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"Mon frère était mort pendu depuis la veille": récits d'humiliations d'étudiants en santé

Pour finaliser son ouvrage "Omerta à l'hôpital" (Ed. Michalon)*, levant le voile sur les violences verbales, sexistes ou psychologiques que subissent à l'hôpital les futurs médecins, infirmiers, kinés, pharmaciens ou aides- soignantes, le Dr Valérie Auslender, médecin généraliste salariée à Science Po, a recueilli plus d'une centaine de récits poignants de victimes qui ne supportent plus de se taire, et veulent témoigner du calvaire qu'ils ont vécu. Voici quelques-uns de ces témoignages, informant sur un phénomène caché mais réel et ancien. Et qui doit cesser.

A lire également: l'auteur interrogée par Egora.fr explique le but poursuivi par "Omerta à l'hôpital", livre qui donne aussi la parole à des experts, stupéfaits à la découverte de ce drame occulté.

 

 

"Il était mort, pendu depuis la veille, à moitié dénudé et portant des vêtements qui ne lui appartenaient pas"

Etudiant en médecine 

Pour lui et les autres, qui ne deviendront jamais adultes - (…) Il y a précisément douze ans, quand la série de quatre suicides – dont celui de mon frère – s’est produite en moins d’un an et dans la même faculté, il n’y a eu aucun relais des médias. Et je ne pense pas que ce soit un fait isolé. Il ne faut simplement pas en parler. (….)Les circonstances de ce suicide sont troubles, nous n’avons jamais su exactement ce qui s’est réellement passé. L’affaire a été classée ­rapidement.

Mon frère, M., avait une personnalité plutôt introvertie, était quelqu’un qui étudiait la médecine par choix, il avait investi une ­énergie importante pour passer le concours d’entrée et il était arrivé quasiment à la fin de son externat. Il préparait le concours de l’internat sérieusement (…) Je m’inquiétais pour mon frère depuis le début de ses études.

Il ne s’exprimait pas beaucoup sur sa vie de "carabin"  mais il y avait quand même, au travers des anecdotes qu’il voulait bien partager, quelque chose qui ressortait régulièrement : des soirées très ­arrosées, sachant qu’il n’était pas habitué aux sorties et à l’alcool en grande quantité. Il voulait s’intégrer, alors certains en ont profité.

Il a été humilié régulièrement pendant ces soirées sous fond "d’humour carabin". Celui sur lequel seuls les médecins et futurs médecins ont un droit de jugement apparemment quand on essaie d’en discuter avec eux. Des humiliations à caractère sexuel, des jeux dans lesquels on le faisait boire et on lui faisait faire n’importe quoi pour "faire rire le groupe". Je ne me souviens plus précisément ce qu’il racontait mais déjà à ce moment-là, l’entendre en parler et l’imaginer le vivre me déchirait les tripes.

À la fin de l’année 2002, il y a eu deux suicides : deux amis proches dont un qui avait quitté brutalement ses études peu avant. M. était une personnalité fragile. Il s’était renfermé de plus en plus ces dernières années. Nous n’avons pas réussi à le faire parler sur ces deux décès brutaux et rapprochés.

Mon frère est passé à l’acte au mois de février qui a suivi. Les circonstances de sa mort sont plus que confuses.

Cela s’est passé pendant un week-end. Il a quitté la maison familiale le samedi matin pour rejoindre son studio à côté de la fac. Il avait une soirée étudiante ce soir-là. Nous n’avions pas de nouvelle de lui tous les jours donc nous ne nous sommes pas inquiétés de ne pas en avoir le dimanche suivant.

Le lundi matin, c’est une étudiante d’une autre promo – c’est important pour la suite de l’histoire – qui, s’inquiétant de son absence sur son lieu de stage, a demandé l’ouverture de la porte de chez lui car il ne répondait pas.

Il était mort, pendu depuis la veille, à moitié dénudé et portant des vêtements qui ne lui appartenaient pas. Sa veste ainsi que ses papiers se trouvaient en possession d’un de ses " amis" de promo.

Nous avons essayé de savoir ce qui s’était passé pendant cette soirée. Tous les retours que nous avons eus n’ont fait qu’ajouter de l’horreur à la situation. Les étudiants proches de M. ont expliqué, tout naturellement, qu’"il ne tenait pas l’alcool", qu’il avait "été malade" et avait "vomi" donc ils l’avaient "changé". Il leur a dit plusieurs fois qu’"il voulait se tuer" mais comme il le disait tout le temps, ça ne changeait pas de l’habitude. Ils l’ont ramené chez lui. Ils ne se sont visiblement pas inquiétés de son sort le lendemain.

Certains d’entre eux sont venus à l’enterrement. J’ai gardé en souvenir ces étudiants qui souriaient, qui étaient là certes, mais bizarrement peu concernés. L’un d’entre eux a dit à mon plus jeune frère que "de toute façon c’était son souhait, il fallait le ­respecter". Il n’y a donc pas eu d’enquête. Cela me laisse un sentiment d’injustice. Je reste persuadée qu’il s’est passé quelque chose dans cette promotion et que le silence a réussi à triompher. Quelques mois plus tard, nous avons appris le décès d’une autre étudiante de la promotion qui avait, elle aussi, arrêté ses études dans l’année (...)"

 

 

"Je me suis cachée plusieurs fois dans les toilettes pour pleurer"

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