"Je peux me regarder dans la glace tous les matins" : conspuée par ses pairs, la députée Stéphanie Rist se confie

17/03/2023 Par Louise Claereboudt
Portrait
En 2017, elle était une élue macroniste issue "de la société civile". Aujourd’hui, elle est l’un des visages les plus connus de la majorité après les membres du Gouvernement. Budget de la Sécu, intérim médical, accès direct aux paramédicaux… la députée-rhumatologue est sur tous les fronts, faisant de la transformation du système de santé, son combat. Au risque de se heurter à ses pairs. Rapporteure générale de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale, elle porte désormais le très controversé projet de réforme des retraites. Portrait.
 

Mardi 7 mars. Malgré un vent glacial, des centaines de milliers de Français foulent les rues de la capitale rejetant le projet présidentiel de réforme des retraites. Aux abords de l’Assemblée nationale, un dispositif de sécurité a été dépêché : quelques camionnettes de police encerclent le palais qui fait face à la Seine, boueuse. On entend au loin les contestataires qui ne s’approchent pas. Ce jour-là, c’est au Sénat que cela se joue. Les députés, qui ont déjà validé le texte en première lecture quelques jours plus tôt, sont quant à eux occupés par les traditionnelles questions au Gouvernement. Après avoir quitté l’hémicycle, Stéphanie Rist nous reçoit dans son bureau situé dans l’une des ailes moins empruntées du palais Bourbon. La lumière naturelle y est peu présente, les fenêtres basses bloquent leur entrée. Une tasse à la main, elle semble pressée. Il faut dire que la députée Renaissance de la 1ère circonscription du Loiret a de quoi faire. En tant que rapporteure générale de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée, elle porte le projet de réforme des retraites contre lequel, dehors, les manifestants s’insurgent. "Je crois qu’il y a du monde", lâche-t-elle, presqu’impassible. Projetée sur le devant de la scène, elle est devenue en quelques semaines l’une des cibles privilégiées de ceux qui récusent la politique du Gouvernement. Régulièrement lynchée sur les réseaux sociaux. Le 13 mars, après le vote du Sénat, c’est une photo d’elle postée sur son compte Twitter qui a fait bondir les internautes. Deux jours avant la très attendue commission mixte paritaire (CMP)*, on la voit assise derrière un bureau du CHR d’Orléans, où la rhumatologue exerce encore tous les lundis matin. Il n’en fallait pas plus pour que la foudre s’abatte sur elle. On crie à "la mise en scène", à la manœuvre politique.

Parmi ses détracteurs, de nombreux médecins en colère. "Chère consœur, pour la photo du placement de produit réforme des retraites en pleine consultation, vous avez juste oublié de sortir la mine du stylo. Confraternellement", tacle une praticienne. "J'imagine la tête de vos confrères quand ils verront cette jolie mise en scène. Votre métier de député en est un, inutile de faire semblant de faire encore de la médecine pour les caméras, c'est désobligeant pour les autres", écrit une consœur. Ou encore : "Arrêtez ces singeries de politique et retournez vraiment sur le terrain, on a besoin de soignants."   "Veut-on encore une médecine libérale demain ?" Un mur bétonné s’est dressé entre les médecins – notamment libéraux – et la députée depuis qu’elle a proposé une loi visant à améliorer l’accès aux soins "par la confiance aux professionnels de santé", à l’automne, peu après le budget de la Sécu. Eux y voient plutôt de la défiance. Car Stéphanie Rist porte à bout de bras l’accès direct aux paramédicaux (IPA, kinés et orthophonistes). Une ligne rouge pour les syndicats de médecins, qui n’ont eu de cesse d’interpeller leur consœur, espérant une prise de conscience. En vain. "Je ne pense pas du tout contourner le médecin traitant avec cette proposition de loi. Je dis juste qu’il ne sera peut-être pas vu en premier mais restera au centre [du parcours] puisqu’il va être, d’une part, informé et, d’autre part, parce que les malades vont aller le voir dans un second temps", maintient-elle.

La députée du Loiret – "un territoire vraiment en difficulté" – en est convaincue : pour prendre en charge la population vieillissante et atteinte de pathologies chroniques, il faut "libérer du temps médecin" en confiant davantage de tâches aux autres soignants. Une certitude qui l’habite depuis qu’elle est praticienne hospitalière et plus encore à partir du moment où elle a pris des fonctions administratives (d’abord cheffe de service puis cheffe de pôle, vice-présidente de CME ou encore responsable du GHT sur la partie projet médical). "J’ai eu la chance de travailler avec des infirmières dans mon service. On a travaillé très tôt sur l’éducation thérapeutique, mais aussi sur les protocoles de coopération. Très vite, on s’est rendu compte que c’était un moyen d’améliorer l’accès aux soins et, surtout, la qualité de prise en charge de nos malades." Elue haut la main députée La République en Marche ! en 2017 alors qu’elle était quasi novice en la matière – puis réélue en juin 2022 sous l’étiquette Ensemble !, la mère de trois enfants a souhaité "poursuivre cet engagement" en politique avec un seul but : "améliorer l’accès aux soins". "Ce que vous essayez de faire quand vous faites de la politique, c’est écouter les gens, leurs problèmes et essayer d’améliorer les problèmes. C’est pareil en médecine : vous faites un diagnostic, analyse la parlementaire au regard abyssal. Mais en politique, il y a moins de sciences qui vous disent exactement ce qu’il faut faire et quel est le bon traitement." Une nuance essentielle. Portée par le devoir suprême d’avancer, Stéphanie Rist déplore une incompréhension envers sa PPL. Une occasion manquée, même. "La place de la médecine libérale, qui est un vrai sujet, est malheureusement un peu mis de côté par la caricature qu’on va faire une médecine à deux vitesses, animée par des infirmières qui auront fait trois semaines de stage’", estime-t-elle, balayant du revers de la main la floppée de "fausses infos qui circulent". Pour elle, l’échec des négociations conventionnelles en dit long sur...

