"Il y a des personnes qui soignent leur cancer avec des cures de jus de fruits" : soignants, ils luttent contre les dérives thérapeutiques

21/03/2023 Par Marion Jort
"Le phénomène sectaire est en constante augmentation dans notre pays [...] l'Etat doit, avec toutes les parties prenantes, réadapter son organisation et ses outils pour mieux répondre à ce défi", déclarait la secrétaire d'État chargée de la Citoyenneté en ouverture des premières Assises nationales, les 9 et 10 mars derniers. Depuis la crise Covid, les dérives liées à la santé sont parmi celles considérées comme les plus inquiétantes. Invité à participer aux discussions, le collectif No Fakemed, créé pour "lutter contre la désinformation en santé et pour une pratique de soins basée sur les preuves", appelle à travailler urgemment sur la prévention des patients afin qu’ils évitent de tomber dans des thérapies dangereuses. Pour son président, le Dr Pierre de Brémond d’Ars, médecin généraliste à Malakoff (Hauts-de-Seine), "il faut réduire les risques, sans légitimer" ces pratiques. Interview. 

 

Egora : Le Gouvernement a organisé de grandes Assises de la lutte contre les dérives sectaires au ministère de l’Intérieur. Vous saluez cette initiative des ministères de la Santé, de l’Intérieur et de l’Économie ?  

Dr Pierre de Brémond d’Ars : Ces Assises ont permis d’échanger de manière transversale sur le problème posé dans la société par les dérives sectaires et notamment les dérives liées à la santé, celles thérapeutiques. C’est un sujet qui a été laissé de côté pendant longtemps et l’impact de la désinformation en santé qu’a eu le Covid a montré qu’il était absolument nécessaire de s’en emparer. On est passés de dérives qui concernaient la foi ou la religion et des choses très organisées à des dérives sectaires plus fourbes, qui ont comme terrain de recrutement internet et la santé. On peut regretter que cette réflexion arrive tard, mais elle arrive. La façon dont cela a été fait lors des Assises, d’associer des services de l’État, plusieurs ministres, des associations et la société civile, permet d’accentuer les efforts contre ce phénomène.  

 

En quoi la santé est-elle particulièrement concernée par ces dérives ?   

La santé est particulièrement concernée car il s’agit de l’une des premières portes d’entrée dans la désinformation. 20% des plaintes déposées auprès de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) concernent la santé et les pratiques de soin non conventionnelles. Le mécanisme est le suivant : les gens sont inquiets pour leur santé et notre système n’est pas en mesure aujourd’hui de répondre à toutes leurs craintes et questions. Comme il y a une offre pléthorique et floue entre le bien-être, la santé et la désinformation, on se retrouve avec des personnes qui sont embarquées dans des pratiques de dérives thérapeutiques dangereuses pour eux, comme l’arrêt de médicaments. On peut penser à des personnes qui soignent leur cancer avec des cures de jus de fruit, par exemple. On se retrouve aussi avec des personnes qui peuvent être embarquées dans des dérives sectaires où l’on observe un endoctrinement et une emprise mentale et qui donnent lieu à des situations parfois dramatiques.  

 

La ministre déléguée aux Professions de santé, Agnès Firmin Le Bodo, a annoncé la création d’un "comité d'appui pour l'encadrement des pratiques de soins non conventionnelles" (PSNC) afin de réaliser une classification de diverses pratiques comme l'ostéopathie ou l'acupuncture.  C’est le plus important selon vous ? 

Oui, c’est important. Mais il n’y a pas que cela, il y aussi un gros travail de prévention et d’encadrement de ces pratiques. Je ne parle pas de l’encadrement dans le sens d’une autorisation ou non, mais dans le sens d’une réduction des risques. Le travail avec le ministère de la Santé prévoit une partie d’étude de ces PSNC, avant peut-être d’envisager de les réglementer. Chacune est fluide et mouvante. Il est compliqué de distribuer des bons et des mauvais points. Par exemple, derrière une pratique de naturopathie, des gens vont faire du conseil alimentaire et d’autres vont être dans l’iridologie, la médecine énergétique… Par ailleurs, il y aura un volet purement informatif sur ce qui peut être utile dans ces pratiques, pour donner des éléments au public. C’est ce que le collectif No FakeMed fait déjà avec ses fiches "Fakedex" pour indiquer ce qu’on peut attendre d’une pratique, ce qu’un professionnel est autorisé ou non à faire. Pour prendre le cas de l’hypnose, cela peut être un outil utile parfois pour qu’un vaccin se passe bien, pour augmenter le potentiel d’une anesthésie par exemple. Mais attention, il ne s’agit pas d’hypnose de spectacle. C’est sur cela qu’il y a un travail à faire.  

 

Comment travailler sur la prévention malgré ces "pratiques mouvantes" ?  

