"Il est indigne pour la nation de ne pas arrêter cette hécatombe" : la lettre poignante d'un père après le suicide de son fils interne

02/03/2021 Par Dr Gilles Rodaro

Chaque année, Egora se fait tristement l'écho de suicides d'étudiants en médecine. Les groupes de travail et les plans se succèdent sans que rien ne change. Ainsi, depuis le début de l'année, au moins quatre internes se sont donné la mort d'après les syndicats. Le récent suicide d'un carabin de Reims, imputé à ses conditions d'études par ses proches, a profondément touché le Dr Gilles Rodaro. Un an après le suicide de son fils, également interne, le médecin a souhaité réagir aux propos du doyen des doyens, le Pr Patrice Diot, tenus sur Egora. Pour lui, il n'y a pas d'"amalgame" : la formation est bel et bien en cause et il n'est plus digne de fermer les yeux.

"Exactement un an après le décès de Florian, le suicide de Tristan sonne et résonne en moi douloureusement. Après une enquête minutieuse et avec l’aide de la police de Reims, des affaires médicales de l’hôpital et de mon épouse également médecin, nous avons pu prendre du recul et comprendre comment notre fils, jusque-là si fort et si sûr de lui, a pu perdre pieds. Florian a réellement subi de la maltraitance répétée, avérée, de la part d’un de ses chefs à Troyes, les éléments recueillis sont accablants et une poursuite ordinale est en cours. La doyenne de la faculté en a été informée mais contrairement à ce qu’affirme le doyen Diot, aucune suspension d’agrément de stage n’a été prononcée à ma connaissance; la tolérance zéro affichée n’est pas appliquée. Mon épouse a pu prouver également, et l’hôpital de Reims, où il exerçait en dernier, en a convenu, que certains jours de repos hebdomadaires ainsi que les journées prévues pour les formations ou le travail personnel n’étaient pas respectés et «les journées de travail réalisées au-delà des obligations statutaires » ont été valorisées plusieurs mois après son décès. Les calculs ont également mis en évidence un temps de travail hebdomadaire allant jusqu’à 88 heures. La situation est similaire dans de nombreux services où les internes restent de la main d’œuvre bon marché. Quels sont les moyens pratiques mis en place par la conférence de doyens pour faire appliquer le décret n° 2015-225 du 26 février 2015 relatif au temps de travail des internes qui limite à 48 heures maximum (gardes comprises) de travail hebdomadaire pour les internes ? Le CNA est une bonne chose mais il semble qu’il manque de pouvoir et de moyen.

Un an après, rien de concret et d’efficace n’a été proposé. Avec la LIPSEIM-Ligue Pour la Santé des Etudiants et Internes en Médecine- créée par des parents non médecins, nous proposons plusieurs axes, dont la mise en place systématique de démarches structurées de prévention des risques psycho-sociaux dans tous les CHU et toutes les universités de médecine. Ainsi, il faudrait d’une part sensibiliser les internes dès le début des stages sur ces risques, éventuellement en leur fournissant une petite carte avec les signes d’alerte et les numéros à appeler, et également former (ou reformer) tout le personnel d’encadrement. Ce qui est choquant, c’est que ces jeunes en détresse travaillent avec des internes et des médecins seniors et que personne ne tire la sonnette d’alarme, ferment-ils volontairement les yeux, ou manquent-ils de formation pour dépister les signes avant-coureurs ? D’autre part, il faut remettre en place un parrainage avec un interne plus ancien ou un jeune médecin qui se sentira impliqué dans cette relation avec un bénéfice mutuel, comme cela...

se fait d’ailleurs au début des études médicales. C’est simple et facile, pourquoi n’est-ce pas déjà en place ? Manifestement, le monde médical auquel nous appartenons n’est pas capable de faire face et de dépister la souffrance de nos jeunes médecins, il faut donc accepter l’aide de personnes extérieures, s’inspirer de ce qui a été fait dans les grandes entreprises et arrêter de se satisfaire dans l’immobilisme et les réunionites stériles qui ne servent souvent qu’à valider des décisions prises en amont, je sais de quoi je parle, pour y avoir participé des années. Enfin, nous sommes à l’origine d’un projet de loi actuellement à l’étude pour fixer des sanctions au niveau pénal pour les formateurs qui pourraient par leurs paroles ou leurs actes humilier, blesser ou dégrader un étudiant ou interne en santé et pour que les établissements soient civilement et pénalement responsables de telles infractions ce qui les obligeraient à admettre les comportements déviants.

Il est difficile pour les internes d’exprimer leurs difficultés et leurs souffrances, mais le plus difficile pour eux est sans doute de ne pas être écoutés quand ils ont le courage de le faire comme ce fut le cas pour Florian et d’autres à Reims qui avaient tiré de nombreuses sonnettes d’alarme. Quant aux amalgames, le Pr Diot s’en accommode bien quand il s’agit de mettre en avant systématiquement les difficultés personnelles qui ne constituent qu’un des éléments dans l’épuisement professionnel. Si le président de la conférence des doyens des facultés de médecine ne nous entend pas, nous espérons que le ministre des Solidarités et de la Santé ainsi que la ministre de l’Enseignement supérieur de la Recherche et de l’Innovation le feront car il est indigne et inacceptable pour la nation de ne pas tout faire pour arrêter cette hécatombe de futurs médecins."

 
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