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Poignardé par un patient, un généraliste frôle la mort : "La CPAM a refusé ma demande d'accident du travail"

L’agression d’une rare violence qu’a subie en juin dernier le Dr Thierry Calvo à son cabinet en banlieue parisienne n’est pas un accident du travail. La demande du médecin a été requalifiée en arrêt maladie ordinaire par la CPAM. Une violence supplémentaire, qui complique son parcours de victime.

24/09/2026 Par Fanny Napolier
Témoignage Violence
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Voilà plus de trois mois que le cabinet du Dr Thierry Calvo, à Courbevoie (Hauts-de-Seine), n’a pas rouvert ses portes. Depuis le drame du 25 juin, qui a failli coûter la vie au généraliste : une agression de dix coups de couteau par un patient souffrant de schizophrénie. "C’est un patient que je suis depuis plus de vingt ans, raconte le médecin à la voix fatiguée. Il est rentré dans le cabinet, a fermé la porte à clé et l'a bloquée avec une chaise. Il m’a séquestré pendant plus de trois quarts d’heure. Il faisait 40 degrés dans le cabinet. La tension était horrible. J’ai fini par me lever, je lui ai dit que je n’y arriverai pas et que je voulais reprendre la consultation plus tard. Il m’a alors ordonné d’aller vers mon lit médical, et là, il m’a sauté dessus comme une bête. Il a sorti un grand couteau de cuisine. Il m’a frappé dix fois." Au thorax, au bras, aux cuisses. 

Les pompiers interviennent rapidement et transportent le médecin aux urgences de l’hôpital Georges-Pompidou (AP-HP) dans le XVe arrondissement parisien. Le pronostic vital du généraliste est engagé. Une enquête pour tentative d’assassinat est encore en cours. "D’après ce que j’ai compris, il ne m’en voulait pas particulièrement. Mais il y a eu préméditation, rapporte Thierry Calvo. Le patient a dit à la police qu’il avait réfléchi au meilleur couteau à prendre…"

Ma récupération est très lente et compliquée, à la fois physiquement et psychologiquement

Si le médecin est encore en vie, c’est notamment grâce à l’un de ses patients, présent dans la salle d’attente. Comprenant que quelque chose de grave se passait, il a enfoncé la porte, maitrisé l’agresseur et porté secours au médecin. Le 15 septembre dernier, Amar Bellout, chauffeur routier, a été décoré par le préfet des Hauts-de-Seine lors d’une cérémonie pour saluer son courage.

Il faudra attendre plusieurs heures avant que le médecin reprenne connaissance. "J’ai perdu cinq litres de sang. Je suis resté huit heures au bloc opératoire. Il a fallu dix poches de plasma congelé. Les équipes de l’hôpital Georges-Pompidou ont été fantastiques", raconte Thierry Calvo, encore convalescent. "J’ai perdu l’usage de ma main gauche. Ma récupération est très lente et compliquée, témoigne-t-il. A la fois physiquement et psychologiquement." Les deux mois qui ont suivi l’agression ont été marqués par une fatigue de chaque instant. Et aujourd’hui encore, pas une nuit ne se passe sans que les douleurs et les souvenirs ne viennent perturber son sommeil. Impossible, pour le moment, de reprendre le chemin du travail. D’autant que plusieurs éléments viennent compliquer sa reconnaissance en tant que victime.

Un arrêt maladie "classique"

"Après mon agression, j’ai fait une demande de prise en charge au titre d’accident du travail. Puisque tout cela est lié à mon travail. J’ai reçu les coups de couteau dans mon cabinet, de la part d’un patient… Mais non ! La CPAM a refusé ma demande ! Elle a reclassé mon arrêt en arrêt maladie classique." Un peu comme s’il s’était blessé pendant ses vacances... Une requalification violente aux yeux du médecin, qui complique son parcours de victime et le dépassement de son traumatisme. 

Aujourd’hui, le praticien veut témoigner pour les autres : "Je suis sûr que très peu de confrères le savent, et ce n’est pas normal : quand vous êtes libéral, il faut souscrire une option pour être couvert en cas d’accident du travail !", tient-il à expliquer. Dans les faits, les professionnels libéraux ne bénéficient effectivement pas automatiquement d’une couverture spécifique accident du travail et maladie professionnelle comme les salariés. Ils doivent souscrire une assurance volontaire nommée Avat auprès de la CPAM, qui couvre les frais de santé et le versement d’une indemnité en cas d’incapacité permanente. L’Avat ne couvre cependant pas la perte de revenus pendant l’arrêt. Il n’existe pas d’indemnités journalières spécifiques. "Il faut protéger les confrères. Il faut les informer et mettre en place des dispositifs pour qu’ils soient couverts. Malgré toutes les cotisations qu’on paye, on s’aperçoit qu’elles ne couvrent pas tout", s’alarme le médecin. "Je vous assure que quand vous survivez à toute cette violence, à toute cette horreur, et que la CPAM vous dit que ce n’est pas un accident du travail… C’est incroyable !", déplore Thierry Calvo.

A ce manque de reconnaissance ressenti de la part de l’administration, s’ajoute une faible couverture médiatique. Le médecin s’en émeut à demi-mot, mais le constat est là : peu de médias ont relayé l’agression dans les jours qui ont suivi. Le lendemain, un article dans Le Parisien, un filet sur le site de TF1, quelques lignes sur Cnews. Et puis plus rien de l’été. Jusqu’à la décoration d’Amar Bellout, le patient qui a maitrisé l’agresseur, le 15 septembre. "Il faut dire que mon histoire est arrivée le 25 juin, c’était le premier jour de la canicule, tempère le médecin. Les journalistes avaient peut-être autre chose à faire." 

Si ses patients lui ont envoyé de nombreux messages de soutien, que les confrères ont répondu présent, tout comme le conseil de l’Ordre… le médecin aurait espéré un peu plus d’intérêt de la part du grand public. "Je me suis malgré tout retrouvé très seul alors que j’ai failli mourir", regrette-t-il.

Je suis dépité face à la violence du monde actuel

Ses trois enfants l’entourent et essayent de passer le plus de temps possible à ses côtés. Sa cadette est en troisième année de médecine. "Je ne sais pas quelles seront les conséquences de ce qui m’est arrivé sur elle, sur ses choix… Peut-être que si elle continue, elle se souviendra de tout ça au moment d’être seule enfermée avec un patient", confie Thierry Calvo.

Selon les chiffres de l’Observatoire sur la sécurité des médecins publiés en 2025, les violences envers les médecins sont en hausse de 95% en trois ans. En 2024, 1 992 incidents ont été déclarés, soit près de 40 chaque semaine - en grande majorité des agressions verbales et des menaces. Les agressions physiques représentent 5% des incidents déclarés. Des chiffres probablement en dessous de la réalité. "Les violences à l'encontre des médecins deviennent un phénomène durable et non un accident passager", analysait l'Ordre en 2025, en pointant que "les agressions sont devenues un problème structurel pour l’ensemble de la profession".

"Moi, je vais tout faire pour remonter sur la scène, assure le Dr Thierry Calvo. Ce ne sera pas aujourd’hui, ce ne sera pas demain. Je suis dépité face à la violence du monde actuel. La violence est partout. Mais la médecine c’est toute ma vie. Le don de soi, c’est ma passion. J’y retournerai."

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