 la crise identitaire que traverse la médecine libérale. "La question est : Veut-on encore une médecine libérale demain ? Moi, je suis une grande convaincue de sa nécessité. Ma loi devrait être un vrai levier pour avoir ce débat..." Elle marque un temps d’arrêt puis sourit : "Mais bon, je ne désespère pas." Stéphanie Rist a d’ailleurs demandé à la présidente de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale de solliciter l’arbitre des négos, Annick Morel, pour que cette dernière présente les conclusions de son rapport. "Parce que je crois qu’il y a une vision politique à avoir sur la médecine libérale…"   "L’agence tout Rist doit fermer" Engagés dans un bras de fer avec l’Assurance maladie et l’Etat, les médecins libéraux ne voient pas les choses sous le même angle. Ils étaient près de 10 000 (selon les syndicats) à se rendre dans les rues de Paris le 14 février dernier, date de l’examen de la PPL Rist par les sénateurs. Un cortège massif au sein duquel le nom de Rist raisonnait comme un affront. "L’agence tout Rist doit fermer", réclamait l’un des manifestants. "Rist, arrête le hors-piste", pouvait-on lire sur plusieurs pancartes. Ailleurs, le mot "traitre" est prononcé : une médecin qui veut faire sans les médecins ? La députée s’en défend une nouvelle fois. "Je crois qu’il y une place indispensable dans les années qui viennent pour le médecin libéral. Si on passe à côté de ça, du généraliste avec son expertise, dans un contexte de vieillissement de la population, on ne soignera pas correctement les gens."

Crédit photo : Louise Claereboudt

Si elle ne se dit pas "touchée" par cette animosité, la députée paraît toutefois quelque peu agacée dans son fauteuil en cuir noir, style Le Corbusier. "L’utilisation de ce terme ‘traitre’ montre que l’on touche à ce qu’on peut appeler de corporatisme." Elle contredit les allégations selon lesquelles elle mènerait une petite "révolution", dictée par les hautes sphères du pouvoir avec qui elle entretient des liens étroits sur les sujets santé. Mais admet : sa proposition de loi – qui n’est autre que la suite du premier volet entré en vigueur en avril 2021 - "bouscule". "Elle bouscule cette culture historique du monopole du médecin" construite "en confrontation avec l’Etat". "Bien que ce dernier ait permis de garder ce monopole en arrêtant les officiers de santé", ajoute-t-elle dans sa lancée. L’Orléanaise pointe également une "hyper sélection élitiste", qui s’est érigée, selon elle, comme un barrage "aux transferts de compétences et au travail multidisciplinaire". "Toute la société est construite sur le principe que pour avoir fait des études de médecine, il faut avoir eu un bac scientifique mention très bien. Ensuite, vous avez un concours très difficile à l’issue duquel on sélectionne encore les meilleurs… Vous sortez donc de vos études en vous disant que vous êtes le meilleur." A elle, on avait dit qu’elle n’arriverait pas à faire médecine, n’étant pas fille de médecins. Ses parents n’ont pas eu le baccalauréat. Elle s’engage malgré tout dans les études médicales en 1993 – un choix fait après avoir visionné à l’âge de 10 ans un reportage sur des enfants cambodgiens blessés en sautant sur des bombes. "Je m’étais dit que je leur remettrai des jambes… un truc d’enfant quoi." Et entre à la faculté Necker (Paris V). Elle travaille la nuit et les week-ends à l’hôpital de Sèvres en maternité pour financer sa formation. Très vite, elle est plongée "dans ce milieu fermé". "On a des études difficiles, centrées sur le malade, on n’a pas beaucoup de temps à l’ouverture ni à la culture, or c’est important je trouve. Aussi, nos études ne se font pas avec les autres professionnels de santé, c’est vraiment dommage..." Et les autres dans ce que la députée dépeint comme microcosme ? "Ils n’ont pas assez de QI pour faire ce que l’on fait", lui aurait dit un confrère dans le cadre de sa permanence. Ou encore : "On est les élites, vous n’avez rien à nous demander, on a des droits mais pas de devoirs", rapporte Stéphanie Rist, désapprobatrice. "Tout le monde ne pense évidemment pas comme ça", nuance-t-elle aussitôt. Mais ça l’a marquée. Des années après la faculté, en 2018, dans le cadre d’une mission...

