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"On leur apprend à faire barrage à leurs émotions dès la blouse enfilée" : un médecin alerte sur le manque de formation des soignants face à la mort

Pas de trompette pour tirer la sonnette d’alarme mais des chaussures de randonnée. C’est l’option qu’a choisi le Pr Thibaud Damy, cardiologue au CHU Henri Mondor de Créteil (AP-HP) l’année dernière pour alerter sur l’impact de la mort chez les soignants. Après plus d’un mois de marche, le praticien dévoile un nouveau plan d’action pour briser ce tabou. 

30/01/2026 Par Anaïs Bocher
Ethique
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La pancarte “les survivants”, fidèle témoin de son périple trône sur son bureau… 906 km, un million cent quarante mille pas… Parti le 30 mars 2025 à pied, Thibaud Damy a bouclé son mini tour de France en une quarantaine de jours. Chartres, Vendôme, Tours, Bordeaux, Toulouse… Muni de son sac à dos, le cardiologue avait un objectif clair en prenant la route :  alerter sur l’impact de la mort chez les soignants. Sur le chemin, au gré des rencontres, un constat s’impose vite au cardiologue : “Il y a un grand malaise des patients, de leurs familles et des soignants vis-à-vis de la prise en charge de la mort et de la gestion des émotions qui en découlent, explique-t-il. Parmi les centaines de soignants que j'ai rencontrés, la majorité n’ont pas été formés et subissent la mort comme un terrible échec”. D’après l’étude nationale qu’il a mené sur 384 soignants hospitaliers issus de différentes régions françaises, 93 % d'entre eux  estiment n’avoir reçu aucun enseignement adapté sur la manière d’y faire face et 64 % ne bénéficient d’aucun soutien institutionnel après un décès.

Dans chaque ville qu’il traverse, le praticien effectue de courtes pauses pour dialoguer avec des soignants lors de conférences organisées en amont. Certains échanges autour de leurs expériences s’étirent bien au-delà du temps prévu et le marquent profondément : “Plusieurs soignants m’ont raconté des expériences difficiles qu’ils ont rencontrées sur des situations aiguës, explique le praticien. Comme ce sage-femme qui a vu une patiente mourir pendant son accouchement. Un décès qui a profondément bouleversé le service… Un gériatre me racontait les conséquences traumatisantes de la canicule. Plusieurs vieux soignants se remémoraient aussi l'épidémie de Sida et le décès de leurs très jeunes patients... Des années après, ils se sont mis à pleurer en parlant de ce qu'ils ont vécu. D'autres soignants évoquaient le Covid 19 qui les a aussi beaucoup marqués…” D’après son étude, les soignants côtoient la mort de près et y sont confrontés en moyenne 27 fois par an avec 15 % de décès brutaux.

Des solutions claires pour inverser le rapport à la mort

Des situations bouleversantes qui amènent le praticien à réfléchir à des solutions pour repenser le rapport à la mort, à commencer par la formation des jeunes soignants. Se basant sur son étude, les chiffres sont criants. Seuls 1,6 % des soignants interrogés estiment avoir été suffisamment préparés à la fin de vie, et 4,9 % ne savent pas comment évaluer cette dimension.

Face à ce constat alarmant, l’objectif de Thibaud Damy est simple : intégrer la notion de fin de vie en insistant sur la prise en charge émotionnelle et relationnelle. “Les médecins n'ont reçu aucun apprentissage sur la prise en charge de la mort et des émotions qui l’accompagnent, indique t-il. Et pour preuve, dans un manuel de cardiologie saisi dans son armoire, le praticien a beau feuilleter les chapitres, rien n’indique comment accompagner le patient lorsqu'il est en fin de vie. Une ligne tout au plus en fin de page. “Les maladies cardio-vasculaires sont la deuxième cause de mortalité en France et il y a un véritable déni, constate-t-il. Dès qu’on ne peut plus mettre de traitement curatif en place, on appelle les soins palliatifs pour prendre le relai. Pourtant, chaque soignant de pathologie chronique devrait pouvoir inscrire le patient dans un parcours de fin de vie.”

Un constat similaire chez les autres professions qui sillonnent l’hôpital. “Parmi les paramédicaux que j’ai rencontrés, environ 80% d’entre eux m'ont affirmé qu’au cours de leurs études, on leur avait dit de faire barrage à leurs émotions une fois leur blouse enfilée,” observe le Pr Damy. Après ce périple, outre la formation des jeunes soignants, plusieurs solutions s’imposent aux yeux du praticien : en plus de valoriser les compétences émotionnelles et relationnelles dans les parcours professionnels, il lui apparaît essentiel de réorganiser le service autour de la gestion de la fin de vie. “Il faut redonner du temps aux soignants pour créer des moments d’échanges, de réparation par rapport à ce qu’ils ont vécu pour qu'ils se sentent soutenus, martèle le cardiologue. En effet, face au souvenir d’un décès, 41,5 % des soignants interrogés dans le cadre de son étude se remémorent des images mentales intrusives, 39,6 % ont des rappels émotionnels et 20,8 %, des réactions physiques.

Dans cette lignée, le praticien recommande la mise en place de formations pour apprendre à communiquer et à gérer les conflits et le stress. Également la création de programmes pour prévenir le burn-out avec une attention particulière portée sur les soignants marqués psychologiquement par le covid. “Prendre soin des autres, c’est le plus beau métier du monde, explique le médecin, mais le fait de ne pas reconnaître cette charge émotionnelle nuit considérablement à la santé mentale des soignants. On doit mettre plus d'énergie à stabiliser les équipes et mieux accompagner les soignants avec des dispositifs structurés et des formations pour apprendre à mieux communiquer”. Des mesures qui pourraient améliorer la communication entre collègues. Toujours selon son étude, 36,46 % des soignants sondés déclarent des relations conflictuelles au travail, une conséquence indirecte d’un épuisement partagé.

Autre objectif à mettre en place selon le cardiologue et pas des moindres, faire de l’accompagnement de la fin de vie et de la mort, une mission officielle de l’hôpital. “Il faut changer notre culture socio-professionnelle pour amener cette réflexion sur la mort et la souffrance liée aux soins, martèle le Pr Thibaud Damy. L’objectif de tout soignant devrait être d'accompagner ses patients jusqu'au bout du chemin. Si le cardiologue a raccroché ses bâtons de marche à la fin de son voyage en mai 2025, sa mission pour sensibiliser les soignants et les institutions ne fait que commencer. Avec déjà une note positive pour ce début d’année. “Sur cardio-online, le média de la société française de cardiologie, je figure en troisième position des contenus les plus consultés sur leur site, se réjouit-il. Cela veut bien dire qu’il y a un intérêt sur la question !”

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