L'expérience du collectif a évolué sur cette question. Nous avons compris qu’avoir une réaction dogmatique et entière peut générer des réactions tout aussi entières en face, et notamment chez les patients. Cela peut être contre-productif à long terme. En attendant une montée en puissance de l’éducation thérapeutique, de l’éducation à la santé et à l’esprit critique, il faut donner des...

repères les plus clairs possibles aux patients qui ont, de leur côté, une quête légitime de bien-être. Mais pas au détriment de leur santé. C’est toute la difficulté de la mission : il faut réduire les risques, sans légitimer. Pour revenir à l’exemple des cancérologues, ces médecins ont compris qu’interdire aux patients de prendre des compléments alimentaires ou d’avoir recours à des pratiques alternatives ne servait à rien car les patients en avaient honte et leur cachaient. Ils adoptent désormais une posture d’écoute et d’incitation progressive, de proposition et d’explication, pour comprendre pourquoi les patients y ont recours et proposer des alternatives.  

 

Il est question de renforcer les sanctions et notamment de créer un délit d’initiation à l’arrêt de traitement. Cela n’existait pas jusqu’à aujourd’hui ?   

L’arrêt d’un traitement, c’est l’une des premières dérives thérapeutiques. On pense aux patients qui arrêtent leur chimio, par exemple. Le fait d'avoir une position d’incitation à l’arrêt, comme c’était le cas de la naturopathe Hélène Grosjean pour citer un exemple connu, représente un vrai danger pour les patients. Avant, il fallait qu’il y ait des preuves qu’il y ait eu des conséquences sur les patients pour avoir la possibilité d’envisager des poursuites. Aujourd’hui, avec ces démarches-là et avec une sanction, on peut faire comprendre aux patients et aux acteurs de ces thérapies qu’ils mettent en danger en recommandant les arrêts de traitement. Le message clé doit être : avant tout arrêt, il faut en parler à un professionnel de santé pour ne pas laisser la décision à quelqu’un dont ce n’est pas le métier.  

 

Influenceurs en santé, chaînes Youtube, groupes privés sur les réseaux sociaux… Internet est devenu le terrain sur lequel se fait la promotion de ces pratiques alternatives.  C’est sur cela qu’il faut travailler en priorité ?  

Internet est effectivement la première zone de recrutement des pratiques de soins non conventionnelles. On peut y voir plusieurs choses : d’abord, des chaînes Youtube et des enchaînements de vidéos. On l’a constaté pendant le Covid, les gens restaient chez eux à regarder ce contenu défiler. Mais il y a aussi une partie conseil. Aujourd’hui si vous allez sur un groupe comme "Les mamans normandes" parce que vous habitez à Caen, que vous posez une question en disant par exemple que votre enfant a tel et tel symptôme, vous êtes assurée à 99% d’avoir une réponse où on va vous proposer de l’homéopathie, de l’ostéopathie, des compléments alimentaires… Il y a une imprégnation par la société de toutes ces croyances et une volonté pour chacun d’être dans le meilleur état de santé possible. La définition de la santé a changé : être en bonne santé n’est plus ne pas être malade mais connaître un état de bien-être permanent, ce qui est difficilement possible. Comme on a mis beaucoup de pression sur le dos de la médecine, mais qu’elle n’est plus en mesure aujourd'hui de répondre à toutes les demandes de la population, toutes ces questions et interrogations trouvent leur réponse sur les réseaux sociaux. Le problème, c’est que les gens qui y répondent ne sont pas des médecins. C’est d’autres mamans, des praticiens du bien-être… 

 

Il y a selon vous un "marché" du bien-être ?  

Oui, ces praticiens qui répondent sur les réseaux sociaux sont souvent dans une démarche de marketing et de recrutement et ont parfois un partenariat avec des influenceurs, qui derrière font de la vidéo et de la promotion. Si on caricature, un naturopathe qui est en banlieue de Caen et qui a décidé d’être naturopathe après son burn out dans une société, n'est pas forcément mal intentionné… Mais derrière il faut bien penser qu’il y a tout un système d’écoles, de formations, de compléments alimentaires, de conférences qui brassent des millions d’euros. C’est un vrai système économique. Il s’agit d’un marché pour les gens qui veulent du bien-être, mais aussi pour les gens qui veulent changer d’orientation professionnelle et cherchent une voie avec du sens. Faire médecine, c’est compliqué donc on se reconvertit en naturopathe, par exemple.  

 

Comment mieux encadrer ces "influenceurs" sur les réseaux sociaux ?  

On pourrait espérer que les fournisseurs en réseaux sociaux aient la capacité de nous aider. La proposition de loi visant à lutter contre les dérives des influenceurs sur les réseaux sociaux, déposée en février par le député Arthur Delaporte, peut permettre d’aller en ce sens. Ce député était d’ailleurs présent lors des Assises. Nous espérons que la santé sera prise en compte, ce qui permettrait d’avoir un levier supplémentaire.  

 

Comment votre collectif No FakeMed travaille ?  

Nous allons participer à deux commissions, sur le complotisme et sur le numérique.  

 
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