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Racistes, colonialistes, sexistes : faut-il destituer ces grands noms de la médecine?

Ils ont donné leur nom à des syndrômes, des parties du corps humain ou à des facultés. Mais ces grands pontes de la médecine qui occupent une place de choix dans les manuels sont aussi connus et dénoncés pour leurs positions racistes ou leurs expérimentations sur les oprimés. Faut-il continuer à les glorifier et à les enseigner ? La question se pose aux Etats-Unis, au Canada et fait son chemin en France, dans le sillage de la cancel culture. Pour cette interne blogueuse, la réponse est non, tant cette histoire de la médecine blanche et masculine pèse sur les problèmes systémiques actuels.

 

Billet publié initialement sur le blog L'Externe, que nous remercions pour ce partage

 

"Ils sont là, partout dans nos livres, sur les murs de la faculté, en salle des thèses, gravés en couverture de nos manuels. Les grands pontes historiques de la médecine. Ce sont nos modèles. Ils prennent la pose avec leur potion, leur serpent, leur barbe frisotée et leurs grands airs pensifs. Ils sont blancs, ils sont masculins, ce sont nos grands médecins. Pour ne pas les abandonner dans l’oubli, on a donné leur nom à bien des symptômes, syndromes et autres parties du corps que l’on apprend par coeur durant les études de médecine.

On apprend par exemple « l’aphasie de Broca ». C’est une certaine forme d’aphasie« La médecine et l’anthropologie comparée décrivent plusieurs races hiérarchisées, ce qui serait moins grave que de concevoir une race unique dont certains membres auraient subi un irrémédiable déclin physique et moral », disait ce cher et éminent docteur Broca (cité dans Histoire des médecins, de Stanis Perez, Ed. Perrin, p.394). Il fonde la Société d’Anthropologie de Paris en 1860 et s’attache à hiérarchiser les « races » en fonction de caractéristiques anatomiques du crâne.

Ces positions racistes se replacent dans un contexte historique d’hygiénisme médical poussé à son extrême et de colonisation: « On perçoit bien la convergence des doctrines et leur relative simplification : idéologie coloniale, darwinisme empirique et scientisme institutionnel accouchent d’un racialisme de confort. Les Blancs dominent forcément. […] L’obsession de la dépopulation, du déclin moral, sinon du déclassement civilisationnel, renforcent la conviction selon laquelle le médecin doit protéger la race contre un risque d’extinction s’insinuant d’abord dans les corps. A ce titre certains traités médicaux prennent des accents de pamphlets et se font le relais d’une certaine propagande. » (ibid) Dans Race, ethnologie et empire en France (1850-1950)Alice L. Conklin écrit, à propos des travaux de la société d’anthropologie dirigée par Broca : « Le triste "exploit" d’un groupe d’anthropologistes du XIXe siècle consista à donner une tournure plus scientifique qu’elle n’eut jamais, ni en France ni à l’étranger, à la doctrine de la race. »

Lorsqu’il a été annoncé que le nouveau campus de neurologie de Bordeaux s’appellerait Broca en 2018, une tribune a été publiée pour dénoncer ce choix : « Racisme et sexisme, pourquoi le neurocampus bordelais porte le nom de Broca? ». On peut y lire:

"Mais c’est surtout son soutien manifeste et son alimentation scientifique des thèses racistes et sexistes qui font que l’hommage rendu à cette personnalité interroge. En effet, Broca a défendu les thèses justifiant la domination raciale, coloniale et sexiste en annonçant que la crâniologie est en mesure de fournir des données précieuses sur la valeur intellectuelle des races humaines"

De l’autre côté de l’Atlantique, ce sont les étudiant.es canadien.nes qui ont soulevé le problème d’utiliser encore le nom d’Osler pour des syndromes médicaux. William Osler (de la « maladie de Rendu-Osler », entre autres) est notamment célèbre pour sa fameuse citation: «Si vous écoutez attentivement le patient, il vous donnera le diagnostic ». Ce médecin illustre, montré en exemple aux étudiants, a pourtant tenu des propos qui amènent aujourd’hui les étudiants de Mc Gill à demander que l’on supprime son nom attaché aux syndromes et maladies. Il a par exemple déclaré:  « Je n’arrive pas à me décider sur le congrès panaméricain. Je déteste les Sud-Américains, mais je ne veux pas desservir mes amis qui y sont. » Ou encore: « Nous devrions, si nous le pouvions, leur dire : 'Entrez vous êtes les bienvenus'. Mais nous devons protéger notre pays. Par conséquent, nous serons tenus de dire: 'Nous sommes désolés, nous le ferions si nous le pouvions, mais vous ne pouvez pas entrer sur un pied d’égalité avec les Européens.' Nous sommes tenus de faire de notre pays un pays d’homme blanc. » (in William Osler: saint in a “White man’s dominion”, Nav Persaud, Heather Butts and Philip Berger, CMAJ November 09, 2020). Donner encore Osler en exemple aux futur.es médecins renforcerait en quelque sorte l’assise colonialiste des études médicales.

En 2018, la statue du docteur James Marion Sims a été déboulonnée à New York. Souvent considéré comme le « père de la gynécologie », il a donné son nom à plusieurs instruments. Mais ce spécialiste a aussi pratiqué des expériences...

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