@Guillaume Garot/DR
Au moins 500 patients "médecin traitant" : Guillaume Garot défend sa proposition et appelle les généralistes à "un effort patriotique"
Alors que sa précédente proposition de loi instaurant la régulation à l'installation des médecins est encore en navette parlementaire, le député socialiste Guillaume Garot revient à la charge avec un nouveau texte de loi, déposé mardi 6 octobre. Cette nouvelle PPL prévoit d’imposer aux généralistes libéraux d'avoir au moins 30 % de leur patientèle dans le dispositif médecin traitant. "Je ne lâcherai rien", confie Guillaume Garot sur Egora.
@Guillaume Garot/DR
Egora : Votre nouvelle proposition de loi ne prévoit plus de régulation directe de l'installation des médecins. Est-ce un changement de stratégie après les débats houleux autour de votre précédent texte ?
Guillaume Garot : Absolument pas. Cela s'explique par une raison extrêmement simple, c'est que la précédente proposition de loi est en navette parlementaire. Elle sera discutée au Sénat pour finir l'examen, puis elle reviendra ensuite à l'Assemblée nationale. C'est le chemin normal et on ne lâche rien. Et en particulier moi qui anime le groupe transpartisan sur les déserts médicaux. Cette première proposition de loi est transpartisane.
Avez-vous déjà une date pour son examen au Sénat ?
Non, je n'ai pas encore de date, mais elle sera inscrite dans une des niches parlementaires. C'est l'avantage d'être un groupe transpartisan. Nous pouvons solliciter nos collègues sénateurs de chaque groupe pour pouvoir inscrire cette proposition dans une niche ou une autre. Nous avons plusieurs dates cibles, mais pour l'instant nous attendons un retour. Il reste très peu de choses à examiner puisqu'elle avait commencé à être examinée et que l'examen n'avait pas pu être achevé dans le temps donné.
Plus de 6 millions de Français n'ont pas de médecin traitant
Votre nouvelle PPL fait explicitement référence au dernier rapport de la Cour des comptes. Vous estimiez nécessaire de légiférer sur ses recommandations ?
Oui. Nous avons eu une présentation à l'Assemblée nationale d'un rapport de la Cour des comptes qui était issu d'une demande parlementaire. La commission des Affaires sociales avait requis un avis de la Cour des comptes sur le dispositif du médecin traitant. C'était absolument passionnant. Selon la Cour des comptes, il se trouve qu'aujourd'hui, sur 53 000 généralistes installés en libéral, il y en a près de 8 500 qui ne prennent pas ou peu de patients en tant que médecins traitants. La Cour a fait un calcul assez simple en disant : "Eh bien, c'est un manque à soigner, qui pénalise 2,5 millions à 4 millions de patients aujourd'hui." C'est-à-dire que si ces 8 500 médecins devenaient aussi médecins traitants, ça permettrait à 2,5 à 4 millions de personnes en France de pouvoir compter sur un médecin traitant. Ce n'est pas rien, je rappelle juste qu'il y a plus de 6 millions de Français qui n'ont pas de médecin traitant.
Or, on sait très bien que le médecin traitant, c'est le pivot de notre système de santé. C'est lui qui suit le patient dans la durée, qui permet d'avoir un rendez-vous chez un autre spécialiste, qui assure le suivi lorsqu'une personne sort d'hospitalisation. Être privé de médecin traitant, c'est une vraie difficulté. Et ça devient encore plus compliqué lorsqu'on prend de l'âge, que les pathologies sont multiples...
Lors de sa présentation du rapport médecin traitant devant la commission des Affaires sociales, le président de la sixième chambre de la Cour des comptes visait à demi-mot les médecins esthétiques. Sont-ils particulièrement ciblés par votre PPL ?
J'avais justement demandé au président quel était le profil type de ces 8 500 praticiens. Selon la Cour, il s'agit principalement de jeunes de moins de 40 ans. Ils sont plutôt dans les grands centres urbains, majoritairement en secteur 2 non Optam ou en secteur 3. Ils travaillent un petit peu moins que les autres dans l'année, 171 jours par an en moyenne, contre 223 pour les médecins traitants. Ils sont à 17 actes par jour, contre 22 pour la moyenne des médecins traitants.
Je pense qu'il y a une forme d'effort patriotique à faire
Il y a probablement une part importante de médecins esthétiques. Mais pas uniquement non plus parce qu'ils gèrent 2 300 consultations en moyenne annuelle, contre 4 600 pour les médecins traitants. Ça peut être aussi des gens qui font du remplacement. D'autres qui font aussi des choix de vie qui peuvent être respectables. Mais toujours est-il qu'on a formé des médecins dont, hélas, 8 500 d'entre eux ne sont pas médecins traitants. Nous avons besoin d'eux. Je pense qu'il y a une forme d'effort patriotique à faire.
