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"On a créé un monstre" : le combat de la présidente de l’Ordre des kinés contre les dérives de l’ostéopathie

C’est peut-être notre faute... Mais cela peut aussi s’expliquer par le fait que nous ne sommes plus à l’hôpital et plus tellement en contact avec les médecins pendant leurs études, ils ne font plus forcément la différence entre la kinésithérapie et l’ostéopathie et ne voient pas forcément ce qu’est la rééducation, le spectre de notre action. Très souvent, ils ne prescrivent pas parce qu’ils ne savent pas que cela peut être utile.

 

Que faudrait-il faire ?

Je pense qu’il faudrait que l’Ordre des médecins et les autres ordres professionnels s’emparent du sujet, et alertent les patients. Cela étant, on ne peut pas empêcher les patients d’aller voir un ostéopathe, de vouloir des solutions rapides et "magiques"… On sait que pour la lombalgie, la rééducation, c’est de l’exercice, du travail musculaire, qui demande un effort. C’est plus agréable de s’allonger sur une table et de se faire papouiller avec des prétentions magiques…

 

Vous parlez d’inertie des pouvoirs publics. Le Gouvernement ne fait-il rien pour lutter contre ces pratiques ?

Je ne vais pas blâmer le ministre [de la Santé] qui vient d’arriver. J’ai eu beaucoup d’espoirs quand on a réanimé le groupe d’appui sur les pratiques non conventionnelles dans le champ de la santé qui a commencé à travailler au sein du ministère. L’idée était de les recenser et de voir ce qu’on allait en faire : les interdire, les encadrer… ? Peut-être que des décisions seront prises. Mais quand je vois que ce groupe a tendance à vouloir faire le tri, et finalement à reconnaître certaines pratiques, cela m’inquiète. Dès lors qu’elles sont reconnues, cela devient très dangereux.

La première réunion disait donc qu’il fallait encadrer ces pratiques, mais s’il y a un danger pour les patients, il faudra peut-être les interdire. Par exemple, pour voir un bébé de moins de six mois, il faudrait un certificat de non contre-indication. Ça n’est jamais fait. Les pouvoirs publics le savent : les ostéopathes n’ont pas à agir. Il suffirait de faire respecter les textes. Ce n’est pas le cas. Il va falloir mettre la barre plus haut dans nos exigences de protection des patients.

 

Dans un rapport au vitriol, l’Igas pointait de nombreuses failles dans la formation des ostéopathes et suggérait de les reconnaître comme professionnels de santé, au même titre que les assistants dentaires, afin de garantir une meilleure qualité de formation. Entendez-vous cet argument ?

Non. Je suis archi contre. J’avais été auditionnée et j’avais dit qu’au contraire, il ne fallait surtout pas faire cela. L’ostéopathie repose sur des concepts fantaisistes, qui n’existent pas. Les reconnaître, ce serait reconnaître leurs concepts, parce qu’ils ne vont pas y renoncer. Quand vous regardez les fondements de base, la chiropraxie [le rapport de l’Igas concernait également la chiropraxie, NDLR], c’est un pasteur qui a eu des espèces de révélations et qui parle d’ajuster les vertèbres avec des concepts qui n’ont jamais pu être mis en évidence. Si on reconnaît ça, on va reconnaître ceux qui font des sacrifices d’animaux pour soigner les gens ? Je ne compare pas, mais il n’y a pas de fondement.

Je suis persuadée que ce qui fonctionne en ostéopathie, c’est quand ils font de la kinésithérapie. Quand vous regardez le décret de 2007, l’ostéopathie, c’est la manipulation non instrumentale pour essayer de traiter les troubles fonctionnels à l’exclusion des pathologies organiques. Déjà ça, ce n’est pas respecté. Finalement, c’est très restreint, ce ne sont que les manipulations. Maintenant, les ostéopathes se mettent à proposer des exercices. Si les patients sont soulagés, c’est parce que ce sont des techniques de kinésithérapie. Dans la kinésithérapie, il y a une partie de thérapie manuelle infime, qui est historique, et finalement qui correspond à une partie de l’ostéopathie qui n’est pas ésotérique.

