Vulgarisateur, expert, citoyen : quelle a été l’image du médecin généraliste dans la presse durant la crise Covid ?

28/12/2021 Par Louise Claereboudt
Médias
A 35 ans, le Dr Jennifer Gamet a commencé les remplacements peu avant le premier confinement, en février 2020. Tout juste sortie de son internat à Amiens (Picardie), la généraliste s’est retrouvée propulsée face à des patients inconnus et surinformés (mais souvent mal informés). Alors que les médecins souffraient d’un manque de matériel, d’informations scientifiques claires et de directives gouvernementales dans cette tornade pandémique, la jeune femme s’est interrogée sur l’image du MG dans la presse à ce moment précis. Pour Egora, elle rapporte les enseignements de sa thèse.

  Egora.fr : En novembre dernier, vous avez soutenu votre thèse intitulée : "Image du médecin généraliste dans la presse pendant la crise du Covid". Comment est venue l’idée de travailler sur ce sujet ? Dr Jennifer Gamet : Au début de la pandémie, des patients venaient dans mon cabinet avec des informations que je ne pouvais ni contredire ni confirmer, parce que je n’en avais pas moi-même. Ça m’avait décontenancée. Mes confrères étaient un peu dans la même situation que moi. Mais ils me communiquaient au fur et à mesure les quelques informations dont ils disposaient. Je me suis alors demandé où les patients s’informaient, et est-ce que leurs sources étaient fiables ? Cela me demandait un travail supplémentaire pour aller vérifier les informations qui me parvenaient en consultation. Je les recontactais par la suite pour valider ou pas les hypothèses qu’ils me soumettaient. Au fur et à mesure de l’année 2020, tout le monde avait un avis sur tout. Initialement, je voulais comprendre l’image que les patients pouvaient avoir de nous et si cette image avait été modifiée par la crise sanitaire et rapport entre le médecin et le patient. Mais en me rendant compte que les médias avaient pris une grosse place durant cette période sanitaire, je me suis dit que l’image que les patients avaient de nous était évidemment construite lors de leurs contacts ponctuels avec leurs médecins, mais aussi, forcément, par ce qui nous entoure, dont les journaux.   D’autant que le généraliste s’est retrouvé propulsé en première ligne lors de cette épidémie, aussi bien dans son cabinet où il recevait les patients positifs, mais aussi au travers des médias… Tout à fait. Je me suis rendu compte qu’il y avait très peu de travaux qui avaient étudié cette représentation sociale du médecin généraliste à travers les médias. Les quelques-uns que j’ai pu trouver montraient néanmoins une forte discordance entre ces deux images : celle que le MG se faisait de lui-même et de son travail, et la représentation médiatique. Comme il y avait eu une très forte augmentation de la représentation dans les médias, je me suis demandée si cela avait pu permettre de corriger ce gap-là.   Qu’en avez-vous conclu : cet écart a-t-il été corrigé lors de la crise ? En sachant que mon travail se base sur deux journaux (Le Monde et Le Figaro), on peut voir que ce gap" est restreint. L’image qui ressort est beaucoup plus positive qu’elle ne l’était dans les travaux précédents.   Comment peut-on expliquer cette revalorisation de l’image du généraliste en période de crise ? Le fait que l’on ait fait intervenir de manière plus importante les généralistes dans une situation particulièrement instable et inconnue a permis de se rendre compte de la capacité d’adaptation de la médecine générale. On a toujours tendance à penser que les généralistes ont un peu de mal à bouger les lignes, qu’il s’agit d’une grosse machine empêtrée dans ses habitudes. Là, nous avons vu qu’en situation de crise, les MG – même quand les règles ne sont pas clairement établies et qu’on ne sait pas tout – sont capables d’adapter au jour le jour leur manière d’exercer, d’accueillir les patients, etc. De nombreux centres Covid ont été ouverts à l’initiative de MG. La population a pris conscience de cela. Elle avait une image d’Épinal du médecin généraliste, identifié comme médecin de famille qui n’intervient que sur la bobologie, les rhumes, la gastro… Bref, une médecine simple. Le Covid leur a fait prendre conscience que le rôle des MG allait au-delà de cela.   Vous déplorez néanmoins que le profil du généraliste dans la presse n’ait pas évolué au même titre que l’évolution de ses pratiques… On a pu évoquer plein de modes d’exercices différents, et montrer que la médecine libérale, ce n’est pas forcément que du libéral mais que l’on peut avoir, en tant que MG, une activité mixte, travailler à l’hôpital, avoir un exercice particulier, etc. Mais, malgré cela, on garde une grande majorité de médecins hommes dans les articles. Ce qui est très surprenant au vu de la féminisation du métier. C’est quelque chose que l’on a du mal à ancrer. Si on n’intègre pas un mode de sélection précis et qu’on laisse faire l’inconscient collectif, le médecin généraliste – et l’on peut sans doute élargir à tous les médecins – est un homme.

