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Suivi gynécologique : quelle est cette norme qui pousse les femmes à (trop) consulter ?

Centrée sur le suivi de la femme, la gynécologie médicale est une spécialité à part. La sociologue Aurore Koechlin questionne le concept de "norme gynécologique", selon lequel les femmes nécessitent un suivi spécifique et régulier en matière de prévention et de contraception. Dans son livre La Norme gynécologique. Ce que la médecine fait au corps des femmes (éditions Amsterdam), Aurore Koechlin a mené une enquête au long cours auprès de gynécologues et de patientes pour décortiquer le suivi gynécologique.
 

Egora : Qu'appelez-vous la norme gynécologique ?

Aurore Koechlin : Il s'agit effectivement du concept central du livre. Je définis la norme gynécologique comme la norme qui enjoint les femmes à consulter régulièrement un professionnel de santé pour la contraception et le dépistage en particulier. Cette norme médicale s'est développée progressivement. C'est elle que je questionne. Elle s'appuie également sur deux autres normes médicales implicites : la norme contraceptive, qui dit qu'il faut se contracepter si on ne veut pas avoir d'enfant, et la norme préventive, qui dit qu'il faut se faire dépister si on a des comportements à risques ou si on fait partie d'une population considérée comme à risques.

 

Vous avez suivi des professionnels de santé mais aussi des patientes lors de leur rendez-vous chez le gynécologue. Comment se concrétise cette norme ?

La façon la plus forte dont elle se concrétise c'est dans un suivi gynécologique qui est resserré dans le temps. L'objectif que se fixent les professionnels de santé est de suivre les femmes chaque année. Pour mon livre j'ai eu accès à des données quantitatives à partir de l'enquête Fécond qui a été traité par Mireille Le Guen. Cette enquête générale sur la contraception a montré que 90 % des femmes interrogées sur leur suivi gynécologique avaient déclaré être traitées par un médecin ou un gynécologue. Pour plus de la moitié d'entre elles, la dernière consultation remontait à moins de six mois. Pour 26%, entre six mois et un an. Seules 21% des femmes interrogées avaient une consultation qui remontait à un an ou plus.

Les données quantitatives rejoignent mes observations d'un suivi très resserré. Ce suivi régulier est donc lié aux deux normes que j'ai citées précédemment. Il s'agit d'abord de vérifier la contraception et puis tout le volet préventif. J'ai d'ailleurs constaté que malgré les recommandations d'un frottis tous les trois ans, ce dernier était effectué de façon plus régulière. Ce sont parfois les patientes et non les professionnels de santé qui demandent ce suivi régulier.

Les femmes sont les coproductrices de cette norme. Elle n'est pas portée uniquement par les médecins. Le rôle des mères est central dans la production de la norme, avec une volonté de prendre soin de leurs filles. Les autres femmes de la famille, les amies et même l'école dans une moindre mesure, jouent un rôle. Cette norme finit donc par être intégrée par les patientes et elles sont souvent à l'initiative des examen préventifs.

 

Vous parlez de pathologisation du corps des femmes, au contraire de celui des hommes. Comment cela s'explique-t-il ?

On peut effectivement s'interroger sur le fait que cette norme touche uniquement le corps des femmes et pas celui des hommes. En effet la contraception touche le couple hétérosexuel et devrait concerner aussi les hommes. Pour ce qui est de la prévention des cancers, là aussi on est dans un risque qui est partagé.

J'ai deux hypothèses pour comprendre pourquoi cette norme ne s'applique qu'aux femmes. La première est qu'il y a un héritage d'une conception qui remonte à l'Antiquité, de ce qu'on appelait les maladies des femmes. Il y avait cette idée que le corps féminin est affaibli du fait de l'utérus. Dans ce cadre-là, l'hystérie est vraiment la maladie des femmes par excellence. Même si les choses ont évolué, il reste une persistance de cette vision pathologique du corps des femmes. 

L'autre cause, qui à mon sens est importante, a été mise en avant par une sociologue et historienne des sciences, Nelly Oudshoorn. Elle a montré comment la médicalisation du corps entraînait la médicalisation du corps.

 

De quand date cette norme gynécologique ?

La spécialité gynécologie médicale existait avant l'émergence de la norme gynécologique. La première institutionnalisation de la spécialité, je la date à 1931, quand est créée une société française de gynécologie. A cette époque nous étions face à une spécialité qui alliait le volet médical et chirurgical de la gynécologie et qui visait à traiter les maladies des femmes. Les consultations étaient alors liées à une pathologie. On consultait parce qu'il y avait un problème.

Je date l'émergence de la norme gynécologique et donc l'idée d'un suivi régulier avec la légalisation de la contraception. A ce moment-là, a émergé une forme de consensus social selon lequel la contraception devait être encadrée médicalement. C'est aussi à ce moment-là que l'on commence à dépister systématiquement les patientes notamment parce que l'on manque de recul quant aux effets de la contraception. La fin des années 60 et le début des années 70, c’est le moment clé.

 

Cette norme gynécologique touche-t-elle toutes les femmes de la même manière ?

Non cette norme ne s'applique pas de la même manière à toutes les femmes. Je me suis volontairement rendue sur le terrain dans des contextes sociaux très différents. J'ai été à la fois dans une PMI de Seine-Saint-Denis et dans l'hôpital qui y était rattaché, dans une clinique parisienne des beaux quartiers, mais aussi dans un hôpital parisien. Globalement, les patientes d'origines populaires qui sont souvent racisées ont un suivi qui est davantage resserré. Il y a aussi une différence dans les réactions des patientes face au suivi, dans la place qu'elles peuvent prendre en consultation...

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