@joyfotoliakid/ stock.adobe.com
Un généraliste déclaré à tort en cessation d'activité par l'Assurance maladie : "J'ai perdu toute ma patientèle MT du jour au lendemain"
Le Dr Jean-Luc Dejoux souhaitait simplement transférer son activité principale de son cabinet lyonnais à son cabinet secondaire, dans l'Allier. Mais ce qui devait n'être qu'une formalité administrative a viré au casse-tête. "On est censé accompagner le déploiement des médecins dans les déserts, mais ça m'a causé les pires ennuis", raconte le généraliste de 61 ans à Egora. Récit d'une mésaventure.
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"J'en ai pour des mois à redresser la situation mais j'y arriverai, je vous le garantis", lance au téléphone le Dr Jean-Luc Dejoux, "déterminé" à reconstruire ce qu'il a bâti en 30 ans de carrière… et qui s'est effondré en janvier. Installé depuis 1995 dans le 3e arrondissement de Lyon, le généraliste a décidé il y a cinq ans et demi de consulter "quelques jours par semaine" à Saint-Marcel-en-Marcillat, dans l'Allier, où il possède une maison de campagne. "Je considère que tout le monde doit apporter sa pierre à l'édifice dans un village, alors j'ai dit aux habitants que j'allais leur offrir un ou deux jours de consultation par semaine", se souvient le praticien. À l'époque, la France est frappée de plein fouet par le Covid. Les habitants se retroussent les manches pour offrir au médecin un cabinet digne de ce nom. "Certains ont fait la plâtrerie, d'autres les peintures ou le sol… Tout cela ne rentrait pas dans le budget de la commune."
Très rapidement, le cabinet de Saint-Marcel-en-Marcillat fait le plein. Outre les quelque 130 âmes du village, Jean-Luc Dejoux soigne des patients venus de la Creuse et du Puy-de-Dôme, deux départements voisins et tout aussi dépourvus en médecins. Côté organisation, "tout se passait bien, assure le généraliste de 61 ans. Je faisais la navette chaque semaine pour travailler à peu près moitié-moitié de chaque côté [à Saint-Marcel-en-Marcillat et à Lyon]." Les ennuis sont arrivés en janvier 2026 lorsque le médecin a souhaité transférer son activité principale dans l'Allier. "En toute logique", et avec l'intention de "faire les choses bien", Jean-Luc Dejoux informe le conseil départemental de l'Ordre des médecins (CDOM) du Rhône de cette "permutation" en décembre 2025 et s'inscrit au tableau du CDOM de l'Allier. La manœuvre prend effet le 1er janvier 2026. Les caisses primaires d'assurance maladie (CPAM) des deux départements sont averties.
Une "machine inarrêtable"
"À partir de ce moment-là, une machine inarrêtable s'est mise en route, déplore le généraliste. On a changé mes numéros [AM] sans me prévenir alors qu'il n'y avait aucune raison de le faire puisque ce sont les mêmes cabinets et les mêmes patientèles. Du jour au lendemain, ma carte professionnelle santé (CPS) ne fonctionnait plus, je n'avais plus les nouveaux imprimés, plus rien." Le généraliste "perd" aussi l'intégralité de ses patientèles médecin traitant dans ses deux cabinets, qui disparaissent de son compte amelipro. "Traumatisé", Jean-Luc Dejoux multiplie les appels avec l'Assurance maladie, avec le sentiment de ne pas être pris au sérieux. "Ce qui m'a choqué et désespéré c'est qu'en fait ils n’en ont rien à faire à la Sécu. Ils lancent leur machine administrative et après on ne peut plus revenir en arrière."
Le généraliste sexagénaire doit attendre février pour qu'on lui attribue enfin de nouveaux numéros AM (anciennement Adeli). "Vous vous rendez compte ? Plus d'un mois sans avoir les documents obligatoires !", s'indigne Jean-Luc Dejoux. Durant ce laps de temps, "j'ai fait ce que j'ai pu… Je travaillais avec mes anciens numéros [professionnels] donc mes factures étaient rejetées, les arrêts maladie [de mes patients] aussi. C'était une catastrophe totale !", poursuit le praticien croulant sous la paperasse. Ce dernier s'est efforcé de "faire avancer le dossier" dans une période difficile liée à la perte d'un proche, et sans pouvoir s'appuyer sur des expériences similaires de confrères. "Je me sentais vraiment isolé."