Est-ce qu'il pourrait y avoir dans cette PPL des exceptions faites pour certains médecins ? Je pense, par exemple, aux médecins agréés du permis de conduire. Dans quelle case les mettre ?
Il pourra bien sûr y avoir des amendements dans la procédure parlementaire, au terme évidemment des auditions pour préciser le périmètre. Il pourra donc y avoir quelques exceptions, mais l'enjeu n'est pas là. Il s'agit de retrouver une capacité à soigner comme médecin traitant. On ne peut pas dire d'un côté que le médecin traitant est au centre de notre système de soins, et ensuite ne pas se donner les moyens de répondre à cette nécessité.
Comment seront déterminées les adaptations de ce seuil, notamment pour les médecins à temps partiel, en cumul emploi-retraite ?
C'est le débat parlementaire qui permettra d'éclairer le sujet. Cela peut être aussi des dispositions réglementaires, parce qu'il peut y avoir des dispositions qui sont renvoyées par décret au ministère de la Santé. Ce n'est pas un obstacle.
L'important, c'est que chacun prenne conscience, qu'il s'agisse des citoyens ou des professionnels, qu'il faut que les lignes bougent. On ne peut pas s'en tenir au système de soins tel qu'il fonctionne actuellement, puisqu'il ne fonctionne pas pour 100 % des Français. Certains Français sont exclus d'un système de soins performant pour eux. Faut-il rappeler le nombre de Français qui sont sans médecin traitant et au-delà, le nombre de Français qui vivent dans un désert médical ? Donc il faut bien actionner divers leviers contre la désertification médicale et contre les inégalités d'accès aux soins.
Il y a toujours une bonne raison pour évacuer la régulation de l'installation
Quand vous chiffrez à 6 millions le nombre de patients sans médecin traitant, vous omettez certains biais notamment rappelés par la Cour des comptes, comme la part importante de jeunes patients qui n'estiment pas nécessaire d'avoir un médecin traitant. L'Assurance maladie a dévoilé en juin dernier un observatoire d'accès aux soins qui montre une nette hausse des installations des médecins généralistes par rapport aux années précédentes, notamment dans les zones d'intervention prioritaire. Finalement, sans coercition, on va dans le bon sens avec l'augmentation du nombre de médecins formés…
C'est vrai vous avez raison concernant le nombre de patients sans médecin traitant.
En revanche, il faudrait savoir, parce que lorsque je plaidais pour la régulation de l'installation, il y a encore un ou deux ans, on me disait : "Ah mais ça n'est pas possible en pénurie uniquement lorsqu'il y aura davantage de médecins." Là y a davantage de médecins, on me dit : "Non, ce n'est pas nécessaire. Il ne faut pas actionner le levier de la régulation." Il y a toujours une bonne raison pour évacuer la régulation de l'installation. Pourquoi ?
Je vais démentir vos chiffres. Il y a ceux de l'Assurance maladie, c'est une chose. Mais je veux aussi que vous regardiez ceux du Conseil national de l'Ordre des médecins sur les installations. L'Atlas de la démographie médicale nous montre des choses très claires. Il y a toujours plus d'installations dans les territoires qui étaient déjà, il y a dix ans, les mieux dotés et toujours moins dans les territoires qui étaient déjà, il y a dix ans, les moins bien dotés et les plus fragiles.
Donc tant mieux, et vous avez raison de ce point de vue-là, s'il y a un peu plus de médecins dans les départements les plus fragiles. Mais ça ne brise pas l'aggravation des inégalités.
En 2025, 5 généralistes se sont installés dans l'Indre. En Haute-Marne, ils étaient 3, et 2 dans le Cher. Mais allons voir un petit peu ailleurs. Dans le Bas-Rhin, il y a eu 83 installations de généralistes. En Gironde, 120 ; dans les Bouches-du-Rhône, 133. On voit bien que les inégalités continuent de se creuser. Qu'on ne me dise pas qu'il y a moins de pathologies dans l'Indre, en Haute-Marne ou dans le Cher. Qu'on ne me dise pas que ce sont des départements qui ne sont pas vieillissants. Qu'on ne me dise pas que ces départements n'ont pas besoin, justement, d'un suivi au long cours par des médecins traitants.
Cela signifie qu'on a besoin de la régulation de l'installation.
Que répondez-vous aux syndicats médicaux qui pointent toujours le même argument, à savoir que la régulation à l'installation risque de détourner les jeunes de l'exercice libéral ?
Ah bon, et pourquoi ?
