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Outils numériques en santé mentale : véritable progrès thérapeutique ou réponse low-cost ?
Télésuivi des patients, thérapies numériques, recours à ChatGPT en consultation… Les outils numériques gagnent du terrain en psychiatrie mais leur place dans les soins reste à définir. Lors d’une table ronde organisée le 6 octobre au salon City Healthcare, à Nantes, plusieurs spécialistes ont défendu leur potentiel thérapeutique tout en alertant sur le risque d’une psychiatrie à moindre coût.
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"En psychiatrie, on a une sorte de gradient sur ce qu’on pourrait faire avec l’intelligence artificielle, de la Californie jusqu’à chez nous. Plus vous allez à l’ouest, plus vous avez l’impression que dans un an ou deux on sera tous remplacés." D’emblée, le Pr Olivier Bonnot, psychiatre de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital Barthélemy-Durand (Etampes, Essonne), donne le ton. D’un côté, ceux qui prédisent que les psychiatres seront bientôt remplacés par des machines, de l’autre, ceux qui abordent ces technologies avec davantage de prudence. "En fait, personne n’y connaît rien du tout", résume-t-il, avant de recentrer le débat : "La vraie question, c’est surtout de savoir si ça peut nous être vraiment utile."
Les outils numériques recouvrent des usages très différents en psychiatrie : repérer les premiers signes d’un trouble, aider au choix d’un traitement ou suivre l’évolution d’un patient entre deux consultations. Les thérapies numériques, notamment celles inspirées des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), constituent une autre piste.
Pas d’infériorité avec l’être humain
Dans ce dernier domaine, les perspectives sont prometteuses. "On sait bien qu’aujourd’hui, notamment dans les thérapies les plus structurées comme les TCC, on peut avoir une vraie efficacité, en tout cas une non-infériorité par rapport à l’être humain", souligne Olivier Bonnot. Plusieurs projets sont en cours de développement dans le cadre du Grand défi consacré aux dispositifs médicaux numériques en santé mentale, détaille le Pr Ludovic Samalin, psychiatre au CHU de Clermont-Ferrand et copilote du programme. Doté d’environ 10 millions d’euros, ce programme soutient 11 projets : outils de télésuivi pour repérer les rechutes, thérapies numériques, algorithmes d’aide au choix thérapeutique mais aussi dispositifs de dépistage précoce de la dépression du post-partum, baptisé Dalia Bloom.
Reste que les outils ayant démontré leur efficacité et bénéficiant d’une validation réglementaire ou d’un remboursement demeurent pour l’instant rares. "En psychiatrie adulte, il n’y en a pas", observe Ludovic Samalin à propos des dispositifs numériques thérapeutiques remboursés. En psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Olivier Bonnot ne recense que quelques exemples américains, dont un jeu thérapeutique destiné aux jeunes présentant un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).
Le télésuivi, également prometteur, permet aussi de garder un lien entre deux consultations. Il ne signifie pas forcément moins d’échanges avec les patients, explique Ludovic Samalin. "On ne change pas la fréquence de consultation avec les patients. En revanche, entre deux rendez-vous, les professionnels peuvent suivre leur évolution et intervenir plus rapidement si nécessaire", précise-t-il.
"Je demande à mon patient de prendre son téléphone, d’ouvrir ChatGPT et de le mettre en marche"
Mais les outils numériques ne se limitent pas aux dispositifs conçus pour les professionnels de santé. Les patients, notamment les plus jeunes, se sont déjà emparés de l’intelligence artificielle générative. "C’est extrêmement accessible, c’est gratuit… C’est très attirant pour eux", constate Olivier Bonnot, qui reçoit régulièrement des jeunes ayant interrogé ChatGPT sur leurs symptômes ou un possible TDAH. Plutôt que de rejeter ces usages, le psychiatre a préféré expérimenter l’intégration du chatbot à certaines de ses consultations. "Je demande à mon patient de prendre son téléphone, d’ouvrir ChatGPT et de le mettre en marche." Il échange alors avec l’outil en présence du jeune, auquel l’IA rappelle parfois les conseils que le praticien lui a prodigués précédemment : "Le Pr Bonnot t’avait dit ça, il faut aller dans ce sens", illustre-t-il. Une pratique expérimentale qui soulève des questions de confidentialité, mais dont il tire un bilan positif : "Je ne dis pas qu’il faut le faire mais ça offre véritablement quelque chose en plus." Le psychiatre plaide donc pour que les professionnels s’emparent rapidement du sujet. "L’usage est déjà fait." D'ailleurs, il met en garde contre le risque de reproduire les erreurs commises avec les réseaux sociaux, dont l’encadrement a tardé : "On a mis quand même une bonne dizaine, une bonne quinzaine d’années avant de légiférer (…) et maintenant, la bataille est perdue, il ne faut pas faire la même erreur, on a peu de temps !"
De son côté, la Dre Rachel Bocher, psychiatre au CHU de Nantes et présidente de l’Intersyndicat national des praticiens hospitaliers (INPH), partage la nécessité d’avancer mais insiste sur la responsabilité collective. "Il faut savoir prendre le train en marche (…) mais les dispositifs doivent être psychologiquement soutenables, écologiquement proportionnés, démocratiquement gouvernés et socialement possibles", insiste-t-elle. Et d’ajouter : "Il ne faudrait pas qu’on soit dans un monde où le numérique devienne l’assistant du praticien", met-elle en garde.
Un modèle économique encore fragile
Reste un obstacle de taille : le financement de ces innovations et leur accessibilité. "Il y a beaucoup de choses déjà disponibles. La difficulté, c’est toujours de trouver le modèle médico-économique qui permet de les faire vivre", résume Ludovic Samalin. Le développement de ces dispositifs nécessite du temps, des investissements et des études de validation comparables, selon lui, à ceux exigés pour un médicament. Or les start-up peinent souvent à anticiper ces contraintes.
Pour Olivier Bonnot, le marché pourrait se développer grâce à des utilisateurs prêts à payer directement pour des solutions dont ils perçoivent rapidement les résultats. "L’exemple de l’application Petit bambou en est l’illustration parfaite. Si les entreprises bossent bien leur projet, les gens achèteront", glisse-t-il, pointant toutefois le risque d’une médecine à deux vitesses. Le psychiatre estime que le développement de ces outils doit s’accélérer, y compris à l’échelle internationale. S’il observe un déploiement déjà important de l’IA dans les hôpitaux américains et chinois, il estime que "le monde entier est en retard".
Le praticien rappelle les quatre conditions indispensables pour que ces outils fonctionnent : répondre à un besoin réel, démontrer son efficacité, respecter les exigences éthiques et s’intégrer aux parcours de soins. "Si on demande à des patients de s’autodépister et qu’il ne se passe rien derrière, ça ne fonctionnera pas", pointe-t-il. Avant de conclure : "Le professionnel plus l’IA est, au fond, plus efficace que le professionnel tout seul."
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