@Leonardo/ Stock.adobe.com/ Générée par IA
Troubles dépressifs : pourquoi les femmes sont-elles davantage touchées et comment mieux les prendre en charge ?
Un rapport de la commission santé du Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes (HCE), présenté ce lundi 2 novembre, formule 42 recommandations pour, entre autres, améliorer le repérage et la prise en charge des troubles dépressifs chez la femme.
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En France, la prévalence des troubles dépressifs est de 18,2 % chez les femmes pour 12,8 % chez les hommes*. "Cet écart apparaît dès la puberté et se retrouve à tous les âges de la vie et dans tous les milieux sociaux", a expliqué Catherine Vidal, neurobiologiste et vice-présidente de la commission santé, droits sexuels et reproductifs du Haut Conseil à l'Egalité (HCE), lundi 2 novembre, lors de la remise d'un rapport consacré à la santé mentale des femmes, qu'elle a corédigé.
Une "supposée vulnérabilité féminine à la dépression" ?
Mais alors, pourquoi les femmes sont-elles plus à risque de développer des troubles dépressifs ? Comment émergent-ils ? Comment se construisent-ils tout au long de la vie ? C'est à ces questions qu'a tenté de répondre le HCE. "Pendant longtemps, la vulnérabilité des femmes aux troubles dépressifs a été attribuée à leur constitution biologique prétendument fragile à cause, notamment, de ces fameuses hormones féminines, avec les changements d'humeur liés aux menstruations, à la grossesse, à la ménopause. Cette conception n'est plus défendable", a d'emblée souligné Catherine Vidal.
"De nombreuses recherches montrent en effet que les facteurs biologiques ne jouent qu'un rôle minime face à l'environnement socioculturel et économique. Il est clairement démontré que la vulnérabilité des femmes aux troubles dépressifs s'inscrit dans des rapports sociaux qui les exposent davantage à la précarité économique, aux charges domestiques, aux violences, aux risques psychosociaux, à l'isolement…", a précisé la neurobiologiste.
L'adolescence, une période charnière
Avant 11 ans, il n'existe pas d'écart entre filles et garçons dans les risques de troubles mentaux (dépression, anxiété) potentiels, d'après le rapport. En revanche, "l'expression des symptômes est déjà influencée par les normes sociales liées au genre", note Catherine Vidal. Ainsi, les garçons ont plus souvent tendance à extérioriser leurs difficultés (opposition, hyperactivité), quand la souffrance psychique des filles est "plus intériorisée, plus discrète et donc plus difficile à repérer".
L'adolescence constitue le point de bascule. "En fin de collège, le bien-être chute à 57,7 % chez les filles […] tandis qu'il se maintient à 80,3 % chez les garçons", lit-on dans le rapport. Cet écart ne se résorbe pas au lycée. Ainsi, "25,7 % des lycéennes présentent un risque élevé de dépression, contre 11,7 % des garçons. L'envie de mourir concerne 21,4 % des filles, contre 11,9 % des garçons, et les tentatives de suicide au cours de la vie sont aussi plus fréquentes chez elles."
À cet âge, le rapport au corps change, et les adolescentes se retrouvent confrontées aux injonctions liées aux idéaux de beauté, selon les auteurs du rapport, qui pointent "l'influence délétère des réseaux sociaux", avec des comptes glorifiant la maigreur voire "pro anorexie". "Ces injonctions trouvent une traduction clinique particulièrement marquée dans les troubles des conduites alimentaires", observe le HCE, qui relève que 80 % des cas d'anorexie concernent des filles. Or, "les personnes souffrant d'anorexie présentent un risque 2,6 à 4 fois plus élevé de développer un épisode dépressif majeur au cours de leur vie".
Les adolescentes sont aussi plus souvent touchées par les violences psychologiques et sexuelles, avec les conséquences que l'on connaît, et le cyberharcèlement, qui multiplie par 2,73 le risque de souffrir de dépression.
La maternité "heureuse"
À l'âge adulte, "la maternité constitue aussi une période de vulnérabilité pour la santé physique et mentale des femmes", a déclaré le Dr Gilles Lazimi, médecin généraliste engagé contre les violences faites aux femmes et aux enfants, membre du HCE et coauteur du rapport. Cette vulnérabilité n'est pourtant "pas assez reconnue et insuffisamment prise en charge". "Environ 50 % des dépressions prénatales et un tiers des dépressions post-partum ne sont pas identifiées", rapporte le HCE.
Les troubles psychiques périnataux sont pourtant "très fréquents", selon Gilles Lazimi. "Plus de 16 % des femmes ont des symptômes dépressifs élevés deux mois après l'accouchement, près d'un quart présentent une anxiété importante, et 5 % déclarent des pensées suicidaires." Le suicide constitue même la première cause de mortalité maternelle en France et concerne 17 % des décès maternels.
Pour Gilles Lazimi, le sous-dépistage est d'autant plus regrettable que "l'on a un très grand nombre de consultations" au cours de la grossesse et après. Deux temps de consultation existent : l'entretien prénatal précoce et l'entretien postnatal précoce. Mais les deux sont peu réalisés malgré leur caractère obligatoire. "Ils peuvent être des moments favorables pour dépister la dépression pendant la grossesse et après l'accouchement", soutient le généraliste de Romainville (Seine-Saint-Denis).
Les femmes se heurtent aussi à l'image de "la mère patiente, disponible, affectueuse et capable de tout concilier", poursuit-il, déplorant l'injonction à la "maternité heureuse" pouvant freiner le recours aux soins. La réalité est en effet souvent empreinte de "fatigue, d'épuisement, de solitude, de doute et d'ambivalence", et marquée par une charge mentale importante – "les mères passent près de quatre fois plus de temps seules avec leurs enfants".
