Cancer du sein : la prévention et le dépistage personnalisés pourraient évoluer

08/03/2024 Par M. R.-D.
Cancérologie
[DOSSIER FEMMES] Le nombre annuel de nouveaux cas de cancer du sein chez la femme a presque doublé entre 1990 et 2018, passant de 29 970 à 58 400 cas annuels, soit +1,1 % par an en moyenne. Une progression plus faible entre 2010 et 2023, estimée à +0,3 % par an. Une prévention davantage personnalisée apparait nécessaire.  Entretien avec la Dre Suzette Delaloge*, oncologue et directrice du programme Interception à l’Institut Gustave Roussy à Villejuif.  

 

 

Egora : Quels sont les facteurs de risque incriminés dans la survenue du cancer du sein ?  

Dre Suzette Delaloge : Il y a d’une part les facteurs de risque identifiés depuis longtemps tels que les anomalies génétiques prédisposantes, l’histoire familiale, l’exposition aux hormones (qu’elles soient endogènes ou exogènes) comme l’histoire reproductive de la femme (âge à la puberté, âge à la première grossesse, nombre d’enfants) mais aussi la durée de prise de pilule, le traitement hormonal de la ménopause, la densité mammaire, etc. D’autre part, des facteurs de risque modifiables sont aujourd’hui incriminés comme la sédentarité, le tabagisme ou encore la consommation d’alcool dont les estimations varient entre 7% et 12% selon les cas décrits de cancer du sein. Par ailleurs, le surpoids après la ménopause augmente le risque de façon notable (mais étrangement pas avant). De récentes études ont mis en évidence l’impact de l’alimentation avec les aliments ultra-transformés, les édulcorants etc. Enfin, d’autres types d’exposition comme le travail nocturne, les polluants environnementaux et les perturbateurs endocriniens augmentent le risque de survenue de cancer du sein. En tout état de cause, l’augmentation majeure des cas à laquelle nous assistons ces dernières années n’est clairement pas liée à la génétique mais bien à la modification de notre mode de vie actuel. Un nombre considérable de décès par cancer du sein pourraient être évités. Il apparaît assez clair que nous avons besoin de davantage de prévention des cancers du sein !  

 

Comment identifier ces risques individuels de cancer du sein ?  

Des moyens de plus en plus efficaces ont été développés. Les scores de risque sont désormais relativement bons pour catégoriser les personnes selon son risque dans les 5 ou 10 ans à venir. Parce que le risque est variable au cours de la vie en fonction des expositions de chacun, il faut se garder de prédire à long terme. Cela laisse présager d’une prise en charge plus personnalisée sur laquelle nous travaillons depuis des années et qui inclut une utilisation et une fréquence des différents types d’imagerie, ou autres tests, variables en fonction du niveau de risque, de l’âge et de la densité mammaire. Par exemple, dans le futur, une IRM annuelle pourrait être indiquée pour une femme présentant un risque élevé et des seins denses pour lesquels la mammographie est moins compétente.  

 

Mais alors, comment améliorer le dépistage ?  

Les approches de population générale ont de nombreuses limites identifiées avec les dépistages organisés au niveau national, dont une adhérence modérée, des effets collatéraux comme les faux positifs et les surdiagnostics. C’est la raison pour laquelle de nombreuses études sont en cours pour tenter de faire évoluer le dépistage. Notre étude européenne MyPeBS (My Personal Breast cancer Screening), coordonnée par la France, vise à comparer le dépistage standard actuel du cancer à un dépistage stratifié en fonction du risque individuel. Une stratégie personnalisée qui propose entre autres des mammographies plus fréquentes aux femmes présentant un risque élevé du cancer du sein et moins fréquentes aux femmes à bas risque. L’objectif de cette étude est finalement de démontrer s’il est préférable de personnaliser le type et la fréquence du dépistage du cancer du sein en fonction du risque individuel de chaque femme. Une sorte de dépistage nouvelle génération. Nous avons terminé les inclusions des 53 000 femmes l’été dernier donc les résultats ne sont pas attendus avant 2027. Par ailleurs, la question d’abaisser le seuil de l’âge du dépistage organisé se pose également avec toujours l’idée de prendre en compte les facteurs de risque individuel pour une approche plus personnalisée.  

 

Vous êtes la directrice du programme Interception, de quoi s’agit-il ?  

Le programme Interception de Gustave Roussy est un programme de dépistage et de prévention qui a pour objectif d’identifier au plus tôt les personnes à risque augmenté de cancer (en particulier du sein) afin de leur proposer une prévention personnalisée et de mieux les prendre en charge, via une collaboration ville-hôpital. Il va être déployé à l’échelle nationale grâce à un article 51 en cours de finalisation avec le ministère de la Santé. Il vise également à développer pour les années qui viennent de nouveaux modes de dépistage et prévention du cancer adaptés pour ces personnes. Il s’agit finalement d’intercepter les facteurs de risque pour réduire la survenue de cancers graves, aider les personnes à modifier leur mode de vie et éviter certaines expositions à l’échelle individuelle. Cette année, le programme va être déployé à l’échelle nationale dans une dizaine de centres en France pour mettre en place la même approche avec un parcours global : aider les professionnels de santé à identifier les personnes à risque, ou les personnes à s’auto-identifier, et faire en sorte que ces dernières soient informées de leur situation, sachent quelles sont les meilleures méthodes pour essayer de diminuer leur risque ou détecter précocement un éventuel cancer.  

 

Qui sont les patientes que vous rencontrez dans le cadre de ce programme ?  

Les médecins généralistes nous réfèrent leurs patientes éligibles à ce programme. Nous rencontrons aussi beaucoup de femmes qui s’auto-réfèrent en raison de leur histoire familiale, celles qui ont déjà eu une radiothérapie au niveau du thorax, celles qui présentent des anomalies à risque histologique ou encore celles avec un score global élevé par exemple.  

 

*La Pre Delaloge déclare participer ou avoir participé à des interventions ponctuelles pour Novartis, Pfizer, BMS, MSD, Gilead, Sanofi, Besins, Lilly, tous à titre purement institutionnel et sans aucun lien avec le présent travail. 

 

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Thierry Lemoine

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Oui

Il ne faut pas rêver: la très grande majorité des médecins secteur 1 ne se déconventionnera pas ( pour les secteurs 2, la questio... Lire plus

3 commentaires
23 débatteurs en ligne23 en ligne
Photo de profil de Daniel Étienne Riou
506 points
Débatteur Renommé
Manipulateur ERM
il y a 2 mois
Bien que non médecin, mais imageur de mammographie, je me souviens que Prescrire, revue médicale oh combien indépendante, prévenait déjà il y plus de 15 ans des défauts du dépistage systématique. Le t...Lire plus
Photo de profil de Pascal Eluard
197 points
Médecine du travail
il y a 2 mois
La medecine de soin n'a jamais voulu prendre en compte et les conditions de travail, et l'environnement sauf le tabagisme et l'alcool facteur de confusion de toute etude épidémiologique. L'expositio...Lire plus
Photo de profil de Pierre Caro
1,4 k points
Débatteur Passionné
Anesthésie-réanimation
il y a 2 mois
Toujours prudence garder vis a vis des augmentations de cancer. A comparer avec le nombre de dépistage qui a du lui aussi augmenter. Grande question aussi du dépistage de masse (qui a été traitée ave...Lire plus

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