  Vous dites dans votre thèse que le MG est finalement devenu un expert à part entière dans cette crise. Comment s’est faite la bascule de l’image archaïque du médecin de famille à l’expert Covid ? Au début de la crise, même les experts scientifiques étaient dans le flou. On avait des informations qui étaient régulièrement différentes, parfois contradictoires ; et les patients, de ce fait, se tournaient vers leur médecin pour infirmer ou confirmer les données dont ils disposaient. Le MG restait le repère. Je pense qu’il avait déjà ce rôle avant l’arrivée du Covid-19, mais les patients n’avaient pas forcément besoin de le solliciter à ce point avant. Là, on était face à situation durant laquelle personne ne savait rien. Les infos arrivaient au compte-gouttes : un matin-une information, un matin-une autre. Les patients qui étaient confinés allaient eux-mêmes les chercher, sur fond de situation d’angoisse généralisée et de grande anxiété. Même s’ils avaient parfois la capacité de critiquer, de contredire une prise en charge, ils étaient souvent dans le doute. Et ce doute, leur médecin traitant pouvait leur ôter. Cela nous a, nous médecins, dans un premier temps pris au dépourvu. La relation médecin-patient n’est plus du tout paternaliste. Notre rôle est de reprendre l’information que le patient nous donne et de la critiquer. Les patients comprennent mieux cela et, de fait, sollicitent davantage le médecin qui est en droit de dire "Je ne sais pas". La crise est venue nous pousser dans nos retranchements parce que c’est arrivé plus d’une fois qu’un patient vienne avec une information vérifiée et juste, mais que nous n’avions pas car nous n’avions pas eu le temps d’aller voir, ce matin-là, les dernières données sorties. Ponctuellement, ils nous contredisaient à juste titre. Je pense que cela a été bénéfique car cela a permis de construire un échange et de renforcer le lien de confiance.   Ce rôle d’expert n’était pas valorisé avant ? Ce rôle était déjà présent mais, bien souvent, lorsque les patients avaient besoin d’une information sur une pathologie particulière, ils allaient plutôt voir le spécialiste. En 2020, lorsqu’on s’est rendu compte des retards de prise en charge, cela a justifié d’autant plus le rôle du MG, qui a pu intervenir dans un tas d’autres domaines qui sont bel et bien ses domaines d’activité : nous avons vu par exemple des articles sur les violences intrafamiliales – qui se sont aggravées durant les périodes de confinement, et les MG ont été interrogés sur les prises en charge possibles.   Dans votre thèse, vous expliquez que "la désorganisation complète du système de santé imposée par la pandémie a obligé les généralistes à réinventer leur métier". Comment ? On a dû créer. Les premiers centres Covid sont nés de l’initiative autonome de médecins qui se sont posés la question suivante : comment prendre en charge mes patients non contaminés, et ceux positifs, en évitant les contacts dans une salle d’attente qui n’est souvent pas adaptée ? Sur le plan logistique, cela a été particulièrement compliqué. C’est pour cela que ça a pris un peu de temps au démarrage. Cependant, cela a forcé les généralistes à sortir de leur zone de confort pour optimiser au mieux la prise en charge des patients. Quand les MG ont été placés en première ligne en 2020, on s’est rendu compte que, dans les mêmes salles d’attente, allaient se côtoyer le patient venu renouveler son ordonnance et le patient Covid, fortement contagieux. Chacun dans son cabinet a dû revoir son organisation, prévoir des créneaux différents, le matériel de désinfection, mettre en place la téléconsultation – la plupart des MG n’en avait jamais fait. Ce n’est pas une pratique vers laquelle on se dirigeait spontanément. En médecine générale, nous avons besoin du contact avec le patient. Mais il a fallu s’adapter. Donc oui, clairement, la médecine générale a dû se réinventer sur cette période-là.   Cette réorganisation a été reçue de manière favorable par l’opinion publique ? L’année 2020 a été particulièrement catastrophique avec cette pandémie qui a pris toute la place et qui est venue déstabiliser l’économie, tout notre système, pas que la santé. Mais, finalement, lorsqu’on analyse l’image globale du médecin généraliste sur cette année, elle ne suit pas du tout l’évolution de chacun des thèmes. A chaque nouvelle dégradation de la situation sanitaire, lorsque l’on détaille les articles qui paraissent, on voit qu’on discute automatiquement des améliorations, des réponses fournies par la médecine générale. Ce qui fait que l’image du MG est plutôt correcte sur l’année 2020, ce que je n’attendais pas du tout quand j’ai commencé ma thèse. Ce qui aggrave l’image du généraliste, en général, c’est la période d’incertitudes, le moment de flottement durant lequel on a une situation inédite et pas de prise en charge au bout.