Cette rupture d'égalité entre les Français nourrit l'extrémisme
Peut-être que certains n'auront pas envie d'aller s'installer dans l'Indre ou dans le Cher ?
Qui a dit que, dans ce que je propose, il y a une obligation d'aller s'installer ici ou là ? Qui a parlé d'affectation dans tel ou tel département ? Où avez-vous lu ça ? Nulle part. C'est pour ça que je vous reprends sur coercition. Car ça change tout. Ceux qui contestent la régulation à l'installation doivent avoir un petit peu d'honnêteté intellectuelle par rapport à ce que l'on dit.
Oui, il faut que les lignes bougent. Oui, la priorité, c'est que chaque patient en France puisse avoir accès à un médecin. Et ce n'est pas scandaleux de dire ça. Ce n'est pas scandaleux de dire qu'aujourd'hui, cette rupture d'égalité entre les Français, elle nourrit le populisme, elle nourrit l'extrémisme. Pourquoi ? Parce qu'elle nourrit le sentiment d'abandon. Et donc c'est une question politique. Et il faudra bien qu'on trouve des solutions à ce qui se passe et à ces inégalités qui ne cessent de s'aggraver.
On pourra toujours me dire : "Ah la régulation, ce n'est pas pour nous, vous allez décourager les jeunes." Mais c'est faux, archi-faux. Pour une place en faculté de médecine, il y a 34 vœux de lycéens sur Parcoursup. Donc les vocations, elles sont là.
Et j'ajoute une chose, toujours au titre de l'honnêteté intellectuelle : notre proposition de loi, s'agissant de la régulation, concerne les libéraux et les salariés. Elle concerne les généralistes et l'ensemble des spécialistes. Pourquoi ? Parce que nous partons des besoins de santé, et nous disons que chacun a le droit à l'accès aux soins en France. Notre santé ne peut pas dépendre de notre code postal.
Je veux bien qu'on m'oppose toutes les raisons du monde, et notre démocratie permet cela, tant mieux, pourvu que ça dure. Mais, il y a un effort patriotique à faire, sinon la nation se disloque. Pourquoi les médecins seraient-ils quasiment la seule profession de santé à n'être pas soumis à une régulation d'installation ? Au nom de quoi ? Il faut arrêter d'agiter des chiffons rouges.
Et que répondez-vous aux médecins qui pointent que finalement il ne s'agit pas d'un problème de répartition, mais surtout de conditions d'exercice, de charges administratives, de rémunération…
Pourquoi ce serait vrai, particulièrement dans les territoires les moins bien dotés ? Au contraire, c'est tout l'inverse. Dans les territoires les moins dotés, les collectivités locales font des ponts d'or, déroulent des tapis rouges, pour que des jeunes ou des moins jeunes d'ailleurs, viennent s'installer.
Et sur le plan des revenus, les médecins qui exercent en zone désertifiée gagnent très correctement leur vie. Pourquoi ? Parce que leur carnet de rendez-vous est plein du jour au lendemain.
Aujourd'hui, les carnets de rendez-vous sont pleins partout…
Oui, mais en particulier, dans les zones où on attend désespérément l'arrivée d'un médecin.
Dans votre dernière PPL, vous souhaitez interdire les prestations payantes permettant d'obtenir un rendez-vous plus rapidement. Estimez-vous que les interventions du Gouvernement et de l'Assurance maladie n'ont pas suffi à mettre fin à ces pratiques ?
C'est le débat, en commission notamment, qui permettra de l'éclairer parce qu'il peut y avoir un arrêté. Mais quand on donne force par la loi, c'est plus solide et ça évite des retours en arrière.
Vous avez déposé votre sixième PPL sur l'accès aux soins ou sur la désertification médicale. Quel est votre état d'esprit ? Pourquoi avez-vous choisi ce combat-là et pas un autre ?
La sixième, c'est possible, je ne les compte pas ! Je représente les Mayennais à l'Assemblée nationale et nous, notre grande difficulté, c'est de trouver un médecin. Dans mon département, ce sont des milliers de patients qui n'ont pas de médecin traitant. Donc ce combat, il est né des appels au secours que m'ont lancé les citoyens de mon département. Et ça n'a rien à voir avec une couleur politique. Le groupe transpartisan, je l'ai conduit initialement avec un autre député de mon département qui soutient Édouard Philippe. On a considéré que c'était un enjeu républicain et qu'il fallait parfois dépasser les clivages politiques pour agir ensemble plus efficacement. Et je pense que nous avons contribué à faire bouger les lignes et nous allons continuer.
Je souhaite que le débat de la présidentielle permette aux Français de trancher entre des orientations et des solutions.
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