"Si c’était moi, je réserverais la pratique de l’ostéopathie aux professionnels de santé"

Si c’était moi, je réserverais la pratique de l’ostéopathie aux professionnels de santé : médecins, kinés, par exemple. Si on limite cette pratique, au bout d’un moment, la mode s’éteindra. C’est peut-être un vœu pieu, car il y a beaucoup d’enjeux financiers derrière les écoles d’ostéopathie. Comme ils ont besoin de vivre, ils prétendent guérir n’importe quoi… Si on les légitime en les rendant professionnels de santé, je n’aurais qu’une envie, c’est rendre mon tablier. Il n’y a que chez nous qu’on a ce problème-là. On a créé un monstre qu’on n’arrive plus à contrôler.

 

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Depuis la loi Kouchner qui a reconnu l’ostéopathie, on a laissé exploser le nombre d’ostéopathes en France. Tout simplement parce qu’on a laissé se multiplier les écoles. On est le pays qui forme le plus d’ostéopathes au monde : c’est devenu un business ! Vous ratez médecine, vous ratez kiné, vous achetez ostéopathe, sans prérequis. Là on en forme à tour de bras et c’est la foire : vous tapez ostéopathie et infertilité, vous avez tout un tas d’offres toutes plus mirobolantes les unes que les autres pour permettre d’avoir des enfants. Des choses fausses, infondées, et qui leurrent les patients qui sont les plus fragiles, parce qu’ils se trouvent en difficulté face à des problèmes insolubles. Dans le champ du handicap c’est pareil, ça fleurit. Ça m’a toujours choquée de voir certains profiter de la détresse des gens pour leur faire miroiter des choses.

 

Quelles actions concrètes souhaitez-vous voir mises en place ?

En plus de ce que fait le ministère, j’ai envie qu’on ait, grâce à ce BOT, une vision [sur ces dérives] – même si cette vision ne sera pas réelle car on reste sur les réseaux sociaux. J’aimerais aussi qu’on mène une enquête afin d’identifier les accidents qui arrivent en réanimation à la suite de manipulations. Aussi, et je le dirai au ministre quand je le rencontrerai, je souhaiterais qu’il y ait une adresse dédiée sur le site du ministère pour recenser tout ce que les médecins voudraient déclarer comme accidents ou incidents indésirables, comme on fait pour les médicaments. Et puis derrière, prendre des mesures s’il y a lieu de prendre des mesures.

 

Qui va gérer ce BOT ?

Pour l’heure, c’est la personne qui, spontanément, l’a créé. Après on verra. Moi je n’ai pas vocation à faire ça. J’espère qu’on trouvera de bonnes volontés. Il y a beaucoup de gens qui sont impliqués dans [la lutte contre ces dérives] comme le collectif No Fake Med dont je suis membre. Il y a aussi beaucoup de médecins très impliqués parce qu’ils voient toutes les dérives dans leurs cabinets. Je pense qu’il y aura une collaboration. Surtout, j’espère que ce sera très visible.

30 commentaires
18 débatteurs en ligne18 en ligne
Photo de profil de Eric Semeria
1,8 k points
Débatteur Passionné
Chirurgie plastique reconstructrice et esthétique
il y a 6 mois
Herboriste, iridologue, musicothérapie, psychologie des couleurs, réflexothérapie, homéopathe et maintenant ostéopathe (j'ai volontairement omis de citer Lourdes) C'est du déjà vu mais çà recommence ...Lire plus
Photo de profil de Alexandre Merlo
10 points
Médecine générale
il y a 5 mois
Affligeant en effet ! Eric Semeria a oublié de citer la naturopathie et la voyance. Le charlatanisme et l'obscurantisme ont de beaux jours devant eux. Il y a urgence à retrouver la raison et la rigueu...Lire plus
Photo de profil de Guillaume Jupiter
1,3 k points
Débatteur Passionné
Médecins (CNOM)
il y a 6 mois
Ce qui est navrant est de voir l’argent que mettent les patients chez ces charlotspathes sans rechigner, et aussi de constater que les mutuelles prévoient un remboursement partiel certes, mais qu’elle...Lire plus
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