interrogation

@Rika/stock.adobe.com

"Je commence à imaginer mon exercice sans mon infirmière et ça me complique la vie !" : le désarroi des médecins face à la liquidation d'Asalée

Au fil des ans, les infirmières Asalée ont su se rendre indispensables dans les cabinets où elles travaillent. Aujourd’hui, les médecins généralistes s'alarment de la fin annoncée du dispositif. Ils témoignent de leur travail pourtant essentiel, qui permet d'améliorer la santé de leurs patients, mais aussi, à terme, l'état des comptes publics. 

12/10/2026 Par Fanny Napolier
Asalée Infirmières
interrogation

@Rika/stock.adobe.com

"La situation actuelle nous met dans une grande précarité, financière bien sûr, mais aussi psychologique ! Vous imaginez aller au travail sans savoir si tout va s'arrêter ? Sans savoir si vous allez recevoir votre salaire ? D'autant que le petit espoir que nous tentons de garder s'assombrit peu à peu", témoigne Cécile Font. Infirmière Asalée auprès de quatre médecins, à Tréguier et Plougrescant (Côtes-d'Armor), elle a rejoint le réseau en 2022 après 12 ans d'exercice libéral. "Il devenait évident de développer la prévention, l'éducation thérapeutique. C'était vraiment bien. En plus, en tant que salariée Asalée, nous avions du temps, des moyens, une certaine pérennité… Enfin, au début...", se souvient l'infirmière. Car les temps ont bien changé. Après des mois de crise, l'association, qui salarie quelque 2 000 infirmières exerçant aux côtés de 9000 généralistes dans toute la France, a été placée en liquidation judiciaire le 29 septembre dernier avec une activité maintenue jusqu'au 30 décembre 2026. L'association Asalée a fait appel.

"Moi, j'ai décidé de faire comme si rien n'allait se passer en décembre", explique le Dr Yann Le Tacon. Généraliste à Tréguier, il travaille depuis quatre ans avec Cécile Font. "Je ne conçois pas que tout cela puisse s'arrêter ! Faire plus de prévention, prendre plus de temps avec les patients, assurer un meilleur suivi… Ça coûte forcément moins cher sur le long terme ! Changer les habitudes des patients, ça engendre moins de complications, moins de recours, moins de rendez-vous avec des spécialistes, moins d'hospitalisations… La Cnam a une vision court-termiste ! Ce sont des comptables et des administratifs. On n'a pas l'impression que M. Fatôme ait le souci de la santé des Français !", fulmine le médecin. C'est grâce à une infirmière qui avait pris contact avec lui que le Dr Le Tacon a commencé à s'intéresser au dispositif Asalée. Mais c'était juste avant le Covid, et tout a été suspendu.

Après la crise, quand Cécile Font s'est présentée au cabinet, il a tout de suite été séduit. "Depuis quatre ans, on lui adresse tout ce qu'on ne peut pas faire. Au moment où elle est arrivée, on avait beaucoup de patients sans médecin traitant. On prenait beaucoup de monde, mais on manquait de temps pour certaines choses. Et notamment pour la prévention primaire et secondaire", témoigne le médecin. "On a clairement observé des améliorations chez les patients diabétiques, par exemple. Il faut un suivi très long pour gérer la diététique, les motiver à faire du sport… Elle propose des consultations longues, où elle parle alimentation mais aborde aussi un côté psychique. Quelle conscience les patients ont-ils de leur diabète ? Comment ils le ressentent ? Grâce à son travail, leur diabète évolue plus lentement. J’ai même pu suspendre certains médicaments chez des patients qui avaient perdu du poids", s'enthousiasme le Dr Le Tacon. "Je ne vois pas comment faire du soin sans prévention. Ces infirmières ont toute leur place dans notre système de soin et doivent en avoir de plus en plus auprès des médecins généralistes. Elles apportent leurs connaissances aux patients, aux médecins… C'est très gratifiant pour nous car elles nous permettent d'améliorer notre prise en charge", ajoute le généraliste. 

Mais comment poursuivre un travail à long terme quand tout menace de s'arrêter à la fin de l'année ? "Les patients ont entendu parler des difficultés d'Asalée dans la presse. Ils nous posent des questions. Ils s'inquiètent. C'est évidemment très déstabilisant pour tout le monde", assure Cécile Font. 