"Double journée"
Au travail, les femmes sont aussi davantage exposées aux souffrances psychiques (5,9 % des femmes contre 2,7 % des hommes). "La souffrance psychique constitue ainsi la première maladie à caractère professionnel chez les femmes devant les troubles musculosquelettiques." Le rapport souligne que la charge mentale joue un rôle sur là-dedans, les femmes devant bien souvent mener une "double journée". Or, "parmi les femmes qui déclarent une charge mentale élevée, 19 % présentent un risque de dépression", pointe le HCE.
Le Haut Conseil signale également la minimisation de la pénibilité dans les métiers féminisés, notamment du soin, où l'on note une "forte prévalence des risques psychosociaux". Or, ces risques sont "largement sous-estimés", regrette Gilles Lazimi, car "les critères de pénibilité ont été élaborés par les hommes et pour les hommes". En outre, ces troubles ne sont pas reconnus comme maladies professionnelles. "En tant que médecin si je fais un certificat où je fais le lien entre dépression, burn out ou risques psychosociaux avec le travail, je suis poursuivi au niveau ordinal par les employeurs."
La ménopause est également identifiée par le HCE comme une période de vulnérabilité accrue, "a fortiori pour les femmes qui ont déjà connu l'anxiété et la dépression", selon Sébastien Armanet, directeur général chez ARCAGY-GINECO (Association de recherche sur les cancers dont gynécologiques - Groupe d'investigateurs nationaux pour l'étude des cancers ovariens et du sein) et rapporteur. "30 % des femmes postménopausées seraient concernées par des symptômes dépressifs", avec de "fortes variations selon les conditions de vie et d'accès aux soins".
Au-delà de la ménopause, la souffrance psychique des femmes âgées est un sujet trop peu débattu pour les auteurs du rapport, voire banalisé, ses manifestations (tristesse, repli sur soi…) étant souvent interprétées à tort comme des "signes ordinaires du vieillissement". Certaines femmes minimisent leurs propres symptômes et renoncent ainsi à demander de l'aide ou à recourir aux soins. Le fait d'être célibataire, veuve ou de vivre seule est pourtant associé à une probabilité plus élevée de dépression chez les femmes âgées.
Les auteurs soulignent que les trajectoires professionnelles souvent "discontinues" des femmes accentuent leur précarité économique (pensions de retraite plus faibles) et, de fait, leur vulnérabilité.
42 recommandations
Pour améliorer le repérage et la prise en charge de ces femmes, la commission santé du HCE formule, dans son rapport, 42 recommandations, qu'il est "urgent de mettre en place", a exhorté la présidente du Haut Conseil à l'Egalité, Bérangère Couillard. "Toutes les femmes méritent que la société traite enfin leur santé mentale et leurs troubles dépressifs comme un sujet sérieux et prioritaire", a-t-elle déclaré.
Il convient d'abord d'augmenter les capacités d'accueil, d'accompagnement et de soins en pédopsychiatrie et en psychiatrie. La pénurie de soignants et les délais de rendez-vous sont "incompatibles avec les besoins des enfants", selon Catherine Vidal, qui note qu'en 2020 "17 départements ne disposaient d'aucun pédopsychiatre". Une réalité aux "conséquences tangibles" : "On constate une hausse inquiétante de la prescription de médicaments psychotropes dès le plus jeune âge alors que ces traitements ne doivent intervenir qu'en seconde intention."
Il convient aussi de renforcer la médecine scolaire, en première ligne pour détecter le plus précocement possible des situations de souffrance psychique.
Le rapport propose ensuite d'améliorer la prise en charge de l'hyperémèse gravidique – une "forme sévère de nausées et de vomissement" qui peut "avoir un retentissement sur la santé mentale" des futures mères. L'information des femmes enceintes et des médecins sur l'entretien prénatal précoce doit être renforcée. L'entretien postnatal précoce doit, lui, être déployé sur l'ensemble du territoire et proposé systématiquement entre la 4e et la 8e semaine suivant l'accouchement. Il doit par ailleurs être pris en charge à 100 %.
Le dépistage de la dépression périnatale doit être généralisé "tout au long du parcours de grossesse et jusqu'aux 2 ans de l'enfant, en l'intégrant à chaque consultation au cours de cette période".
En cas de fausses couches, interruptions médicales de grossesse ou de parcours PMA, un accompagnement psychologique doit être "systématiquement" proposé.
Sur le volet travail, le rapport préconise notamment de reconnaître les troubles psychosociaux comme maladies professionnelles. Des accords de branche et d'entreprise doivent permettre également "un aménagement du travail lors des périodes de potentielles vulnérabilités", comme l'endométriose, la grossesse, l'ALD, l'aidance, les violences conjugales…
Les auteurs suggèrent aussi de mobiliser le bilan de prévention proposé entre 45 et 50 ans comme un temps d'information et d'échange sur la ménopause, et d'améliorer la prise en charge par l'Assurance maladie des traitements hormonaux de la ménopause. Les auteurs plaident aussi pour le lancement d'un Plan national de lutte contre la solitude et l'isolement social.
Enfin, pour lutter contre les inégalités structurelles, la commission du HCE appelle à faciliter l'accès aux psychothérapies (via un élargissement de Mon Soutien Psy par exemple), de revaloriser les métiers de la psychiatrie et de favoriser l'installation de médecins dans les zones sous-dotées, ou encore de mettre en place des campagnes de sensibilisation grand public sur la dépression, afin de favoriser la reconnaissance, la tolérance de la société et le recours aux soins.
*Selon les résultats du Baromètre de Santé publique France 2024.
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Références :
Conférence de presse du de la commission santé du Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes (HCE), lundi 2 novembre
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