés à 15 % en raison d’un service médical rendu insuffisant, NDLR]. Bien sûr, il s’agit de traitements qui n’ont pas fait la preuve de leur efficacité, mais, dans certains cas, ils aidaient à ce que les patients soient stabilisés. On peut craindre que certains renoncent à ces traitements, qu’il y ait un phénomène d’échappement, et qu’on en voit revenir une partie plus tard avec d’autres problématiques.

Y a-t-il eu un changement du côté des médicaments homéopathiques sans ordonnance, non concernés par la réforme mais dont la perception peut avoir été altérée par les débats ?
Non, nous n’avons pas ressenti d’effet sur ces spécialités. C’est vraiment une thérapeutique à part, et les laboratoires les promeuvent de manière différente. Au contraire, les industriels ont probablement anticipé les choses, en tentant justement de mettre l’accent sur ce marché.

Comment appréhendez-vous le passage au déremboursement total le 1er janvier 2021 ?
Nos commandes vont peut-être un peu baisser, mais nous ne pensons pas que cela aura un impact énorme sur notre activité. S’il y a des prescriptions, nous les honorerons. Et nous aurons à effectuer auprès du public un travail supplémentaire d’explication du déremboursement, travail que nous effectuons d’ailleurs déjà depuis la baisse du taux de remboursement à 15 %. Nous allons donc continuer à dire que le déremboursement ne signifie pas que l’homéopathie est inefficace, mais que l’Assurance maladie est obligée de faire des choix. Et au final, c’est pour les patients que nous sommes le plus embêtés, car ce seront eux les premières victimes. 
 
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G à 30 euros : médecins, allez-vous anticiper l'augmentation tarifaire ?

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