Cancers : une origine professionnelle largement méconnue

20/03/2024 Par Muriel Pulicani
Cancérologie Médecine du travail
Plus d’un salarié sur dix serait exposé à au moins un facteur cancérogène au travail. Cependant, l’origine professionnelle des cancers peine à être reconnue. En cause, la difficulté à établir un lien entre exposition et maladie, le temps long entre les deux, les poly-expositions et la faible prise en compte des situations professionnelles des femmes. Entretien avec Anne Marchand*, sociologue, historienne, codirectrice du Giscop 93 (Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle en Seine-Saint-Denis).

  Egora : Sur les 433 000 nouveaux cas de cancer diagnostiqués en France en 2023, combien pourraient être imputables à l’activité professionnelle ? Anne Marchand : Il y a une cacophonie des données, qui sont alarmantes. Les études les plus consensuelles à l’échelle internationale évaluent entre 4 et 8 % la part de cancers d’origine professionnelle. Le dernier Plan cancer estime entre 14 000 et 30 000 le nombre de nouveaux cas de cancers professionnels par an en France. Parmi ceux déclarés comme maladie professionnelle par les patients, seuls 1 652 ont été effectivement reconnus par l’Assurance maladie en 2022. 11 % des salariés [2,7 millions] sont exposés à un ou plusieurs cancérogènes, selon l’étude Sumer 2017. Plus d’un tiers des ouvriers sont concernés, et beaucoup plus dans certains secteurs (jusqu’à 90 % dans la réparation automobile). Les chiffres sont certainement sous-estimés et difficiles à évaluer du fait de la transformation du travail et de l’emploi. La sous-traitance dans des secteurs très exposés comme la maintenance ou le nettoyage entraîne une externalisation des risques : près de 20 % des intérimaires sont exposés. La Cour des comptes a publié un rapport sur la sous-déclaration des risques professionnels, qui évalue le nombre de cancers professionnels entre 50 000 et 80 000. C’est la première cause de mortalité au travail à l’échelle européenne.   Quels sont les principaux agents chimiques, biologiques et physiques cancérogènes en milieu professionnel ? Les cancers professionnels reconnus le sont majoritairement sur l’amiante. Il existe une 4e vague chez les riverains des entreprises de transformation d’amiante, les usagers des bâtiments... Le mésothéliome poursuit son œuvre chez les plombiers, les électriciens, les ouvriers de la rénovation et du BTP, mais aussi les enseignants… L’amiante est devenu l’arbre qui cache la forêt des cancers professionnels. Les principaux facteurs de risque sont la silice, les fumées diesel, les poussières de bois… De plus, tous les toxiques utilisés débordent du milieu de travail et contaminent les familles, les riverains, l’environnement…   Il existe de grandes disparités selon les secteurs d’activité et les catégories socio-professionnelles : 47 % des ouvriers seraient exposés pour 13% des employés et 2,3% des cadres… Les catégories les plus exposées sont les ouvriers du BTP, de l’industrie, les agriculteurs (un lien est reconnu entre pesticides et cancer de la prostate), les soignants (lien entre rayons ionisants, produits cytostatiques et cancer du sein). On observe une recrudescence de la silicose chez les jeunes. Les apprentis sont exposés à des cancérogènes dès l’âge de 15-16 ans, notamment dans les secteurs de l’automobile ou de la beauté (coiffure, onglerie).   96 % des salariés ayant un cancer reconnu comme maladie professionnelle sont des hommes, montrant des différences d’exposition selon le sexe, mais aussi une faible prise en compte des situations de travail spécifiques aux femmes… Les cancers reconnus sont surtout en lien avec des travaux dits masculins. Dans des secteurs plus féminins comme le nettoyage, les études manquent. Selon l’Anses, 200 produits chimiques présents dans le monde du travail, de même que le travail de nuit, peuvent être en lien avec le cancer du sein… qui ne figure toujours pas dans les tableaux de maladies professionnelles. Ceux-ci sont en retard sur les connaissances scientifiques. Le cancer des ovaires et le cancer du larynx en lien avec l’amiante ont été inscrits fin 2023. La reconnaissance se fait souvent substance par substance, sans tenir compte des poly-expositions et de l’effet cocktail. Le cancer est multifactoriel. Être exposé à l’amiante et être fumeur multiplie les risques. C’est un effet synergique, pas seulement additionnel.   Les obligations faites aux employeurs – information et formation, mesures d’exposition, équipements, dossier médical de santé au travail – sont-elles respectées ? L'employeur a une obligation de résultats. L’obligation de prévention comprend la substitution des toxiques en premier lieu, l’établissement d’un document unique d’évaluation des risques professionnels, la mise en place d’équipements collectifs (aspiration, ventilation…), et enfin, les équipements de protection individuelle (combinaisons, masques…). Mais la réglementation n’est pas appliquée. Il y a de moins en moins de médecins du travail, un manque de contrôles et pas de sanctions dissuasives. Quand on a une lecture seulement en termes de compétitivité et de croissance des entreprises, la prévention, on s’en passe !   Qu’en est-il des travailleurs non salariés, dans un contexte de changement des organisations de travail (sous-traitance, ubérisation…) ? Les travailleurs non salariés sont en dehors de tout système de protection sociale. Les transformations du travail et de l’emploi invisibilisent les cancers en lien avec le travail chez les auto-entrepreneurs, les intérimaires, les contrats courts, les saisonniers, et plus encore, les migrants saisonniers. Il existe des inégalités sociales de santé au-delà même des difficultés d’accès aux soins.   Quel peut être le rôle du médecin généraliste dans la sensibilisation, la prévention, la prise en charge ? Les médecins peuvent interroger leurs patients sur leur travail, présent et passé, les orienter vers un centre régional de pathologie professionnelle [il en existe 28 en France, faisant partie du Réseau national de vigilance et de prévention des pathologies professionnelles-RNV3P]. Mais ils manquent de temps et méconnaissent les liens entre travail et santé. Très peu acceptent de faire un certificat de maladie professionnelle car les entreprises peuvent les attaquer devant le Conseil de l’ordre. Il y a des précautions à prendre : remplir un formulaire CERFA ou écrire au conditionnel. Le médecin ne prend pas d’autre responsabilité que de certifier le diagnostic de cancer, c’est la Cnam qui est chargée d’en reconnaître le caractère professionnel. Reconnaître une maladie professionnelle permet d’imputer les dépenses à la branche accidents du travail-maladies professionnelles, financée par les employeurs. C’est un cercle vertueux, avec un bénéfice social individuel – accès des patients à leurs droits – et collectif – incitation à la prévention.       Les autres articles de ce dossier:

- Troubles musculo-squelettiques : une prévention précoce est nécessaire
- Risques psycho-sociaux : identifier les signaux d'alerte
- Bruit : savoir repérer une pathologie
- Changement climatique, un impact global direct et indirect sur la santé au travail   *Anne Marchand déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

 
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Médecins, faut-il signer l'accord conventionnel proposé par la Cnam?

Lilia Boyeldieu

Lilia Boyeldieu

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Convention inacceptable sur le plan déontologique avec financiarisation des décisions médicales. Dégradation de la qualité des soi... Lire plus

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