"On pense que j'ai fait une cessation d'activité dans le dos de tout le monde"
Le généraliste n'est pas au bout de ses peines. Mi-mars, il apprend que tous ses patients – sur les deux cabinets – ont reçu un mail de l'Assurance maladie les informant qu'il a "cessé son activité le 01-01-2026", et les incitant à déclarer "un nouveau médecin traitant dès que possible". "Le secrétariat reçoit 30 appels par jour pour demander si le cabinet est bien ouvert. Les patients téléphonent pour savoir pourquoi je suis parti sans les prévenir dans de telles conditions et sans leur donner leur dossier. Il y a même des personnes qui m'ont arrêté au supermarché. On pense que j'ai fait une cessation d'activité dans le dos de tout le monde. C'est invivable", confie le médecin joint une première fois par Egora le 17 mars.
Certains, inquiets, se sont rués vers d'autres cabinets pour trouver un remplaçant. Une situation chaotique qui a également affecté l'infirmière en pratique avancée (IPA) avec laquelle le généraliste collabore à Saint-Marcel-en-Marcillat*. "Nous avons perdu pas mal de patients chroniques. Or, c'est le but de l'IPA de les suivre et de renouveler leurs traitements…"
Contactée par Egora, la Caisse nationale de l'Assurance maladie (Cnam) indique que ce genre de "procédure standard" se passe "très bien" dans "l'immense majorité des cas". Mais "plusieurs problématiques" ont conduit à la situation dans laquelle se trouve le Dr Dejoux. D'abord, "le médecin n'avait pas signalé que sur son cabinet secondaire (devenu principal), une majorité de patients était dans d'autres départements limitrophes : le Puy-de-Dôme et la Creuse", avance la Cnam. Et d'ajouter que "ces caisses ont appliqué la consigne nationale à la fermeture d'un n° AM, elles ont envoyé les courriers aux assurés pour informer de la cessation d'activité afin que les personnes puissent se mettre en recherche d'un nouveau médecin".
En parallèle, la fermeture du numéro de cabinet principal dans le Rhône, "nécessaire pour ouvrir celui de l'Allier", a déclenché, "semble-t-il automatiquement", l'envoi d'un courrier similaire aux patients rattachés au cabinet lyonnais du Dr Dejoux, poursuit la Cnam. Un malheureux concours de circonstance, donc.
"Il faudrait que j'exerce au milieu de l'Allier si je ne veux pas de problème ?", lance le généraliste, agacé. Joint une seconde fois par Egora lundi 23 mars, il pointe la "mauvaise foi" de l'Assurance maladie. "Mes patients habitant dans le Puy de Dôme et en Creuse ont reçu ce message disant que je n'exerçais plus. Ils peuvent bien recevoir un démenti !" De son côté, la Cnam assure que "les assurés concernés sont en train d'être informés par courrier rectificatif". Mais, "aucun patient ne m'en a parlé", soutient le généraliste qui dit recevoir encore "tous les jours des appels de patients" inquiets.
Quant à la perte de sa patientèle médecin traitant, la Caisse indique que "le médecin a pu [la] récupérer sur ses deux cabinets". "En réalité on est très loin du compte", rétorque Jean-Luc Dejoux. Sur les 700 patients MT qu'il comptait dans l'Allier, le généraliste en a récupéré 279 sur amelipro. À Lyon, "la CPAM a été un peu plus réactive". Sur les 1500 patients MT qu'il avait avant janvier 2026, le médecin en a retrouvés 1210. Problème : selon le généraliste, "les CPAM ont reconstitué les fichiers avec mon ancien numéro [AM]. Je refais une déclaration à chaque personne que je vois avec les nouveaux numéros de sorte que tout soit clair et net… Ça devrait fonctionner", espère-t-il.
Le généraliste est de nouveau au complet à Saint-Marcel-en-Marcillat. "Je pense que le bruit a circulé que j'étais toujours là." Si l'avenir "commence à s'éclaircir", Jean-Luc Dejoux a été bien échaudé par cette mésaventure. "Cette simple permutation de cabinet m'a causé les pires ennuis ; j'ai été très fatigué par cette épreuve", confie le généraliste, qui redoute des répercussions sur son forfait médecin traitant (FMT). "Ce sera en 2027 qu'on pourra faire le bilan de 2026 donc il faut que je me dépêche pour remettre [tous mes patients]" dans ses fichiers. "Avec un chiffre d'affaires amputé de 37 000 euros je ne pourrais pas vivre de mon travail !"
Avec le recul, Jean-Luc Dejoux se dit qu'il "aurait mieux fait de ne rien dire et de continuer comme avant". "Je serais le plus tranquille des hommes." S'il a souhaité médiatiser sa mésaventure, c'est d'ailleurs pour mettre en garde ses confrères, tentés de faire la même chose. "Il ne faut pas attendre d'être aidé pour se rendre en médecine rurale. La lourdeur administrative est telle que c'est infaisable", regrette le généraliste qui constate un "énorme décalage" entre "les grandes annonces médiatiques" et "la réalité de terrain". "Je suis hyper déçu."
*le médecin travaille également avec une IPA à Lyon.
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