De son côté, la Dre Nadia Simon, généraliste à Pléneuf-Val-André (Côtes d'Armor), a eu l'occasion de travailler un temps avec deux infirmières Asalée : l'une est partie en formation, l'autre est restée. "J'ai mis trois ans pour bien comprendre, admet-elle. On n'est pas formés à travailler de cette manière. Mais en fait, cela permet de transformer le 'y'a qu'a faut qu'on' en réalité pour les patients, et ça marche. Ma deuxième infirmière est partie depuis quelques mois. Et les patients me la réclament ! Elles sont au plus près de leur quotidien." Ici, l'infirmière a mis en place des groupes de marche, pour faire sortir les patients de chez eux, les faire bouger et sociabiliser. Elle a aussi organisé des ateliers réalisation de repas, pour changer les habitudes alimentaires de patients, parler diététique… "C'est très concret et c'est difficile d'en quantifier les bénéfices. Ils sont inestimables, dans tous les sens du terme. C'est un vrai luxe, qu'on aura peut-être bientôt plus les moyens de s'offrir… Je commence à imaginer mon exercice sans elle et ça me complique la vie ! C'est tout un pan de mon activité qui va me manquer", regrette la Dre Simon.  

"Il est inconcevable que la Cnam laisse Asalée s'arrêter"

Ces médecins qui ont pris l'habitude de travailler avec des infirmières Asalée ont-ils envisagé de les salarier directement si l'association ne trouvait pas de repreneur ? "Pour nous, c'est hors-sujet aujourd'hui, tranche le Dr Le Tacon. D'abord parce qu'il est inconcevable que la Cnam laisse Asalée s'arrêter, alors que les ministres disent depuis des années qu'il faut faire plus de prévention, que les économistes disent la même chose… Et, d'autre part, parce qu'on n'a pas le budget ! Ou alors, il faut passer la consultation à 50 euros. Ce qu'il faut, c'est que la Sécu s'investisse pleinement et reconnaisse que la prévention fait économiser de l’argent ! Dissoudre l'association et mettre 2 000 infirmières sur le carreau, ce n'est vraiment pas la bonne solution !"

La liquidation judiciaire "ne traduit pas une remise en cause de l'utilité du dispositif Asalée", assurait le cabinet de Stéphanie Rist au lendemain de la décision. Mais pointe "l'incapacité des responsables de l'association à assumer leurs responsabilités et à mettre en œuvre les mesures indispensables au rétablissement de la situation", appelant à un "changement de gouvernance". Les éventuels repreneurs ont jusqu'au 30 novembre, 17 h, pour se faire connaître. 

"Aujourd’hui, on travaille en toute confiance avec nos employeurs, souligne l'infirmière Asalée Cécile Font. On est très autonomes, on n'est pas fliquées. On a des objectifs, bien sûr, mais on se les fixe nous-mêmes. C'est très important. On travaille dans la bienveillance. On fait un métier humain quand même ! Le système de soin Asalée a été pensé et a vu le jour grâce à des médecins et des infirmières qui ont fait évoluer leur activité. Tout part des soignants et pas des administrations sanitaires qui visiblement n'ont plus de contact réel avec le terrain. Si la structure trouve un repreneur, il faudra que ce soit dans le même élan !"

Faut-il imposer à tous les généralistes libéraux d'être le médecin traitant d'au moins 500 patients ?

Pascale Debenest

Pascale Debenest

Non

J'ai choisi médecine libérale justement pour être libre d'organiser mes journées comme je l'entends . Je suis en campagne (bourg d... Lire plus

1 débatteur en ligne1 en ligne
 
Vignette
Vignette

La sélection de la rédaction

Histoire
De jeune médecin inconnu à bourreau… Un historien retrace le parcours de Mengele, "l'Ange de la mort"
07/05/2026
0
Témoignage
Après la leucémie de son fils, elle se lance dans des études de médecine : "J'ai voulu redonner ce qu’on m...
05/05/2026
3
Témoignage
"Ma concentration ne dépassait pas les 30 minutes" : médecin généraliste, elle raconte "l'enfer" de son burn...
15/04/2026
23
Enquête Gynécologie-Obstétrique
Mal payés, épuisés, trop exposés : les gynécologues désertent les maternités
02/04/2026
16
Maladies rares
Qu’est-ce que le syndrome de Moersch-Woltman, dont est atteinte Céline Dion ?
01/04/2026
14
Chirurgie
Grands brûlés : les défis de la reconstruction cutanée
06/03/2026
3
La Revue du Praticien
Diabétologie
HbA1c : attention aux pièges !
06/12/2024
2