  Vous évoquez également le développement du "médecin-citoyen" durant la question, avec un discours plus politisé… Durant cette période, on a eu de nombreuses interventions de médecins sur des sujets qui ne touchaient pas uniquement aux revendications salariales ou au manque de reconnaissance de la profession, mais donnaient un avis sur la prise en charge. Nous, médecins, étions sur le terrain, tandis que les décisions prises là-haut n’étaient pas toujours cohérentes avec nos réalités. De manière un peu inhabituelle, nous avons eu des confrères qui se sont exprimés pour contredire – ou au contraire soutenir – les décisions gouvernementales, évoquant ainsi leurs opinions politiques. Hormis les médecins syndiqués, les autres médecins ont d’habitude tendance à rester neutre d’habitude, mais les décisions gouvernementales concernant la situation sanitaire ont permis aux praticiens de donner leur avis. Ils étaient les premiers acteurs et étaient tout à fait légitimes. Sur la première période de l’année 2020, durant laquelle les médecins se sont sentis seuls (manque de matériel, infrastructures pas adaptées, informations divergentes, etc.), on a eu pas mal de critiques négatives. Dans les périodes de stabilisation, les MG avaient plutôt tendance à valider la politique gouvernementale.   Certains ont cependant critiqué ces prises de position tranchées… Je pense en effet qu’on n’a pas forcément besoin d’avoir des porte-drapeaux. Le problème a été là, à mon sens. Certains ont polarisé la lumière. Mais ce n’est pas que le problème de la médecine générale, mais, plus globalement, des professionnels de santé qui ont été très sollicités. On a parlé aussi lorsqu’on ne savait pas. Le MG doit remplir ce rôle d’expertise pour que les gens aient une image claire de ce qu’est la médecine générale. Cependant, en effet, il est inutile dans des situations où on n’a pas ce rôle d’expert - parce qu’on ne sait pas. Il faut savoir se mettre en retrait. L’excès de tout est mauvais, tout comme l’excès d’exposition.   Aujourd’hui, l’image du médecin généraliste est-elle toujours à votre avis favorable. La vaccination a-t-elle bouleversé les acquis de la première période de l’épidémie ? Je pense en effet qu’il y eu un point de bascule avec la vaccination anti-Covid. La communication n’a pas forcément été très bien faite. Cette crise a clairement permis de modifier notre rapport à nos patients avec une relation qui se fait davantage sur un mode d’égalité. Mais la vaccination et toute l’aura un peu sulfureuse qui l’a entourée a un peu entaché cette confiance gagnée au fur et à mesure de l’année 2020. Dès décembre 2020, les premières données sur la vaccination que l’on retrouve dans les journaux étaient d’ailleurs déjà des oppositions entre les patients et les médecins, avec des patients qui disaient "Je refuserai catégoriquement de me faire vacciner", alors que la campagne n’avait pas encore débuté. Les controverses sont juste venues alimenter le moulin de ces personnes-là, qui sont convaincues de la véracité de leur militantisme.

Les controverses scientifiques sorties dans les médias classiques – qui sont normales lorsque l’on parle à un public averti – ont été très difficiles à désamorcer en cabinet en 15 à 20 minutes de consultation. De même que les informations contradictoires… Tout cela a fait beaucoup de mal à la relation médecin-patient. La vaccination a clairement polarisé les choses : avec les patients qui font confiance à leur médecin, il n’y a eu aucune difficulté. Cependant, avec une tranche de patients, qu’on avait déjà un peu mais qui est devenue plus virulente, cela a conduit à des dialogues de sourds, sans aucun levier pour faire adhérer ou même pour discuter. Notre travail est maintenant de déconstruire et pour cela, il va falloir être au fait de ces fake news. Le fait qu’on ait parfois des incertitudes créé aux yeux de certains patients une suspicion supplémentaire. Ça les renforce dans ce système. C’est un travail très compliqué qu’il faut engager : les informations scientifiques vont très vites, donc, désamorcer en plus les fake news dont on est abreuvé quotidiennement est très compliqué. Même avec toute la bonne volonté du monde, le MG ne pourra pas à lui seul combler ce biais.    

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