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"Aujourd’hui j’ai 34 ans et je suis usé" : ce jeune chef de service démissionne pour s’installer comme généraliste

faire bouger les lignes. Si l’ARS "n’a pas voulu communiquer avec [lui]", le Dr Jouanno a été contacté fin octobre par le directeur de cabinet du ministre de la Santé, Aurélien Rousseau. "Je lui ai dit qu’on était, à mon sens, arrivé à un épuisement du système de santé, que le problème des hôpitaux publics est essentiellement un problème financier", explique le trentenaire, particulièrement remonté contre la loi Rist. "On a pu entendre parler des tarifs exorbitants de 3 000 euros la garde. S’il y avait ces tarifs partout, vous pensez qu’on aurait du mal à trouver des urgentistes ?" 

"J’ai demandé au directeur de cabinet de me donner un seul argument pour faire rester un médecin à l’hôpital public aujourd’hui, poursuit le Dr Jouanno. Il ne m’en a donné aucun ! Il n’y a pas d’argument pour inciter les jeunes sortant des facs à rester à l’hôpital public. Les jeunes urgentistes sont déjà essorés pour compenser le manque de seniors. Et vous connaissez le salaire d’un médecin débutant ? 3 400 euros environ. Quand vous avez fait 9 ans d’études, que vous n’avez quasiment rien perçu avant en dehors d’un Smic amélioré, 3 400 euros, ça gratte. Quand on s’est donné jours, nuits, jours fériés, dimanches, qu’on s’est privés depuis près de 10 ans de voir sa famille à Noël parce qu’on se fait toujours avoir, c’est dur à avaler !"

 

 

"On laisse les soignants du public crever la bouche ouverte" 

Le 3 décembre, le Dr Jouanno quittera officiellement le service qu’il a porté à bout de bras. Au soulagement, se mêle une "frustration énorme". "Je n’ai pas pris une chefferie pour la lâcher…", confesse le trentenaire. "Aujourd’hui je suis usé par les gardes et les heures à outrance, par l’administratif qu’on réclame de plus en plus aux médecins. On laisse les soignants du public s’épuiser à mort pour sauver un hôpital qu’ils imaginent encore viable. Je vois des paramédicaux pleurer dans les couloirs de mon service. Ça me fait mal au cœur. On les laisse crever la bouche ouverte", dénonce l’urgentiste, écœuré. A quinze jours de son départ, l’hôpital lui doit encore un mois d’heures supplémentaires. Il sait qu’il ne les verra jamais "mais je ne vais pas tirer sur une main qui m’a nourri durant des années", lâche-t-il. 

L’hôpital, "c’est ma deuxième famille", déclare le médecin breton, solennellement. Dès le 4 décembre, ce dernier remplacera son médecin traitant, installé à Noyal-Pontivy. Il prendra sa succession dès le mois de janvier prochain dans un cabinet qu’il partagera avec l’un de ses anciens internes. "Je vais me réinvestir sur de la médecine générale aiguë avec des consultations non programmées, du suivi de patients… pour éviter que ces derniers arrivent aux urgences. Je vais tenter de soulager mes confrères [hospitaliers]. On est dans le même bateau, on est utiles les uns aux autres. Ce n’est qu’une chaîne de soins." 

Un nouveau départ pour le Dr Jouanno dans un monde libéral qu’il ne connaît pas de l’intérieur. Enregistré à l’Ordre en tant que médecin généraliste*, le jeune homme n’a jamais exercé la spécialité, "mais aux urgences, le tiers de ce qu’on fait, c’est de la médecine générale". "La première année va peut-être être un peu compliquée, mais aux urgences on sait s’adapter, sourit-il. J’espère aussi pouvoir m’appuyer sur mon ancien interne." Le praticien se dit aussi conscient que la deuxième jambe du système de santé faiblit aussi. "Bon nombre des médecins généralistes du secteur sont d’anciens camarades de promo, on discute souvent de nos soucis, je suis tout à fait conscient de ce qu’ils vivent, et eux prennent aussi conscience que, sur notre territoire, l’hôpital est davantage blessé que la médecine générale. Ça ne veut pas dire que c’est plus facile, c’est autre chose." 

Autre chose, c’est justement ce que cherche à faire ce père de famille, éreinté par ces années hospitalières. "Les généralistes du coin se disent que ça fait un collègue de plus, mais aussi un médecin hospitalier de moins… Ils sont tous d’un soutien important." Difficile toutefois d’abandonner ses premières amours. S’il va mettre "en sommeil [son] côté urgentiste", le Dr Jouanno ne s’interdit pas de reprendre par-ci par-là "quelques gardes". "Parce que j’ai ça en moi… cette adrénaline. Mais ça va peut-être s’estomper au bout d’un moment… Mais là encore, si je veux revenir aux urgences, la loi Rist fait que je serai obligé de passer par une agence d’intérim… dans mon propre service ! C’est un non-sens !" 

 

*Il dispose d’une capacité de médecine d’urgence.

34 commentaires
24 débatteurs en ligne24 en ligne
Photo de profil de M A G
2 k points
Débatteur Passionné
Médecins (CNOM)
il y a 3 mois
"le Papy-boom nous arrive en plein dans la tronche. Ce ne sont pas 30 000 patients Covid qui nous arrivent sur le dos ! Là ce sont des dizaines et des centaines de milliers de patients de plus de 85 a...Lire plus
Photo de profil de Yves Bengloan
28 points
il y a 3 mois
La finalité du système est la casse du service public débuté et décidé il y a plus de quarante ans ! qui tire à votre avis les marrons du feu ou à qui profite le "crime" à votre avis , comme disent le...Lire plus
Photo de profil de Emmanuel  Signoret
698 points
Débatteur Renommé
Médecine générale
il y a 3 mois
Quelle analyse juste et pertinente. Maintenant s il croit de libérer du joug administratif en devenant MG grave erreur. Pour ma part ,à bientôt 66 ans je jetterai l éponge fin 2024 car je n en peux...Lire plus
34 commentaires

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