sur la formation qui lui a été confiée en vue du projet Ma Santé 2022, elle suggéra d’ouvrir les études médicales, de construire des passerelles entre les formations en santé, de créer des internats "mélangés" où tous les soignants pourraient se côtoyer. "Il n’y a pas de raison pour que le métier de médecin soit le seul qui n’évolue pas", poursuit Stéphanie Rist.   "Il ne faut pas avoir peur de ses convictions" Bosseuse, elle défend corps et âme ses convictions. "Je dirais quoi qu’il en coûte…" Car sa proposition de loi qui vise, entre autres, à instaurer l’accès direct "est difficile à porter". "Presque plus que les retraites…", confie la parlementaire. "Ma fille a vu des affiches dans ma ville en se promenant sur lesquelles était écrit : ‘Rist tue’. C’est assez violent pour une enfant de 15 ans, même si elle ne le dit pas. On en discute. Je lui dis que c’est important d’avoir des convictions, qu’il ne faut pas en avoir peur." Avec une pudeur certaine, elle ajoute : "Je peux me regarder dans la glace." Elle répétera cette phrase à plusieurs reprises. "C’est important d’être en phase avec vous-même, de faire les choses honnêtement. Le reste passe…" Portée par cette idée "que nous ne sommes que de passage", elle semble passer au travers des menaces et critiques. Mais ne cache pas que lorsque "ça touche à la famille, c’est plus désagréable". Son ex-mari, qui dirige une société d’informatique, s’est dernièrement retrouvé mêlé aux débats autour de la PPL Rist, certains internautes dénonçant un conflit d’intérêts. "Au moment du Covid, il a eu un projet de formation à la vaccination en e-learning pour les infirmières libérales, explique Stéphanie Rist. Ça n’a rien à voir avec les IPA qui, elles, ont une formation universitaire", répond-elle, agacée. "On embête des gens qui n’ont rien demandé !" Alors que sa proposition de loi doit être examinée fin mars en commission mixte paritaire, la députée ne veut pas se laisser atteindre ni être poussée à abandonner. "Je ne voudrais pas que ces difficultés entraînent une part de moi. C’est un peu un risque. Je n’ai pas envie que cela me rende aigrie." "Mais pour l’instant ça va", sourit-elle. "Je crois que c’est important de savoir d’où on vient et où on va", poursuit-elle, plus posément. "Et ne pas avoir d’ambition particulière. Ça aide beaucoup en politique." Si certains la voyaient déjà ministre de la Santé en juillet dernier lors du remaniement, elle se montre désintéressée. "J’ai vraiment l’impression d’être utile à l’endroit où je suis. Si je peux être utile ailleurs, je le ferais, mais je ne me suis pas réveillée un matin en disant ‘je serai ministre de la Santé’. Je ne suis pas sûre que ce soit un cadeau d’ailleurs. La situation est telle…" "Je crois que ce n’est pas important la place, ajoute-t-elle encore, pointant l’urgence de la situation sanitaire dans le pays. L’important, c’est comment on y arrive ensemble." "On est face à un tel défi qu’on devrait tous, avec nos divergences, aller dans un sens qui permette de soigner les gens demain. Le jour où je ne serai plus députée, je le ferai en tant médecin." C’est d’ailleurs pour être plus efficace que la rhumatologue s’est lancée en politique - "avoir une vision sur l’organisation du territoire, c’est aussi savoir soigner un malade", affirme-t-elle. Mais elle n’avait pas l’intention de lâcher son premier métier, celui de cœur. Si elle ne l’exerce plus qu’une demi-journée par semaine, ce temps lui est "indispensable". "Ça me raccroche à ce que j’aime faire." Depuis qu’elle a été nommée rapporteure générale de la commission des Affaires sociales, en juin 2022, elle passe le plus clair de son temps dans la capitale. Un rythme éreintant, "mais c’est un choix". "Le lundi matin fait plaisir, encore plus quand vous faites de la politique. Les gens sont gentils avec leurs docteurs." Le regard brillant, elle confie espérer que sa fille suive ses traces et emprunte le chemin de la médecine. "Je croise les doigts." "C’est une chance de pouvoir être médecin, de se lever le matin en se disant qu’on va pouvoir être utile. Une chance que d’autres n’ont pas." *Stéphanie Rist en faisait partie.  

1973 : naissance à Athis-Mons (Essonne)
1993 : débute ses études médicales
2014 : entre à l’IEP, suit le master gestion et politiques de santé
2017 : élue en juin députée de la 1ère circonscription du Loiret sous l’étiquette En Marche !
2019 : elle est nommée, en février, co-rapporteure du projet de loi « Ma Santé 2022 »
2022 : nommée rapporteure générale de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale, juin de cette année-là
 
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