santé numérique
IA en santé : entre promesses et réalités, les médecins attendent encore des preuves
Gain de temps, amélioration de la relation médecin-patient, aide à la décision… Les promesses de l’IA en santé sont nombreuses, mais ses bénéfices restent difficiles à mesurer. Réunis le 6 octobre au congrès City Healthcare, à Nantes, médecins et industriels ont rappelé les conditions de son adoption : des outils utiles, évalués et faciles à utiliser.
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L’intelligence artificielle (IA) va-t-elle transformer la pratique médicale ou relève-t-elle encore largement d’un effet d’annonce ? Si les outils se multiplient, leur adoption dans les cabinets et les hôpitaux se heurte à de nombreux obstacles : manque de temps, coûts, difficultés d’intégration aux logiciels métiers, mais aussi interrogations sur la sécurité des données et la responsabilité médicale. "Aujourd’hui, en 2026, c’est un grand effet d’annonce, une grande ambition", estime le Dr David Azerad, vice-président du syndicat Jeunes Médecins et président de l'association 100 000 Médecins, lors d’une table ronde organisée le 6 octobre au congrès City Healthcare, à Nantes. Mais selon lui, les outils d’IA restent "sous-utilisés notamment parce qu’on ne sait pas encore comment les implémenter dans nos pratiques et qu’ils ne sont pas encore bien interopérés avec nos logiciels".
Des outils encore difficiles à intégrer
Parmi les applications les plus prometteuses figurent les assistants de consultation, ou "scribes IA", capables de retranscrire les échanges entre un médecin et son patient puis d’en produire une synthèse pour alimenter le dossier médical. Mais entre l’existence d’une solution et son utilisation réelle, le fossé demeure important. "La grande question qui se pose, c’est finalement l’'utilisabilité' par les médecins en pratique courante", souligne David Azerad. Un assistant peut générer un compte rendu à la fin du rendez-vous, mais celui-ci doit être vérifié et parfois corrigé par le praticien. "C’est rarement un 100 % de réussite. La question de comment on utilise cet outil en consultation est donc encore ouverte", pointe-t-il.
Le médecin mentionne également le recours aux IA génératives grand public (comme ChatGPT ou Claude) dans les établissements de santé. Ces usages, qualifiés de "shadow IA", échappent souvent aux cadres autorisés. "À l’hôpital, les statistiques montrent que c’est environ 50 à 60 % des postes qui l’utilisent chaque jour, alors que c’est totalement interdit", fait savoir le praticien, plaidant pour une meilleure connaissance des outils conçus spécifiquement pour les professionnels de santé ainsi que pour leur évaluation. "Les médecins de ville aujourd’hui ont surtout besoin d’outils qui sont utilisables !"
Un constat partagé par la Dre Anna Boctor, pédiatre et présidente du syndicat Jeunes Médecins, qui décrit un mélange de scepticisme, de méfiance et d’enthousiasme chez les praticiens. Si l’intérêt pour ces technologies existe, le "bruit médiatique" autour de leurs performances crée aussi de la frustration. "Il y a un énorme fossé entre ce bruit ambiant permanent, sensationnel et la pratique quotidienne dans le cabinet, observe-t-elle. On a finalement le sentiment que les médecins sont mis en dehors de la réflexion sur le déploiement de ces outils alors qu’ils devraient être au cœur de leur élaboration !" Autre frein : l’investissement financier qui s’ajoute à l’effort pour apprendre à utiliser ces nouvelles solutions et les intégrer à son organisation. "Les journées sont déjà très contraintes par les consultations, les messages, les résultats biologiques et les tâches administratives. Souvent, on n'a même pas le temps de déjeuner, confie Anna Boctor. Il faut être sûr que le temps consacré à la mise en place de l’outil en vaut vraiment la peine", estime-t-elle.
Un gain de temps encore à démontrer
C’est notamment ce sur quoi misent les éditeurs : délester les soignants des tâches administratives pour leur permettre de se consacrer davantage au temps médical. Mais les gains de temps annoncés sont à nuancer. "Pour l’instant, ça ne permet pas de faire gagner du temps", tranche fermement David Azerad. Les assistants de consultation peuvent certes améliorer les échanges en permettant au médecin de se concentrer davantage sur le colloque avec le patient. Mais ce bénéfice ne se traduit pas forcément par une diminution du temps de travail. "À la fin de la journée, on n’a pas vu plus de monde. C’est juste qu’on a passé plus de temps avec les gens", explique-t-il. Pour le médecin, cette amélioration de la relation de soin constitue toutefois un apport important. "Les études internationales montrent que le temps d’eye contact avec un patient est un facteur déterminant pour le convaincre dans la stratégie diagnostique et thérapeutique", soutient-il.
Encore faut-il que ces outils s’intègrent facilement au quotidien des soignants et que leur fonctionnement soit transparent. Pour Léo Sillion, médecin généraliste et responsable des affaires publiques et de la stratégie médicale chez Doctolib, les solutions les plus efficaces sont celles qui s’utilisent presque sans que le médecin s’en aperçoive. "On facture, on ouvre le logiciel, toutes les bonnes cotations sont déjà entrées parce que le scribe a écouté la conversation et une fois qu’on procède à la facturation, comme par hasard, il n’y a pas de rejet", s’enthousiasme-t-il. Mais cette simplicité ne doit pas se faire au détriment de la transparence : les soignants doivent pouvoir comprendre le rôle de l’IA et garder le contrôle sur celle-ci. "Je ne pense pas que ce soit aux entreprises unilatéralement de dire : on a la capacité technologique, donc on vous met un outil entre les mains", souligne-t-il.
"Le lien humain est irremplaçable"
Mais l’adoption de ces technologies dans le système de santé dépend surtout des moyens disponibles. Félix Motosso, directeur général France de Tandem Health, une entreprise suédoise, observe une diffusion plus rapide des innovations dans les pays nordiques, où la faible densité médicale et les conditions de financement peuvent favoriser leur déploiement. "Sur certains marchés, utiliser un script est devenu la base, c’est même devenu un argument de recrutement pour les centres de santé. Ceux qui ne le proposent pas sont considérés comme un peu à la traîne", analyse-t-il. À l’inverse, les établissements hospitaliers français doivent composer avec des systèmes informatiques complexes, voire désuets, et des budgets numériques limités. "Les budgets liés au numérique ne sont pas très élevés et sont souvent empêtrés dans des Ségur et dans des budgets de maintenance. En l’état, il n’y a, en France, pas grande chose de mobilisable pour l’innovation", regrette-t-il
Pour Anna Boctor, l’IA ne peut toutefois pas résoudre à elle seule les difficultés du système de santé. "Il ne faut pas voir l’IA comme une solution miracle pour remplacer le médecin et résoudre le problème des déserts médicaux", insiste-t-elle. Pour elle, la relation de confiance entre médecin et patient reste essentielle à l’adhésion des patients et au suivi notamment des maladies chroniques. "Ce lien humain est irremplaçable. Il faut décharger les médecins des tâches ingrates et chronophages pour qu’ils puissent se concentrer sur leur vrai rôle", résume-t-elle.
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